Sortir de l'euro ou construire une autre Europe ?

La crise de la dette n’en finit pas de menacer l’Europe. Les 20 et 21novembre c’est l’Irlande, au bord de l’effondrement financier et de la faillite, qui, après la Grèce, a fait l’objet des attentions du FMI, de la BCE et de l’Union européenne. À leur tour, le Portugal et l’Espagne sont maintenant dans la ligne de mire. Face à cette situation, les solutions prônant des formes de repli national se développent. Même à gauche…

 

Le ministre portugais des Affaires étrangère vient de déclarer que son pays serait contraint de « sor­tir de l’euro » s’il ne trouvait pas les ressources politiques nécessaires pour sortir de la crise. Pour le gouvernement portugais, il s’agit, en agitant cette menace, d’inciter l’ensemble des partis à se regrou­per autour de lui, dans une « union nationale » faisant face à la contestation sociale qui s’oppose aux plans d’austérité.

Mais la proposition de « sortir de l’euro » est également mise en avant par diverses organisations politiques. De la droite souverainiste, bien évidemment. Mais aussi de certaines organisations de la gauche dite radicale. En France, l’« appel des 1 000 pour sortir de l’euro et construire une monnaie commune », qui circule à l’initia­tive du Mouvement politique pour une éducation populaire (M’PEP) de Jacques Nikonoff, reste somme toute anecdotique. En Grèce, c’est cependant toute une partie de la gauche anticapitaliste qui reprend à son compte le mot d’ordre « sortie de l’euro ».

Pour ces organisations, le retour à une souveraineté nationale monétaire, en redon­nant aux États le pouvoir de fixer la valeur relative de leur monnaie par rapport à une ou des monnaies d’échange internationales, permettrait de rééquilibrer les termes des échanges extérieurs, de soulager ainsi le poids de la crise sur les popu­lations, et même de sortir les pays européens de la crise. Mais d’une part, les causes fonda­mentales des difficultés de l’Europe, partie prenante d’une crise globale et mondialisée, ne peuvent se résumer à la question de ses institutions monétaires et de l’euro, et il est illusoire d’espérer en sortir... en sortant de l’euro. D’autre part, on peut se poser la question du sens politique que prend un tel mot d’ordre, souverainiste même quand il se dit de gauche, au moment où les travailleurs, un peu partout en Europe, se mobilisent contre les mesures d’austérité, accentuant la crise politique qui touche tous les États européens et leurs institutions, mettant directement en question les pouvoirs en place.

Il n’y a pas de raccourci souverainiste à la sortie de la crise. Et les seules réponses qui vaillent, aussi bien à la question de la monnaie qu’à toutes celles que la crise met à l’ordre du jour, sont celles que les travailleurs organisés, mobilisés autour de la défense de leurs propres intérêts, seront en mesure d’apporter.

L’Europe, maillon faible de l’économie mondiale

La crise prend en Europe un aspect particulier du fait que la crise des déficits publics, qui touche l’ensemble de ses pays, au point de menacer les plus faibles d’entre eux de faillite, provoque une crise de l’euro.

La monnaie unique européenne avait été mise en place pour unifier du point de vue monétaire, au bénéfice de la grande bour­geoisie européenne, la zone européenne de libre-échange face au marché américain et au marché asiatique ouvert aux produits japonais. Imposée à tous les pays de l’Union monétaire européenne indépendamment de leur richesse et de leur productivité relative, elle n’a pas, comme on nous le promettait alors, « lissé » ces inégalités. Bien au con­traire, elle les a accentuées. Les contraintes des institutions monétaires européennes, en assujettissant chacun des pays européens à l’euro, ne pouvaient qu’aggraver le terme des échanges au sein de la zone. Cela s’est fait au détriment des populations de toute la zone, au profit des banques des pays les plus riches, Allemagne et France en tête. Et cela s’est accompagné d’un endettement public auquel les États n’ont d’autre réponse que les plans d’austérité qui frappent les travailleurs européens et qui ne peuvent qu’accentuer la récession économique.

Le risque de faillite de pays comme l’Irlande, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, qualifiés de « maillons faibles » de l’Union monétaire européenne, n’est pas le prin­cipal sujet de préoccupation de la grande bourgeoisie financière européenne. Les plans de sauvetage concoctés au mois de mai par les dirigeants européens, la BCE et le FMI sont là pour tenter de faire face à cette éventualité en rachetant aux banques les titres obligataires menacés par ces faillites, à coup de centaines de milliards d’argent public. C’est ce plan de sauvetage qui est mis en œuvre aujourd’hui pour sauver les banques irlandaises du naufrage.

