Théâtre : Quand Faust rencontre la Guerre des paysans…

L’idée originale de la Compagnie Jolie Môme est d’avoir placé fictivement Faust, l’homme qui a vendu son âme au diable pour assouvir sa soif de rencontres, d’expériences et de connaissances, dans son contexte historique en 1525 en pleine Guerre des Paysans également appelée « Le Soulèvement de l’homme ordinaire ». D’où le nom de la pièce. Pour renforcer le symbole, l’histoire est située à Wittenberg, la ville d’où Luther lança le mouvement de réforme contre l’Église catholique.
Inspirée à la fois des différentes histoires de Faust (celle de Marlowe, celle de Goethe, mais aussi d’un marxiste allemand bien moins connu) et par la Guerre des Paysans rédigée par Friedrich Engels en 1850, la pièce fait vivre, lutter et mourir des dizaines de personnages célèbres ou ordinaires : Luther et le prince, Faust et Méphistophélès ; mais aussi le valet de Faust auquel Faust répète sans cesse « Ne m’appelle pas Maître, je suis ton égal » mais qu’il oublie de payer ; des soldats de l’Église catholique, dont les noms Roubi et Gnole résument les pratiques ; des paysans et des bourgeois (les habitants de Wittenberg) qui hésitent entre la révolte et la soumission ; la jeune victime d’un viol et des prostituées ; Karl et Engel, les émissaires des paysans révoltés pour tenter de soulever la population de la ville, et Marguerite dont Faust va, malheureusement, tomber amoureux… 
Transformations et contestation
À travers une mise en scène minimaliste portée par les lumières et la musique, ces personnages nous plongent avec bonheur pendant deux heures dans cette époque oubliée voire ignorée. L’Europe est en train de sortir de l’obscurantisme féodal. En 1492, la carte du monde a changé pour les Européens qui ont découvert le Nouveau Monde. Les progrès de la navigation, de l’imprimerie, la redécouverte des sciences physiques et naturelles de l’Antiquité transmises par les scientifiques arabes ouvrent de nouveaux horizons et suscitent des curiosités, comme celle de Faust qui déterre les cadavres la nuit pour connaître le corps humain. Tous ces bouleversements intellectuels et techniques provoquent la contestation de l’ordre social, c’est-à-dire des princes et de l’Église. Luther, qui en a été un des artisans, écrivait en 1520 « Un chrétien est le maître de toute chose et n’est le sujet de personne » ou « Dieu fait pousser plantes et animaux sans intervention humaine et pour l’ensemble des hommes ». Mais rapidement, ce sont les paysans qui s’en sont emparés. Dans toute l’Allemagne, par bandes dispersées, ce sont quelque 300 000 paysans qui se sont soulevés pour mettre en œuvre le projet de Luther : le droit des hommes ordinaires à prendre la parole et à exercer leur liberté. Faust, médecin ami des pauvres, hésite sur la manière de s’engager : directement à leurs côtés comme les paysans le lui demandent ou en utilisant la voie réformiste, en tentant de conseiller le prince et Luther ? L’expérience réformiste de Faust guidée par Méphistophélès est implacable et sanglante, à la mesure d’une période où le même Luther écrivait  en 1525 « il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu’un rebelle (…) Ici c’est le temps du glaive et de la colère et non le temps de la clémence. Aussi l’autorité doit-elle foncer hardiment et frapper en toute bonne conscience, frapper aussi longtemps que la révolte aura un souffle de vie (…) C’est pourquoi chers seigneurs, (…) les hordes de paysans, il faut les pulvériser, les étrangler, les saigner (…) dès qu’on le peut comme on doit le faire avec des chiens fous ». Au total ce sont plus de 100 000 paysans qui furent massacrés, torturés, mutilés. Mais comme le dit la chanson « on peut empêcher les arbres de pousser mais on n’empêchera pas le printemps de revenir » et le drapeau de la révolte des paysans continue de flotter… On est en plein dedans !
Cathy Billard
FAUST et l’homme ordinaire de et par la Compagnie Jolie Môme 
Au Théâtre de la Belle Étoile jusqu’au 23 décembre, du jeudi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h,
14 rue Saint-Just, La Plaine Saint-Denis.
Réservation conseillée au 01 49 98 39 20

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