Sommet de Copenhague : du CO² et du vent (par Eric De Ruest, Renaud Duterme, www.cadtm.org)

Comme prévu et malgré les enjeux colossaux pour l’humanité, le sommet de Copenhague s’est révélé être un véritable fiasco. La majorité des articles de journaux vont dans ce sens, qualifiant le sommet de honte, de désastre, d’échec ou encore de catastrophe. La déception est donc grande. Mais que pouvait-on attendre réellement d’une telle rencontre, si ce n’est ce qui en est sorti, à savoir une déclaration d’intentions, sans agenda et sans accord contraignant ? Au-delà des échecs des négociations, il est également important de dénoncer la dérive autoritaire qui a accompagné ce sommet et susceptible de se reproduire lors de tels évènements.

L’Etat policier en action

La première chose qui aura certainement frappé plus d’un militant présent à Copenhague durant la durée du sommet fut le déploiement d’un véritable Etat policier oppressant et terriblement efficace. Dès le passage de la frontière danoise, une mécanique sécuritaire se met en place : contrôles d’identité, fouilles, vérification des passeports. Cette atteinte à la libre circulation des personnes, pourtant chère à l’espace Schengen, n’est cependant que le début d’un véritable harcèlement de la part des autorités. En effet, tout au long de la semaine, Copenhague a été le spectacle de contrôles arbitraires (groupes de jeunes en rue, personnes portant de quoi se couvrir le visage – signe hautement agressif quand le thermomètre indique des températures glaciales-, participants aux manifestations), de surveillances généralisées (caméras, photos, omniprésence d’hélicoptères au dessus de la ville), de dérives autoritaires (arrestations « préventives » |1|, répression violente contre des manifestants pacifiques, augmentation des heures de garde à vue, emprisonnent de porte-paroles durant 40 jours), de policiers déguisés en membre du Black bloc, etc. Bref, tout un panel de méthodes staliniennes qui instaurèrent un climat totalitaire très tendu.

Et à l’intérieur du sommet ?

Du côté des prestigieux locaux du Bella Center, transformé en forteresse pour l’occasion, les choses ne sont pas mieux pour autant. Tout a été mis en œuvre pour éloigner la société civile des négociations : files d’attentes interminables et suppression progressive des accréditations pour toute une série d’ONG, le tout justifié par un manque de place en raison de l’arrivée des chefs d’Etat et de gouvernements accompagnés de leurs nombreux gardes du corps |2|. Malgré ces évictions, les négociations officielles ne se sont pas mieux déroulées. Dès le début de celles-ci, la fracture nord-sud s’est fait ressentir. Certains états insulaires ont radicalisé leur discours du fait de leur possible disparition en cas d’élévation du niveau de la mer, d’autres pays« du sud » ont réclamé le droit de se développer « à l’occidentale » |3|, tandis que la plupart des pays industrialisés ont refusé de reconnaitre leur responsabilité écrasante dans cette impasse écologique. Ceux-ci préférant désigner la Chine et les pays émergents comme les coupables de la catastrophe qui se profile. Par ailleurs, des voix dissidentes se sont élevées, notamment le président vénézuélien Hugo Chavez qui a déclaré « Y a-t-il une once de démocratie ou d’inclusion à attendre du système mondial actuel ? Cette planète est régie par une dictature impériale, et depuis cette tribune, nous continuons à la dénoncer. A bas la dictature impériale, et vivent les peuples, la démocratie et l’égalité sur cette planète » |4|. Bref, tous les ingrédients sont dès le début réunis pour savoir que la route sera marquée par un cul de sac. Par ailleurs, d’autres éléments faisaient craindre le pire.

Les raisons de l’échec ?

D’une part, la croyance dans le capitalisme vert comme solution à la crise écologique. Les propositions allant dans ce sens ont abondé tout au long du sommet. La ville de Copenhague elle-même fut une bonne illustration de cette tendance au greenwashing |5|. Partout fleurissaient des publicités pour des grandes marques soulignant leur engagement dans la cause climatique, telles que Coca Cola, Siemens, Philips ou autres. Parmi le florilège de slogans « éco tartuffes », retenons le « Bottle of Hope » de Coca Cola |6| (présent à tous les arrêts de bus) ou encore le « Answers for a greener future » de Siemens |7|. Outre le côté scandaleux de la chose, il est très dangereux d’y voir là une prise de conscience de ces entreprises. Nous sommes simplement en présence d’un artifice marketing comme un autre, uniquement destiné à booster les ventes de leurs produits. Or, nous ne sommes pas dupes, aucune de ces multinationales ne fera passer l’environnement avant ses profits. Toute cette effervescence permet par ailleurs d’éviter à tout prix le débat primordial sur le productivisme capitaliste |8|.

