Souffrance au travail : l’organisation capitaliste du travail en question

 

Avec la médiatisation des suicides de salariés de France Télécom, le management et l’organisation du travail se trouvent mis à l’index. Il est temps d’en faire une question politique.

La « souffrance au travail » est une notion fréquemment utilisée dans l’espace public pour évoquer différentes situations de travail vécues par les salariés. Cette souffrance peut être autant mentale (harcèlements moral et sexuel, pression due aux objectifs chiffrés, déshumanisation des rapports de travail, charge mentale du travail…) que physique (harcèlement sexuel, troubles musculo-squelettiques, accidents du travail, maladies professionnelles...), les deux s’imbriquant. Elle concerne toutes les entreprises (et pas seulement les plus grandes d’entre elles), mais aussi le secteur public.

Cependant, elle n’est pas un champ autonome des relations de travail et doit être analysée au regard d’une critique radicale de l’organisation capitaliste du travail et de l’offensive menée par la bourgeoisie sur ce terrain depuis plusieurs décennies.

La mise en place d’organisations du travail d’inspiration néo-taylorienne a accentué l’individualisation et la segmentation des tâches et accru les contraintes de productivité des salariés. Mais penser que la « rationalisation » de la production et le profit qui en découle est le seul but de l’introduction de ces modes d’organisation du travail serait une erreur : l’intensification du travail, l’individualisation des statuts d’emploi, la casse des collectifs de travail – et donc des capacités de résistance collective (syndicales notamment) – font partie des objectifs poursuivis.

Les politiques de restructuration et de précarisation, ainsi que l’entretien d’un chômage de masse, fragilisent les salarié-e-s, du privé comme du public, face à ces organisations du travail. L’individualisation croissante des rapports sociaux de travail et des tâches laissent le salarié isolé face à son travail, à son patron, à sa souffrance. Il en résulte des difficultés à donner du sens à cette souffrance, à en rendre intelligible les causes objectives, à l’exprimer dans un combat collectif. Deux solutions s’offrent alors au salarié : soit retourner la violence subie contre lui-même (comme c’est le cas des suicides), soit la retourner contre l’oppresseur (beaucoup plus rare).

Critique de l’organisation capitaliste du travail

L’organisation du travail et plus généralement les conditions de travail– autrement dit les conditions de la vie au travail des salariés –sont la chose du pouvoir patronal, son domaine réservé, ce que le droit du travail nomme pudiquement son « pouvoir de direction ». C’est d’ailleurs le corollaire logique du droit de propriété privée des moyens de production : celui qui possède décide. Les droits des salariés dans ce domaine sont limités : la réglementation du travail se borne à accompagner les effets des restructurations et de la précarité, et développe des notions (le stress, consacré par l’accord national interprofessionnel du 2 juillet 2008) renvoyant le salarié à sa seule capacité à affronter la pression et les changements. Elle contribue ainsi à dissimuler la violence des rapports sociaux de classe.

L’organisation du travail renvoie directement à l’organisation de la société capitaliste : division sociale, technique et sexuelle du travail, rapports de propriété fondé sur l’aliénation et la dépossession des travailleurs, subordination juridique, exploitation et domination économique, etc. On ne pourra avancer dans la résolution de ces questions sans irruption collective des travailleurs dans les choix d’organisation du travail.

Ce que dit le droit

Dans le code du travail, la souffrance au travail est prise en compte sous l’angle de l’évaluation des risques professionnels. L’employeur a l’obligation d’évaluer l’ensemble des risques auxquels il expose ses salariés, pour chacun des postes de travail, et de mettre en place les mesures de prévention qui permettent de supprimer les risques, ou si cela n’est pas envisageable, de les limiter par la mise en place de protections appropriées.

Dans le cadre de cette obligation de sécurité, l’employeur doit prendre en compte l’ensemble des facteurs susceptibles de déclencher de la souffrance mentale et physique au sein de l’entreprise, d’altérer ou de porter atteinte à la santé et la sécurité. La loi octroie certains droits aux salariés, comme le droit de retrait ou la notion de danger grave et imminent. Il faut souligner ici l’importance de certaines avancées jurisprudentielles, qui analysent cette obligation comme une obligation de résultat et non plus de moyens, allant jusqu’à donner au juge la possibilité de suspendre une réorganisation si elle ne garantit pas la santé et la sécurité des salariés (arrêt Snecma du 5 mars 2008).

L’employeur peut engager ainsi sa responsabilité civile et/ou pénale. Mais la faiblesse des pénalités encourues et des condamnations effectives laisse largement impunie la délinquance patronale (voir la campagne « Travailler tue » de la Fondation Copernic). Le recours massif à la sous-traitance a permis par ailleurs une dilution de la responsabilité pénale du patronat.

