Ukraine : après l’annexion russe de la Crimée

Ainsi Poutine a-t-il réussi son coup – pour l’instant. Après l’invasion militaire, le plébiscite à la pointe du fusil. La majorité russe de la population de Crimée a soutenu massivement la déclaration d’indépendance, premier pas vers l’intégration à la Fédération de Russie.

Cette annexion est la réponse du pouvoir russe à l’insurrection populaire et démocratique de la place Maïdan qui a renversé son homme de paille, Ianoukovitch. Et tout indique que Moscou va maintenir voire accentuer sa pression. À la veille du référendum, on apprenait que des troupes russes s’étaient déployées dans la région de Kherson, en dehors de la Crimée.

Des sanctions symboliques
Au regard de ce qui constitue une violation majeure du dit droit international, fondé en premier lieu sur la stabilité des frontières, les « sanctions ciblées » annoncées lundi 17 mars par les États-Unis puis par l’Union européenne sont bien dérisoires. « Soyons réaliste, hormis par une intervention militaire nous ne pouvons changer le statut actuel de la Crimée », aurait déclaré un ministre européen.
La palme revient à la France, qui s’apprête à livrer à la flotte russe deux porte-­hélicoptères de combat, pour un montant de 1,2 milliard d’euros. Au moment où les troupes de Poutine envahissaient la Crimée, Hollande avait déjà écarté toute remise en cause du contrat. Fabius vient de déclarer que Paris ne pourrait envisager d’annuler la vente que si le Royaume-Uni, de son côté, prenait des mesures contre « les avoirs russes des oligarques à Londres » ! Chacune des deux hypothèses paraît bien improbable, même si les 400 marins russes attendus le mois prochain à Saint-Nazaire pourront voir leur voyage reporté.
Autant dire que les dirigeants occidentaux sont prêts à faire leur deuil de la Crimée – si bien sûr, prient-ils avec ferveur, Poutine ne va pas trop loin et ne les contraint pas à prendre des mesures dont ils ne veulent pas. Il est un fait que le sort de l’Ukraine est infiniment moins important aux yeux des impérialismes occidentaux qu’il ne l’est à ceux de l’impérialisme russe. Le mot d’ordre « ni Washington et Bruxelles, ni Moscou » est utile et juste, mais à condition de ne pas omettre que c’est concrètement, aujourd’hui, la Russie qui agresse et occupe l’Ukraine.

Les marges de manœuvre de Poutine
Un autre facteur joue en faveur des dirigeants russes : la très grande confusion politique des masses ukrainiennes elles-mêmes, et dans ce cadre leurs illusions – évidemment compréhensibles – dans l’Union européenne. Certes, le phénomène n’a rien de particulier à ce pays. Il caractérise même très largement les processus révolutionnaires aux quatre coins de la planète. Que l’on pense seulement aux manifestations égyptiennes du 30 juin 2013, dont on a dit qu’elles étaient les plus grandes de l’histoire mondiale, et qui ont eu pour conséquence pratique de ramener au gouvernement l’armée et d’anciens responsables de l’ère Moubarak.
De même a-t-on vu à Kiev le retour au pouvoir d’une autre fraction d’oligarques, avec la participation au gouvernement intérimaire – composé à la proportionnelle des forces politiques – de trois ministres fascistes. Le danger est là, même si l’influence des fascistes est trop souvent surestimée : selon une enquête du centre SOCIS conclue le 4 mars, les possibles candidats de Svoboda et de Pravyi Sektor à la prochaine présidentielle recueilleraient aujourd’hui, à eux deux, le soutien de seulement 4,1 % des Ukrainiens. Il reste que Poutine a pu user et abuser d’une rhétorique « antifasciste » faisant appel au souvenir de la « Grande guerre patriotique »…
La lutte pour défendre l’indépendance de l’Ukraine ne fait que commencer, et seul le mouvement ouvrier saura la garantir. L’espoir réside dans le renforcement des syndicats indépendants et de l’auto-activité des travailleurs, dans le développement de forces révolutionnaires antistaliniennes telles que l’union socialiste Opposition de gauche. La grande manifestation anti-guerre qui a eu lieu samedi 15 mars à Moscou est un encouragement fort dans cette voie.

Jean-Philippe Divès

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