D’autre part, l’amalgame systématique entre changements climatiques et écologie. Depuis les rapports de plus en plus alarmants du GIEC sur les risques liés à une hausse des températures de plus de 2 degrés, les débats se focalisent essentiellement sur les changements climatiques et contribuent à restreindre la question écologique à eux seuls. Il n’est pas question ici de nier ces derniers ou de minimiser leurs conséquences. Néanmoins, un sommet dont le seul but avoué est de ne pas dépasser ce seuil fatidique et ce quelque soit les moyens, ne peut pas véritablement résoudre la crise écologique actuelle. Car plus que le climat, c’est bien d’autres pans de notre planète qui sont menacés. Or, ceux-ci sont systématiquement occultés par la question de l’effet de serre et des 2 degrés à ne pas dépasser. Cela a des conséquences graves, notamment avec l’émergence de fausses solutions comme l’initiative REDD |9|, le marché du carbone |10|, une foi aveugle dans la technologie ou encore le recours à l’énergie nucléaire |11|. Des problèmes environnementaux majeurs sont en revanche tout à fait négligés, tels la diminution des stocks de poissons due à une pêche intensive, la diminution de la biodiversité due à la prééminence des monocultures d’exportation, les catastrophes environnementales dues à la production de pétrole, les conséquences de la délocalisation dues à l’augmentation du commerce mondiale, la disparition des sources d’eau douce, l’érosion des terres arables et la désertification, etc. Ces problèmes sont également déplorables en termes de justice sociale car ils sont responsables de très nombreux préjudices pour les populations du Sud qui en sont les premières victimes. Cet aveuglement des dirigeants des pays du Nord (et de beaucoup de pays du Sud) n’est pas étonnant puisque résoudre ces problèmes reviendrait à s’attaquer à la racine du mal : le système capitaliste dont le productivisme est l’un des fondements.

Du côté de la déclaration finale ? |12|

Heureusement pour nos dirigeants, rien de tout cela dans la déclaration finale du sommet de Copenhague. Celle-ci, exempte de tout objectif contraignant, se contente en effet d’assurer une hausse des températures limitée à 2 degrés sans pour autant inclure d’objectifs chiffrés sur les réductions de gaz à effet de serre. Les pays riches se sont engagés à verser 100 milliards aux pays en développement à partir de 2020 |13| sans pour autant reconnaitre leur dette écologique à l’égard de ces mêmes pays. Ce point n’est pas sans rappeler les promesses faites lors des différentes réunions du G8 ou du G20. Comble du cynisme, les chefs d’Etat des principaux pays industrialisés ne cachent pas leur satisfaction quant à ce qui ressemble à un des plus grands fiascos diplomatiques de ces dernières années. Ainsi Nicolas Sarkozy a affirmé que même si « l’accord n’était pas parfait », c’était « le meilleur accord possible », Barack Obama a exprimé que « Pour la première fois dans l’histoire, toutes les grandes économies en sont venues ensemble à assumer leur responsabilité d’agir pour faire face à la menace des changements climatiques », Angela Merkel a quant à elle expliqué que « la seule solution alternative à l’accord aurait été un échec  ». Du côté de dirigeants du sud, le son de cloche est différent. Ian Fry, le président du petit état de Tuvalu, pays situé dans le Pacifique et menacé par la montée des eaux, a déclaré : « C’est comme si on nous offrait trente pièces d’argent pour trahir notre peuple et notre avenir  », et le délégué du Soudan que « les événements d’aujourd’hui sont réellement les pires de l’histoire dans les négociations sur les changements climatiques » |14|. Quant à Chavez, il a dit : « Si le climat était une banque, il y a longtemps que les pays riches l’auraient sauvé ».On le voit, non seulement cette déclaration ressemble plus à de la poudre aux yeux destinées à sauver l’image de marque des représentants, et de plus, est très loin de faire l’unanimité puisqu’elle est essentiellement l’objet de négociations entre les Etats-Unis et les puissances émergeantes (ce que critiquent d’ailleurs certains états en dénonçant le non respect du processus onusien) 14. En d’autres termes, un texte rédigé de manière antidémocratique par un petit nombre d’états « élites » qui confirme le rapport de force impérialiste et l’injustice qui en découle.

