Travail précaire = vie précaire

Précarité : un choix de société

«La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » Toute la philosophie du Medef est contenue dans cette déclaration de Laurence Parisot, sa présidente. Le capitalisme a inventé le contrat de travail – lien juridique de subordination individuel entre un patron et son salarié – et la collectivisation du travail au sein d’entreprises pouvant regrouper jusqu’à plusieurs milliers de travailleurs.
La révolution de 1789 se basant sur la liberté et l’individualisme, interdit les organisations professionnelles et construit le droit individuel à l’exploitation. Si le début du xxe siècle voit la construction d’un droit du travail qui limite les droits des employeurs et encadre l’exploitation sauvage, il faudra les grèves de juin 1936 pour que soient généralisés les droits collectifs (convention collective) et la représentation des salariés. Fordisme et taylorisme ont porté à l’extrême cette organisation de la production dans laquelle fidélisation (congés d’ancienneté, 13e mois) et unification des statuts ont longtemps été liés. Si certains travailleurs contestent dès l’origine un contrat « indéterminé » qui les lie à vie à leur employeur et, dans les années 1960, de nombreux jeunes choisissent l’intérim comme instrument de liberté, le contrat à durée indéterminée (CDI) reste la norme sociale et juridique jusqu’au début des années 1970.
Dans la foulée de la grande trouille de 1968 et en prenant prétexte des premiers développements de la « crise », la bourgeoisie entame une profonde réorganisation de l’appareil productif. Pour le sociologue Nicolas Hatzfeld, à partir de ses recherches à Peugeot Sochaux, les objectifs sont clairs : « Démassifier, revaloriser, hiérarchiser, personnaliser », selon la formule du responsable de la gestion des personnels ouvriers. Il s’agit de « briser la logique massive qui découle de la conjonction de deux éléments : l’organisation taylorienne du travail d’un côté, et la puissance d’un syndicalisme de classe représenté par la CGT et la CFDT de l’autre côté ».
C’est ainsi que le patronat multiplie délocalisations, externalisations, sous-traitance en développant dans le même temps contrats à durée déterminée, intérim et, avec l’aide des gouvernements, toutes les sortes d’emplois « aidés », c’est-à-dire précaires et plus ou moins exemptés de cotisations sociales. Le résultat est éloquent : 97 000 travailleurs intérimaires en 1975 et plus de 2 millions en 2004 ! Si l’emploi a augmenté de 10 % sur la période, la part de ces emplois de type particulier a quant à elle plus que doublé, de 6 % en 1982 à près de 15 % aujourd’hui. En 2005, 27 % des salariés étaient dans une situation précaire ou instable du fait de la nature de leur contrat de travail ou d’un sentiment d’insatisfaction ou d’insécurité par rapport à l’emploi : 10 % en contrats à durée limitée (CDD, contrats saisonniers, contrats d’apprentissage), 2 % en mission d’intérim, 4 % occupaient un CDI à temps partiel mais souhaitaient travailler davantage, et 10 % avaient un CDI mais déclaraient « craindre pour leur emploi dans l’année à venir ».
Assise sur un chômage de masse, complétée par le développement de la précarité dans la fonction publique, entrant en résonance avec les nouvelles organisations du travail (toyotisme, « juste à temps », zéro défaut), cette précarisation des travailleurs est à l’origine de l’aggravation des conditions de travail, des difficultés de mobilisation, de l’affaiblissement du syndicalisme. La lutte contre cette logique patronale est un enjeu décisif pour les années qui viennent.

La précarité comme école de la soumission

Si l’ampleur prise par la précarité n’est plus à démontrer, cette stratégie mise en place par le patronat de façon réfléchie et systématique, après le choc de 1968, a aussi pour but de briser les solidarités existant dans les collectifs de salariéEs. UnE salariéE travaillant dans le cadre d’un contrat précaire dispose de moins de ressources pour se défendre, et ne pense bien souvent qu’à une seule chose : ne pas perdre son emploi. La « formation » professionnelle elle-même se fait sous l’emprise de la menace de sanctions ou de licenciement.
Dans des secteurs comme l’automobile, ce sont les entreprises sous-traitantes qui servent de filtres pour les jeunes qui cherchent à se frayer un chemin dans le monde du travail. Ils commencent par les sous-traitants de deuxième ou troisième rang, là où la précarité est la plus grande, les conditions de travail les plus pourries, le syndicalisme absent. Ce n’est qu’après avoir accepté de courber l’échine pendant de nombreux mois voire des années que le « gentil » travailleur pourra accéder au « paradis », Peugeot ou Renault.
L’affaiblissement du rôle de dressage de l’Éducation nationale, la disparition du service militaire, font que les jeunes arrivent moins prêts à accepter les contraintes du travail salarié. Le patronat a donc mis en place un large éventail de mesures visant à domestiquer les salariéEs : convocations, courriers recommandés, refus de congés ou de RTT, mutations disciplinaires, surcharge de travail jusqu’au licenciement ou à la non-reconduction du contrat… Au fur et à mesure, l’idée de pouvoir s’organiser collectivement s’éloigne tout comme la connaissance des droits les plus élémentaires. UnE précaire vit dans la peur permanente du faux-pas, de l’erreur qui risque de lui valoir son renvoi. Et par contamination, cette peur atteint les salariéEs en CDI, parfois considéréEs comme des « privilégiéEs ». Cette réalité, bien connue des syndicalistes, et qui prend de l’ampleur, n’a pourtant quasiment jamais le droit de cité dans les travaux universitaires et sociologiques, masquée par l’idéologie du dialogue social et du diagnostic partagé. Il s’agit de la première cause de non-syndicalisation chez les salariéEs, devant la division syndicale. C’est une enquête menée par la Sofres, pour le compte de Dialogues, association regroupant chefs d’entreprise et syndicalistes (sic !), qui a permis de mesurer pour la première fois l’ampleur du phénomène : en 2005, 36 % des salariéEs expliquaient ne pas se syndiquer « par peur des représailles », ils étaient 41 % en 2008. Cette même année, 50 % des ouvriers mettent en avant la même raison. Cette situation, qui n’empêche pas l’existence de luttes ponctuelles, constitue un sérieux obstacle à leur construction.