Le problème essentiel provient du fait que les dirigeants européens sont incapables de faire jouer à l’euro, monnaie d’échange interna­tionale, le rôle d’arme dont les multinationales européennes auraient besoin dans la concurrence qui les oppose aux autres bourgeoisies internationales, en particulier nord-américaine. Jouer sur la valeur relative des monnaies, dans une « guerre des changes » dont un épisode aigu est en train de se dérouler en ce moment, est une façon d’arracher des parts sur un marché mondial rétréci par la crise. Baisser la valeur de sa monnaie par rapport à la concurrence, c’est baisser les prix de ses produits, favoriser les exportations, freiner les importations...

L’Union européenne des patrons et des banquiers est en situation de faiblesse dans cette guerre, parce que l’euro est une monnaie sans État, monnaie d’une zone de libre-échange sans unité politique, divisée par les rivalités et peut-être au bord de l’éclatement. Les institutions monétaires européennes sont de ce fait incapables de lutter contre la politique de dumping monétaire menée en particulier par les États-Unis et les marchés des changes qui, en poussant le dollar à la baisse, font de l’euro une monnaie constamment suréva­luée et de l’Union européenne le maillon faible de l’économie capitaliste mondialisée.

À ce titre, on peut certes dire que l’euro, instrument de la politique des classes dominantes européennes, est un des facteurs de la situation particulière de l’Europe dans la crise générale dont les populations payent le prix fort. Mais cela n’implique évidemment pas que la sortie de l’euro soit une réponse en elle-même, loin s’en faut.

Une Europe des travailleurs et des peuples

Pire, dans la situation de mobilisation sociale montante que nous vivons en ce moment, alors que le rapport de forces social et politique est en train de changer, ce mot d’ordre contribue à détourner les luttes sociales de leurs objectifs propres vers le terrain électoral.

Un mot d’ordre comme « sortir de l’euro » peut effectivement trouver un écho parmi les travailleurs qui en ont assez d’une politique réactionnaire dont ils perçoivent l’euro comme le symbole. Sous prétexte de «couper l’herbe sous le pied des forces d’extrême droite» – comme l’écrit J.Nikonoff –, il met en avant des conceptions souverainistes auxquelles il n’y aucune concession à faire, même si elles se prétendent de « gauche ». Il entretient des illusions sur la protection que constituerait un État national souverain, pour peu qu’il soit gouverné par une « vraie gauche ». Cette politique est une impasse dangereuse.

Les réponses à la crise monétaire, comme à toutes les questions relatives à la crise globale et mondialisée, posent bien évidem­ment la question du pouvoir politique. Mais cette question ne peut pas se réduire à savoir quel parti exercera le pouvoir dans le cadre des institutions de la République. Ce qui est posé, c’est la question de la nature de classe de l’État, c’est-à-dire de son changement révolutionnaire.

Pour cela, il n’y a pas de recette magique, simplement la certitude que les mobili­sations, l’organisation du monde du travail pour arracher aux gouvernements et aux patrons qu’ils représentent les exigences sociales les plus élémentaires (arrêt des mesures d’austérité, salaires, emploi...), peuvent conduire à un tel changement à condition qu’elles se donnent une stratégie, un programme adapté aux mobilisations, en pleine conscience du terrain de classe sur lequel elles se déroulent. Et qu’elles osent aller jusqu’au bout de l’affrontement avec le pouvoir en place, répondre à la question de qui décide dans cette société, une minorité de parasites financiers ou la grande majorité des travailleurs, en instaurant un gouvernement démocratique des travailleurs pour les travailleurs.

Un tel gouvernement se mettant en place dans un pays européen pourrait prendre toutes les mesures de contrôle de la finance et de la production nécessaires à satisfaire, dans les meilleures conditions possibles, les besoins de la population.

Dans ce cadre, il serait très probablement amené à sortir de l’euro pour rompre avec l’Europe de la BCE. Mais ce serait pour prendre l’initiative de la construction d’une autre Europe, celle des travailleurs et des peuples, laquelle serait alors à même de se doter et de contrôler un système monétaire adapté à ses besoins. Cette Europe est inscrite dans les luttes en cours qui, en Grè­ce, en Espagne, en France, se dévelop­pent et s’organisent autour du refus de payer leur crise, et se heurtent à la même nécessité, pour gagner, de mener l’affron­te­ment jusqu’au bout.

Daniel Minvielle

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