Certains cas de souffrance mentale sont légalement reconnus : le harcèlement moral, le harcèlement sexuel et les discriminations. Toutefois, ces infractions sont strictement définies et limitées à la relation individuelle nouée par le contrat de travail. Elles ne permettent pas aux salariés de faire reconnaître l’ensemble de la violence subie, dans sa dimension collective et systémique en particulier. Il est constaté chaque jour un écart considérable entre les faits subis par les salariés et ceux qui peuvent être reconnus par la justice à ce titre. Ainsi, si dans un arrêt récent la Cour de cassation reconnaît qu’une méthode de gestion peut constituer un harcèlement moral, c’est seulement dans la mesure où elle est mise en œuvre par un supérieur hiérarchique pour un salarié déterminé. Exit la dimension collective donc.

Quelle intervention des travailleurs ?

Il faut saisir l’urgence de la question. Le rôle des organisations syndicales, directement aux prises avec les rapports sociaux de travail, est ici primordial. Cependant, s’il faut évidemment combattre les organisations du travail « mal traitantes », il serait naïf de croire en la possibilité d’une réforme « vertueuse » de l’organisation du travail. Il s’agit d’affronter le pouvoir du capital, sous ses différentes formes et pas seulement de l’encadrer (comme l’envisagent les partis de la gauche institutionnelle et la plupart des organisations syndicales).

Les propositions allant dans le sens d’une participation des travailleurs et travailleuses à la marche de l’entreprise (actionnariat salarié, cogestion sous différentes formes) est un leurre. S’il existe des organisations du travail moins nocives, elles resteront sous la houlette des détenteurs des moyens de production.

L’urgence d’une mobilisation collective pour l’amélioration immédiate des conditions de travail, qui mettent quotidiennement en danger la santé physique et psychique des salarié-e-s, doit nécessairement s’articuler à une lutte politique qui sorte ce débat des entreprises pour en faire un débat politique global. Il faut reposer les questions fondamentales : que produire ? pour qui ? comment ? dans quelles conditions ? selon quelles modalités concrètes ? qui doit détenir le pouvoir dans le travail, dans les entreprises et dans la société ? Les expériences de contrôle ouvrier et d’autogestion fournissent des axes politiques majeurs pour la construction d’un projet socialiste démocratique.

Il faut bien sûr activer partout les leviers de droit existants pour faire sortir de l’ombre cette question taboue (le rôle des délégués du personnel et des CHSCT est ici important), mais ces leviers de droits sont largement insuffisants et très inégalement répartis (les salariés des petites entreprises en sont largement privés). Dans la poursuite des négociations sur la prétendue « démocratie sociale », les organisations patronales ont d’ailleurs rappelé récemment leur franche hostilité à toute évolution du droit dans ce domaine.

La question des entreprises de petite ou de moyenne taille est à cet égard révélatrice. Il est difficile d’incriminer un « management harcelant » qui, la plupart du temps n’existe même pas. Pour autant, et bien que cela soit peu médiatisé, la souffrance au travail existe bel et bien dans ces plus petites structures. Il n’est pas rare en effet qu’un des ces patrons décharge sa propre pression, engendrée par la guerre économique et sa dépendance à des grandes entreprises donneuses d’ordre cherchant toujours à comprimer les coûts, sur ses salariés. Qui plus est, il y a rarement dans ces entreprises de contre-pouvoir syndical au pouvoir petit-patronal paternaliste.

Il y a une violence ordinaire dans les rapports sociaux de travail, socialement tolérée jusqu’ici parce que tue et cachée, enfermée dans l’entreprise. Cette violence finit même parfois par s’exprimer entre collègues sur fond de mise en concurrence des salariés entre eux, produisant des ambiances de travail dégradées. Elle doit être dénoncée et combattue au quotidien parce qu’elle accroit l’insécurité sociale de travailleurs déjà confrontés à une politique de précarisation généralisée.

L’urgence de la politisation

Les patrons et leurs idéologues s’emploient, par tous les moyens, à sauver les meubles et tentent de restaurer la légitimité du management. On les voit déjà faisant leur autocritique ou se dire préoccupés par la question de la souffrance au travail. Mais il est frappant de constater que les premières mesures mises en place dans les entreprises en réponse à la question, sont des formations pour les managers ou des actions d’accompagnement strictement individuelles (numéros verts, cellules d’appui psychologiques...). Le gouvernement renvoie pour sa part à la négociation collective, comme si la santé au travail se négociait !

Faire (ou refaire) de l’activité de travail une question politique, donc l’objet de débats et de luttes, c’est déjà se permettre de réfléchir à la possibilité de rapports différents dans le travai : c’est refuser par principe que la démocratie s’arrête à la porte des entreprises. Il y a urgence, pour le mouvement ouvrier, à se saisir des questions posées par l’organisation du travail, dans l’entreprise comme à l’échelle de la société. L’enjeu de cette lutte, c’est d’unir les travailleurs, leur redonner une confiance collective pour s’attaquer au pouvoir patronal en tant que tel, libérer le travail de l’emprise du capital, condition pour poser la question de la place du travail dans l’organisation de la vie sociale.

Par un collectif de militant-e-s du NPA de l’inspection du travail

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