Jeunes : génération précaire

La priorité donnée à l’emploi des jeunes est depuis les années 1980 un thème récurrent en période électorale. Mais depuis plus de 30 ans, la précarité des jeunes n’a cessé de se développer et est même devenue structurelle. La loi de modernisation du marché du travail de 2008 a eu beau réaffirmer que le CDI était la forme « normale et générale de la relation de travail », c’est le CDD, les stages et autres contrats « atypiques » qui sont la norme pour les jeunes. 34 % des salariés de 15 à 29 ans occupent un CDD, un contrat aidé ou un stage, contre 9 % des 30-49 ans.
Même avec des salaires inférieurs, l’entrée dans le monde du travail reste un parcours d’obstacles, souvent fait de stages nombreux et de longues périodes de précarité. Si la majorité occupe un contrat à durée indéterminée (53 %), 5 % des jeunes actifs exercent un emploi temporaire contre 2 % des actifs de 30 à 49 ans, 17 % un CDD contre 6 % des 30-49 ans.
Un diplôme élevé n’est pas la garantie d’un emploi stable et n’empêche en rien la précarité. De nombreux emplois sont occupés par les moins diplômés, et installent durablement les jeunes dans l’insécurité de l’emploi, notamment par le biais de CDD renouvelés, bafouant le droit du travail, mais dans l’indifférence générale.

Femmes précarisées

Dans le privé comme dans le public, la précarité concerne particulièrement les femmes et contribue à renforcer les discriminations que celles-ci subissent dans l’emploi et dans la sphère publique. Les femmes ont conquis une autonomie en devenant très majoritairement salariées à partir des années 1960. En France, de 1975 à 2007, le taux d’activité des femmes entre 25 et 49 ans est passé de 60 % à près de 83 %. Depuis 2007, le monde du travail est quasi paritaire (en France, les hommes représentent 53 % des salariés et les femmes, 47 %). Mais de profondes disparités existent selon les secteurs d’activité. En effet, 2/3 des emplois peu qualifiés ou dont les qualifications ne sont pas reconnues sont occupés par des femmes ; 82 % des salariés à temps partiel sont des femmes ; 80 % des salariés touchant moins que le Smic sont des femmes (à 74 % à temps partiel). En moyenne, les salaires des femmes sont inférieurs de 25 % à ceux des hommes. En 2007, le taux de chômage des moins de 25 ans était de 23 % chez les femmes, 19 % chez les hommes.

Sans papiers mais pas sans droit

Dans le secteur privé, rares sont les mobilisations visant à s’attaquer à la précarisation. Quelques batailles juridiques dans des grandes entreprises où des syndicats s’emparent de cette question constituent l’essentiel de cette lutte. À la surprise générale, ce sont des précaires parmi les précaires, les sans-papiers, qui se sont le plus mobilisés pour mettre fin à la spirale infernale de la précarité sociale associée à la précarité « citoyenne ».
C’est en octobre 2006 que les premiers salariés sans papiers, travaillant pour la blanchisserie Modeluxe, se sont mis en grève avec occupation pour exiger leur régularisation et l’obtention de CDI. Dans la foulée, de Buffalo Grill aux restaurants de l’avenue de la Grande-Armée, des dizaines de sans-papiers se mobilisent. Et le 15 avril 2008, plusieurs centaines de salariés sans papiers utilisent l’arme de la grève pour mettre fin à l’arbitraire patronal dans l’entreprise et à l’arbitraire préfectoral pour leurs papiers.
Cette première vague de mobilisation reprenant l’arme de la grève, arme des travailleurs, contraint le gouvernement à modifier sa politique en matière de régularisation « par le travail » et permet la transformation en CDI de plusieurs dizaines de contrats précaires. Traînant de plus en plus dans l’application de la circulaire « travail », les préfectures et le gouvernement provoquent une deuxième vague de grève avec occupation à partir d’octobre 2009. De nouveau, des milliers de sans-papiers se mobilisent, font grève, occupent leurs lieux de travail, leurs lieux de recrutement au travers des agences d’intérim ou les locaux de fédérations patronales. Malgré le soutien des organisations syndicales, les résultats ne sont pas à la hauteur de cette exceptionnelle mobilisation. Mais ces luttes des travailleurs les plus précaires dans des secteurs comme le bâtiment, le commerce, la restauration et aussi le travail à domicile où la précarité est reine, doit ouvrir la voie a des mobilisations contre cette gangrène sociale.

