Ukraine « Seule la mobilisation solidaire des travailleurs peut empêcher la guerre »

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Entretien. Zakhar Popovych est économiste et membre de la direction de Opposition de gauche. À l’occasion de sa venue en France pour la fête du NPA 75, nous faisons le point sur les derniers événements en Ukraine et l’intervention des anticapitalistes.

Quelles informations as-tu sur les affrontements actuels à l’Est ?
Les témoignages se font sous le choc des émotions, des propagandes. Il faut une enquête impartiale. Mais il est sûr que des militants de la gauche radicale, qui participaient à des actions communes il y a un an, ont été tués des deux côtés... Andrej Brajevsky, informaticien de 27 ans et membre de « Borotba », fait partie des victimes de l’incendie et agressions de la Maison des syndicats. Il était impliqué dans une milice paramilitaire (« Odesskaya druzhina ») « pro-russe ». Un autre jeune, militant « anti-fasciste », a été tué auparavant sur la place Sobornaya dans le centre-ville d’Odessa lors de la manifestation « pro-ukrainienne » qui a été bloquée par des milices « pro-russes » armés. Des militants de gauche ont pris les armes et sont devenus de la chair à canon dans une guerre qui n’a rien à voir avec les intérêts des travailleurs.

Certains disent que ceux-ci sont plus impliqués à Donetsk qu’à Maïdan ?
La vérité est que les travailleurs n’ont participé massivement à aucun des deux mouvements qui s’éloignent des enjeux sociaux, vers un affrontement ethno-culturel, nationaliste et chauvin centré sur la question de la légitimité historique de l’État Ukrainien. Là où les travailleurs ont participé à des mouvements, ils n’ont pas toléré la violence, que ce soit dans l’est ou dans l’ouest du pays : quand des forces « anti-­Maïdan » ont payé des militants pour attaquer les activistes de Maïdan dans la ville industrielle de Kryvyii Rig (dans l’Oblast de Dnepropetrovsk), le « Sotnia » d’autodéfense des mineurs a trouvé le moyen de « pacifier » les provocateurs et il n’y a pas eu de brutalités. Récemment, les travailleurs de Krasnodon (dans l’Oblast de Lugansk) se sont mis en grève et ont placé la ville sous leur contrôle. Personne n’a été tué. Et ils n’ont pas rejoint le mouvement « pro-russe ». Mais ils n’ont pas non plus toléré d’être instrumentalisés en soutien de Timoshenko ou de tout autre candidat bourgeois aux élections présidentielles.
Il n’y a pas de travailleurs organisés dans les rues d’Odessa, de Donetsk, de Lukansk ou dans celles de Sloviansk et de Kramatorsk. Les travailleurs ne sont nulle part impliqués dans le mouvement, bien que nous ayons vu une mobilisation partielle de syndicats indépendants dans l’Ukraine centrale. Mais ce n’est pas le cas dans l’est. Donetsk concentre essentiellement les mines de charbon, ce n’est pas la seule région industrielle de l’Ukraine : les régions du centre, Dnepropretrovsk et Zaporija ne sont pas moins industrielles. Les principales ­aciéries sont là.

L’Ukraine est-elle au bord de l’éclatement entre ses différentes régions ?
L’Ukraine est bien plus homogène qu’on ne peut le croire. Il y a beaucoup de forces de droite et un très faible mouvement ouvrier. Le stalinisme soviétique a détruit les traditions d’auto-organisation, et il n’y a aujourd’hui qu’un embryon de mouvement ouvrier indépendant.
Les régions de l’Est ne sont pas représentées dans ce gouvernement, mais je voudrais souligner aussi qu’il n’y a guère plus de confiance des populations de l’ouest et même du centre de l’Ukraine dans ce gouvernement. Maïdan était un mouvement de masse aspirant à la justice, en particulier la justice sociale, et défiant envers les partis qui sont au gouvernement.

Dans ce contexte, que défend Opposition de gauche ?
Quand nous sommes intervenus publiquement en janvier et février au sein de Maïdan, en disant que ce gouvernement imposerait des mesures d’austérité et la coupure de dépenses sociales tout comme Ianoukovytch l’avait fait, on ne nous croyait pas. Mais c’est ce que le gouvernement est en train de faire pour obtenir les crédits du FMI, essayant de détourner l’attention en instrumentalisant les dangers de Russie qui menaceraient la nation. Nous dénonçons ces politiques. Cette hystérie nationale n’a rien à voir avec le mouvement Maïdan.
Nous présentons nos idées dans une liste autonome, basée sur l’auto-organisation et pour la « révolution sociale », aux élections locales de Kiev le 25 mai. Maïdan n’était assurément pas « de gauche », mais c’était un mouvement de masse défiant envers les partis et très sensible aux questions sociales, donc aux idées de gauche. Il ne fallait pas le laisser aux forces de droite et d’extrême droite. Le principal problème de la gauche a été la dispersion et les divisions : certaines composantes de gauche ont choisi l’extériorité radicale et l’hostilité envers le mouvement de masse – et d’autres se sont quasiment dissoutes dedans, ou sans coordination.
Seule la mobilisation solidaire des travailleurs peut empêcher la guerre. La seule issue est la construction de fronts pour la justice sociale, contre tous les oligarques (dont les profits échappent à toute taxation), appuyés sur une auto-organisation des travailleurs de toutes les régions, en défense d’une Ukraine indépendante, contre tous les racismes et impérialismes.

Propos recueillis par Catherine Samary