Travailleurs - chômeurs ou salariés -, même patron, même combat  !

Dans le mouvement social comme dans la gauche radicale, les débats et les prises de position sur la question de l’emploi, du chômage et de la précarité, du salaire et du revenu ont une histoire, liée aux luttes de chômeurs et précaires depuis le milieu des années 1990. Le NPA a pris, dès sa création, des positions qui sont le fruit de cette expérience.

Lors de sa création, au milieu des années 1990, Agir contre le chômage ! (AC !)1 avait un mot d’ordre simple : «Un emploi, c’est un droit, un revenu c’est un dû!» Depuis quinze ans, les mouvements qui se sont nourris à cette source radicale ont toujours essayé d’unifier le combat des travailleurs, qu’ils soient chômeurs ou avec un emploi. C’est pour cela que le NPA, dans ses principes fondateurs adoptés par son congrès de janvier 2009, disait : «pas de salaire ni de revenu inférieur à 1500 euros net», comme cela avait été dit lors de la campagne d’Olivier Besancenot en 2007 et comme ce fut développé dans la campagne emploi du NPA en 2009. Aussi, contrairement à ce qu’écrit Leila Chaibi2, l’exigence d’un revenu pour les chômeurs n’a jamais été, pour le NPA, une «revendication taboue». Par ailleurs, ces principes sont présents depuis longtemps, en dehors du NPA, dans les positions de Solidaires lors de ses derniers congrès, dans les travaux de la fondation Copernic, comme dans les prises de position unitaires, autour des associations de chômeurs avec des structures de la FSU ou de la CGT, depuis le début des années 2000.

Un monde salarial fractionné

Cependant, l’évolution de la structure du salariat au cours des dernières années (multiplication des statuts et des types d’emplois précaires, augmentation du chômage…), a entretenu le maintien voire le développement de deux types de réponses différentes dont les logiques peuvent être divergentes. La première logique est portée par la tradition de la CGT, de la direction CFDT ou de FO, considérant que, face au chômage, il fallait uniquement se battre pour la création d’emplois, « pour l’émancipation par le travail », avec des connotations productivistes et sous-estimant les batailles sur les conditions de travail. Cela les a conduit à ignorer les revendications propres des chômeurs, et même à refuser à leurs associations le droit de les représenter dans les négociations Unedic par exemple… D’où l’hostilité déclarée, lors de la création d’AC !, les conflits entre la CGT-chômeurs et la Confédération. Sans oublier l’attitude de la direction confédérale CFDT dans la gestion de l’Unedic ou vis-à-vis des intermittents du spectacle. Une autre logique, tout aussi ancienne, conduit à opposer l’exigence du droit à l’emploi à celle du droit à un revenu, et puise ses arguments chez les défenseurs du « revenu d’existence ». Divers courants, allant d’ultra-libéraux à des courants de gauche, défendent depuis des décennies cette idée de « la fin du prolétariat », du caractère irréaliste du partage du travail entre toutes les mains, et revendiquent donc un revenu d’existence pour tous ceux qui sont coupés d’une source de revenus par le travail. Cette orientation se résigne devant la violence capitaliste qui jette des millions travailleurs hors de l’emploi. Dans sa version gauche, comme André Gorz en a été l’un des protagonistes, l’idée est finalement qu’être sans emploi, c’est échapper à l’esclavage salarié et que la vraie radicalité, face à un travail aliénant, n’est pas d’exiger un emploi pour tous, mais un revenu d’existence pour ceux qui n’ont pas d’emploi. La plupart du temps, cette exigence est adressée à l’État pour qu’il distribue une allocation universelle, filet de sûreté comme le sont le RSA et la CMU. Ce n’est donc pas sortir de la précarité, mais s’y installer durablement, car dans la plupart des cas, les tenants de cette position ne chiffrent pas le montant de ce revenu d’existence, ou quand c’est le cas, il ne dépasse guère celui des minima sociaux actuels.