Lire : On bosse ici, on reste ici ! La Découverte

La précarité nuit gravement à la santé

Les intérimaires sont parmi les plus touchés par les accidents du travail. Impossible pour eux de refuser les travaux les plus dangereux ou les mauvaises conditions de sécurité, compliqué aussi de compter sur la solidarité des autres salariés pour refuser de travailler dans de telles conditions, difficile encore d’accumuler les connaissances nécessaires pour minimiser le risque, malaisé de réfléchir aux risques que l’on prend quand on subit la plus forte pression pour accélérer les rythmes au travail. La liste des travaux interdits aux intérimaires démontre que cet état de fait est connu de tous, mais cette liste n’a pas évolué depuis des années alors qu’elle demanderait à être largement étendue dès qu’un intérimaire subit un accident dans une activité.
Du côté des maladies professionnelles, le bilan est encore pire. Depuis quelques années, à la suite des mobilisations liées à l’amiante, des procédures contraignent les employeurs à établir des certificats d’exposition d’abord dans les cas de l’amiante, mais aussi dorénavant de tous les produits dits CMR (cancérigènes, mutagènes, toxiques pour la reproduction). L’évaluation des expositions permet d’engager la responsabilité des employeurs lors de maladies futures, mais représente surtout pour ceux-ci un puissant encouragement à la prévention de peur d’avoir à assumer ces conséquences qui relèvent de la mise en danger d’autrui. Non seulement les salariés précaires, intérimaires, CDD, qui occupent occasionnellement un tel emploi, ont évidement un mal fou à obtenir ces certificats d’exposition, mais de plus comment prouver que  tel employeur ou telle situation de travail a conduit à telle maladie ? Le tableau des maladies professionnelles, qui engage une reconnaissance automatique de certaines pathologies, ne permet qu’un dédommagement forfaitaire, et pas la reconnaissance pénale de l’acte malveillant des employeurs.
C’est dans le cas du nucléaire que cette stratégie patronale a été la mieux mise en évidence. Un travail mené par Annie Thebaud-Mony sur les intérimaires de la maintenance des centrales nucléaires, a démasqué un système qui mesure l’exposition maximum de chacun de ces salariés, et suspend leurs contrats lorsque leur taux d’exposition annuel a été atteint… Pour garder leur travail, les salariés sont poussés à cacher les irradiations subies. Et quand la CGT organise les sous-traitants du nucléaire, les sanctions ne se font pas attendre, comme dans le cas de P. Billard, pour lequel EDF a refusé l’accès aux centrales. Le récent exemple du Japon a montré que nucléaire et précaires riment allègrement : là-bas aussi, les intérimaires font le sale boulot et sont beaucoup plus irradiés que les salariés stables.
Les discours hypocrites des employeurs sur la santé au travail s’arrêtent quand commence le profit lié à la surexploitation de leurs salariés.

Voir : Travailler tue en toute impunité, note de la Fondation Copernic, 2009

Précaires dans la fonction publique

Dans la fonction publique, plus d’un million de personnes occupent un emploi précaire de droit public ou privé : 401 000 d’entre eux sont dans la fonction publique d’État (FPE), 431 000 dans la fonction publique territoriale (FPT) et 152 000 dans la fonction publique hospitalière (FPH), ce dernier nombre ne prenant pas en compte  les médecins. Toutes fonctions publiques confondues, les emplois précaires représentent 16,5 % de la totalité des emplois. 67 % de ces emplois sont occupés par des femmes.
De nombreux postes sont à temps partiel, notamment dans la FPE et la FPT, respectivement 43 % et 47 %. Outre ces temps partiels imposés, les contrats sont fréquemment de courte durée : en 2008, 37 % des emplois avaient une durée maximum de neuf mois…
Les politiques actuelles accentuent le recours aux emplois précaires : la loi mobilité de 2009 qui a rendu possible le recours à l’intérim dans les trois fonctions publiques, mais également le projet de loi consécutif à l’accord Tron.
Si les actions syndicales unitaires ont permis quelques avancées dans le protocole d’accord « sur la situation des non-titulaires », celles-ci restent à la marge, comme la titularisation de quelques milliers de contractuels – une goutte d’eau dans la mer – il n’y a aucune réponse quant au statut, au recrutement ou sur la gestion des personnels. Bien au contraire, le protocole d’accord écarte, selon les secteurs de la fonction publique, une partie importante des personnels précaires.

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