Ukraine : conflit d’intérêts des classes dirigeantes, souffrance des gens ordinaires...

Un résultat prévisible : Petro Porochenko, milliardaire et membre éminent de l’ancienne élite politique, a été élu avec le score triomphale de 54,7 % des suffrages exprimés. Cependant, cette victoire annoncée n’est que le revers d’une instabilité liée à la crise politique et sociale dans laquelle l’Ukraine moderne est en train de sombrer de plus en plus profondément.

La campagne électorale Porochenko était plus une invitation au plébiscite qu’une élection démocratique : presque tous les grands médias n’ont pas arrêté de dire que si le président n’était pas élu dès le premier tour avec un avantage écrasant, il n’y aurait pas  une seconde chance d’obtenir un pouvoir légitime, seul capable de faire face aux menaces extérieures...
Magnat et conformiste, la figure de Porochenko est en soi une concentration de tout ce contre quoi le mouvement de Maïdan s’était battu. Élu en même temps que Porochenko et qui a bénéficié de son soutien, le nouveau maire de Kiev, Vitali Klitschko, a insisté sur la nécessité d’éliminer les barricades de Maïdan immédiatement après sa victoire.

De Maïdan aux oligarques
Toutes les questions de politique intérieure que ce mouvement a mis en avant – un nettoyage radical de la police et de l’appareil d’État, la lutte contre la corruption, la séparation du grand capital du pouvoir politique direct – sont maintenant enterrées. En outre, jamais dans l’histoire moderne de l’Ukraine, le grand business n’a été autant impliqué directement dans la gestion du pays : aujourd’hui, presque tous ceux qui culminent dans la liste Forbes des plus riches Ukrainiens ont non seulement une influence politique mais occupent directement des postes supérieurs dans l’exécutif.
Suivant les instructions du FMI, cette dictature du grand capital a lancé les contre-réformes anti-sociales probablement les plus difficiles de la dernière décennie. Cela a été rendu possible uniquement grâce à la mobilisation de la nation contre des menaces extérieures… à la fois réelles et imaginaires. L’exemple du rapide passage du soulèvement de Maïdan à une Ukraine oligarchique indique de quoi est capable l’idéologie nationaliste...
Ce danger ne réside pas seulement dans la montée de groupes d’extrême droite : leur réel impact dans la société ukrainienne peut être jugée par les 2 % des voix qu’ont été en mesure d’obtenir ensemble lors de l’élection présidentielle les deux candidats d’extrême droite, Oleh Tyahnybok et Dmytro Yaroch. Le principal résultat du nationalisme, c’est l’empressement massif – passif ou actif – à se regrouper derrière les élites dans l’Ukraine actuelle.

Le poison nationaliste
La réalité de cette guerre civile dans le Sud-Est du pays, c’est la criminelle « opération anti-terroriste » du gouvernement à Donetsk qui a tué des dizaines de personnes ordinaires ; c’est le sanglant massacre du 2 mai à Odessa entre les supporters agressifs de la « fédéralisation » et ceux de « l’unité de l’Ukraine » ; ce sont toutes ces frontières réelles et imaginaires que les élites construisent entre « nous » et les « étrangers ». Le triomphe de Porochenko est à cet égard le miroir de l’image du soutien record dont Vladimir Poutine bénéficie, selon les récents sondages, auprès de 83 % des citoyens russes.
Jamais auparavant dans toute l’histoire post-soviétique, les gens ordinaires n’ont été à ce point soumis à la manipulation venue d’en haut, si dénués de capacités d’initiative et de prise en compte de leur véritable statut d’opprimés. En ralliant les citoyens à « leur » gouvernement, le nationalisme est l’arme la plus puissante et efficace des classes dirigeantes, arme à laquelle ils ont recours en temps de crise. Ainsi, malgré le fait que l’Ukraine est maintenant dans un état de catastrophe économique et que la Russie est entrée en stagnation, des questions comme le niveau de vie ou la hausse du chômage semblent avoir disparues...

Ni Kiev ni Moscou
Dans cette situation dramatique, la gauche radicale ne devrait en aucun cas se concentrer sur la recherche d’un « moindre mal » ni chercher à qui apporter son « soutien critique ». Si le gouvernement ukrainien est maintenant complètement dépendant de l’impérialisme américain et européen, les soi-disant rebelles dans le Sud-Est de l’Ukraine sont totalement dépendants de Moscou, politiquement et militairement. Dans cette guerre, les victimes sont  les gens ordinaires qui souffrent et meurent à la suite de ce conflit d’intérêts entre classes dirigeantes.
Notre exigence commune – socialistes russes et ukrainiens – devrait être la suspension immédiate de « l’opération anti-terroriste » du gouvernement de Kiev dans le Sud-Est, ainsi que la cessation complète de toute escalade du conflit de la part de la Russie.

De Moscou, Ilya Boudraitskis
(traduction Jan Malewski)

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