Et l’espoir ?

Si le sommet des puissants est un échec, les mobilisations ont été porteuses d’espoir : prépondérance du discours anticapitaliste, radicalité des slogans, solidarité entre les différentes stratégies de lutte (désobéissance civile, black bloc, pink bloc, manifestations, etc.). On peut y voir là une prise de conscience selon laquelle la convergence des luttes est indispensable à toute transformation de ce modèle destructeur des peuples et de la nature. L’échec des négociations et le refus des mesures palliatives telles qu’elles sont proposées la plupart du temps doivent se traduire par la création d’un front large et uni exigeant la mise en œuvre d’une justice climatique mais aussi sociale, économique et politique. Il est primordial de ne pas attendre un changement par le haut mais de s’emparer de ses questions, d’utiliser et de défendre nos droits fondamentaux, à commencer par ceux de manifester, désobéir, et résister. Dans le cas contraire, le risque est grand de voir tomber le monde dans une panique permettant la naissance d’un « éco-fascisme » au nom de l’urgence face aux catastrophes environnementales et à la raréfaction des ressources (eau, terres, énergies).

Le mot de la fin : un slogan entendu dans les rues de Copenhague : « We want to change the world et we know how ».

Le 24 décembre 2009.

Pour plus d’infos :

http://indymedia.dk/

www.climate-justice-action.org/

http://www.climateimc.org/

http://liege.indymedia.org/article/...

Notes

|1| Une partie de ces procédés fait partie de la nouvelle législation adoptée en hâte avant le sommet. Pour plus de détails, voir sur http://www.bastamag.net/spip.php?ar....

|2| Notons cependant que les 5.000 journalistes ont pu rester jusqu’au bout du sommet.

|3| http://www.lemonde.fr/le-rechauffem...

|4| Lire le discours : http://www.legrandsoir.info/Copenha...

|5| Ou écoblanchiment.

|6| Pendant ce temps, Coca Cola détourne des sources d’eau potable en Inde pour ses usines au mépris des populations locales. Pour plus d’informations, voir TOUSSAINT Eric, Les tsunamis de la dette, CADTM.

|7| Les participants aux manifestations à Copenhague auront certainement été choqués par le complexe Hopenhaguen, sorte de village constitué d’entreprises destiné à promouvoir leurs technologies dites « vertes ».

|8| Même le ministre PS belge de l’énergie, Paul Magnette, que l’on ne peut pourtant pas considérer comme décroissant ou révolutionnaire, a dénoncé la « consommation sans entraves ». Voir http://www.lesoir.be/actualite/scie...

|9| Réduction des Émission dues à la Déforestation et à la Dégradation des sols : cette initiative consiste à inclure les forêts (plantations de monocultures d’OGM également) dans le commerce de carbone. Une entreprise belge, par exemple, pourra continuer à polluer en investissant dans un projet REDD en Indonésie expulsant des indigènes pour planter des eucalyptus. Voir http://www.cadtm.org/Negociations-i....

|10| Où la pollution devient simplement une marchandise comme une autre.

|11| Malgré le fait que l’énergie nucléaire émette peu de CO2, le problème des déchets reste très problématique, tout comme le besoin en uranium dont les sources s’amenuisent peu à peu. Par ailleurs, la production de ce dernier n’est pas sans incidence pour l’environnement (extraction, transport, etc.). La France a d’ailleurs donné un coup de fouet à son partenariat nucléaire avec la Chine grâce à des transferts de technologies annoncés par le Premier ministre français lors d’une visite en Chine le 21 décembre

|12| http://www.lemonde.fr/le-rechauffem...

|13| Alors que le service de la dette publique des pays dits en développement s’est élèvé pour la seule année 2007 à 190 milliards $. Voir http://www.cadtm.org/IMG/pdf/TAP_le...

|14| http://www.radio-canada.ca/nouvelle...

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