Emploi et revenu, un combat commun…

Dans les orientations du NPA, nous sommes partis d’un autre point de vue, qui, lui, n’oppose pas ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas, mais vise à unifier tous les travailleurs dans un combat commun. Le chômage de masse d’un côté, l’exploitation des salariés – précaires ou non – de l’autre, sont les deux faces de l’exploitation capitaliste… Les capitalistes ont confisqué pour leur seul profit les moyens de production, utilisant les travailleurs comme variable d’ajustement, se servant au maximum de leur force de travail pour employer ceux dont ils ont besoin et rejeter les autres ; utilisant toutes les technologies pour créer des richesses avec le minimum d’emplois. Le combat pour des emplois stables, bien rémunérés, pour tous et toutes, avec une réduction massive du temps de travail, l’interdiction des licenciements, le droit de voir son salaire versé par le patronat que l’on ait un emploi ou non, le droit pour toutes et tous d’avoir un revenu en aucun cas inférieur au Smic, voilà la meilleure façon d’unifier tous les travailleurs sans opposer « ceux qui sont assez cons pour bosser » d’un côté, « ceux qui sont payés à rien foutre » de l’autre. Et cela ne veut pas dire du tout ne proposer comme combat aux chômeurs que celui de trouver un emploi, encore moins un emploi précaire. Au contraire, c’est exiger ici et maintenant que tout salarié mis au chômage continue à toucher son salaire, exiger que tout chômeur touche au moins le Smic et exiger bien sûr que ce soit le patronat collectivement qui assure le versement de ces salaires. C’est ce que nous défendions durant le mouvement de défense des retraites : «que l’on soit dans un emploi, en formation, en maladie, maternité, retraite ou au chômage, nous avons tous et toutes droit à notre salaire prélevé dans les richesses produites».

pour sortir du capitalisme!

La question n’est donc pas de savoir si le travail a une vertu émancipatrice ou pas. Dans la société capitaliste où nous vivons tant que nous ne l’avons pas renversée, le travail sera toujours aliénant mais nous avons droit à un salaire pour nous nourrir, nous loger, nous distraire, tout comme nous avons droit à l’accès aux services publics pour nous soigner, nous éduquer nous et nos enfants, nous transporter. Tout cela, nous y avons tous droit que l’on ait un emploi ou non ! Avancer cette cohérence d’exigences, c’est s’organiser pour lutter, pour agir ensemble, pour contester le droit des capitalistes de s’accaparer les richesses produites, de trier parmi nous les salariés « employables » ou non, d’embaucher ou de débaucher au gré des calculs des actionnaires. La logique du revenu d’existence est à l’inverse. Elle se résigne à laisser les capitalistes organiser la société et imposer le droit à leur profit contre notre droit de vivre correctement. Elle se résigne à accepter la précarité et l’assistanat pour des millions de travailleurs. L’émancipation des travailleurs de l’exploitation et de l’autorité patronale ne viendra pas par l’évasion de quelques-uns de l’emploi, en valorisant un statut qui est au contraire, pour l’immense majorité des chômeurs, une souffrance quotidienne. Des formulations comme : «Sans l’armée de réserve des chômeurs et précaires prêts à accepter n’importe quel emploi, c’est toute la logique capitaliste du système qui s’effondre!» ou «Le simple fait de poser l’exigence pour chacune et chacun d’avoir les moyens de vivre sans se soumettre à la dictature de la production capitaliste permet un renversement immédiat du rapport de forces dans la société» laissent planer l’idée d’un effondrement de l’intérieur, d’une implosion du système capitaliste. Seule la lutte consciente de l’ensemble des travailleurs, quels que soient leurs « statuts » par rapport au travail, peut renverser ce système avec la dimension incontournable de l’affrontement avec l’appareil d’État défenseur de la « logique capitaliste » et garant du maintien du « rapport de forces ». C’est à l’unité des travailleurs qu’il faut travailler pour affronter les possédants et c’est le sens de notre refus d’opposer emploi d’un côté et revenu de l’autre.

Mais dans le même temps c’est notre projet de société qui, à défaut de crédibilité immédiate, doit structurer la logique des luttes des travailleurs. Nous sommes souvent timorés et imprécis quand il s’agit d’évoquer un autre monde dans lequel la qualité des objets produits, des services rendus, l’intelligence de chacun mise au service de tous permettra de réduire a minima le travail aliénant pour laisser la plus large place à des activités humaines émancipatrices. 

Léon Crémieux

1. Mouvement dans lequel était présents des chômeurs, des syndicalistes – essentiellement venant des SUD, de la gauche CFDT et de syndicats oppositionnels de la CGT –, des militants politiques de l’Alternative libertaire et de la LCR.

2. Tout est à nous ! la Revue n°17, janvier 2011

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