Rwanda/France. En attente de vérité et de justice

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Le président du Rwanda, Kagamé, rencontrait il y a quelques semaines Nicolas Sarkozy. Les commentateurs ont relevé que Kagamé n’exigeait aucune excuse de la France. Pourtant sa responsabilité dans génocide de 1994 est avéré. Reste que les deux pays ont des intérêts économiques et politiques à renouer des relations.

Rarement les conséquences de la colonisation ont été aussi dramatiques qu’au Rwanda.

Colonie allemande, passée ensuite sous domination belge, les colonisateurs se sont appuyés sur les Tutsi. En effet, fidèles à leur schéma de pensée raciste, des deux ethnies principales, ils considéraient les Tutsi plus intelligents que les Hutu parce que physiquement plus proche des blancs. Les historiens sont d’accord pour considérer que les différences étaient, avant tout, sociales et qu’il existait une perméabilité entre les deux communautés.

La puissance coloniale va cristalliser l’opposition entre les deux populations, en favorisant l’accession des Tutsi aux postes publics, pour en faire des auxiliaires du pouvoir et en fin de compte, « ethniciser » l’ensemble de la société rwandaise.

Les luttes pour l’indépendance, qui se déroulèrent sur le continent africain ont eu un impact sur le Rwanda. Pour contrer les velléités d’indépendance des Tutsi, les Belges changèrent leur politique en s’alliant aux Hutu. De nouveau, ils aiguisèrent les haines ethniques qui débouchèrent sur la « révolution hutu de 1959 » qui n’est autre qu’un gigantesque pogrom anti-Tutsi accompagnant la prise de pouvoir de Grégoire Kayibanda. Une première vague d’immigration des Tutsi, fuyant les massacres, eut lieu vers les pays voisins notamment l’Ouganda.

Une complicité du génocide qui vient de loin

La naissance du Rwanda indépendant s’est accompagnée d’une politique raciste. Initiée par les occidentaux, elle reste une constante jusqu’au gouvernement de Juvénal Habyarimana qui accède au pouvoir en 1973 par un coup d’État soutenu par la France. Dès 1975, Valéry Giscard d’Estaing signe un accord militaire, il équipera l’armée rwandaise à partir de 1987.

En Ouganda, les réfugiés et enfants de réfugiés Tutsi prennent part au renversement du dictateur Milton Obote et certains vont occuper des rôles de premier plan dans l’armée ougandaise et fonder le Front patriotique rwandais (FPR) en 1987.

Trop autocratique, trop corrompu, l’Akazu (nom du clan de Habyarimana) se fragilise. Certains Hutu de l’opposition rejoignent le FPR qui tente une nouvelle attaque à partir de l’Ouganda en octobre 1990. Les Belges, comme les Français, interviennent militairement pour exfiltrer les ressortissants européens. Contrairement aux Belges, l’armée française joue les prolongations. Cette première intervention, baptisée « opération Noroit », prend un caractère décisif car les soldats français forment, encadrent et prêtent main forte à l’armée rwandaise et « sera à la limite de l’engagement direct »1 dans les combats contre le FPR. Alors que l’opération Noroit se déroule, près de 10 000 Tutsi sont massacrés par les extrémistes Hutu. Dès cette époque, l’ambassadeur de France alerte Paris sur le risque de génocide, mais Mitterrand entretient des relations amicales fortes avec Habyarimana tout comme leurs deux fils. Mitterrand et Balladur soutiennent ce régime qu’ils perçoivent comme un allié de la France et un rempart contre la menace anglophone. Fort de ce soutien, le clan Habyarimana fonde la Coalition pour la défense de la République, la milice Interahamwe et la radio des Mille Collines, principales structures avec l’armée qui vont permettre un génocide de plus de 800 000 personnes. Les officiers français s’approprient la guerre contre le FPR et forment les soldats Hutu à « la guerre révolutionnaire ». Expérimentée pendant la guerre d’Algérie et exportée par la suite dans les dictatures d’Amérique latine, elle vise à opérer un quadrillage des populations et une mise en place d’une politique de surveillance des populations qui s’avèreront d’une redoutable efficacité lors du génocide.

Le 6 avril 1994, l’avion qui transportait Habyarimana et le président burundais Cyprien Ntaryamira est abattu. Aucune certitude n’est établie sur les auteurs de l’attentat, les seuls faits sont que soldats et mercenaires français ont put atteindre les premiers le lieu de l’attentat et qu’aucune enquête sérieuse n’a été menée. Dans l’heure qui suit, le gouvernement rwandais se réunit, la Première ministre, partisane d’un accord avec le FPR et de ce fait considérée comme traitre par les extrémistes Hutu, refuse de céder le pouvoir et s’apprête à lancer un appel au calme à la population. Elle est assassinée sur le trajet de la radio, ainsi que dix militaires belges qui assuraient sa protection. Avec l’aide de la France, les extrémistes Hutu prennent le pouvoir et fondent le Gouvernement intérimaire rwandais (GIR). Le génocide commence par les meurtres des Hutu favorables aux accords de paix d’Arusha avec le FPR ou refusant simplement la politique raciste.

Aussitôt une seconde opération militaire française – baptisée Amaryllis –, dite humanitaire, est lancée, elle évoluera en plein génocide et se refusera même à évacuer les tutsi travaillant pour des organismes français. Elle évacuera 53 français et les dignitaires hutus vers la France.

Pendant trois mois, dans l’indifférence générale, l’armée et les miliciens Interahamwe vont procéder à des massacres méthodiques. C’est l’arrivée à Kigali des troupes du FPR qui met fin au génocide.

Paris obtient, avec beaucoup de difficultés, l’accord de l’ONU pour intervenir. Les diplomates ont des doutes sur les intentions réelles de l’opération Turquoise, dont le but affiché est de protéger les populations de la guerre, mettant sur le même plan les génocidaires du GIR et le FPR.

Cette opération était, avant tout, un moyen d’exfiltrer les génocidaires et de pousser les populations hutu dans les camps de réfugiés qui deviendront de véritables bases arrières pour attaquer le FPR au pouvoir au Rwanda.

Plusieurs témoignages font état de la complicité des militaires français avec les miliciens pour continuer à traquer les Tutsi. À Bisesero, des milliers de réfugiés tutsis sont découverts par l’armée française qui n’intervient que trois jours plus tard, laissant les miliciens continuer leurs massacres.

Conspiration du silence

Du fait de la responsabilité commune de la gauche institutionnelle et de la droite, il existe en France un fort consensus sur la question du Rwanda. À chaque fois des contre-feux ont été ouverts pour empêcher que la vérité n’éclate :

l malgré la demande de mise en place d’une commission d’enquête parlementaire, une commission d’information voit le jour qui n’a pas les mêmes pouvoirs de contraintes. Elle est présidée par Quilès, ancien ministre de la Défense, qui évite soigneusement de poser les questions dérangeantes, pour finalement conclure à… des erreurs de la diplomatie française.

l Aux exigences de justice, le Parquet nommera le juge Bruguière, membre du RPR qui n’a jamais mis les pieds au Rwanda, dont les conclusions de l’instruction font porter la responsabilité de l’attentat au FPR, sur la base d’un témoin qui se rétractera.

l Par contre le Parquet, qui dépend du ministère de la Justice, fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher la plainte des victimes Tutsi contre les soldats français de l’opération Turquoise, pour complicité de crime et viols.

l Enfin quand Kouchner commence, très timidement, à évoquer les responsabilités françaises, il fait l’objet d’un livre de Pierre Péan qui dévoile les affaires auxquelles il est mêlé.

l L’association France turquoise a porté plainte contre le Nouvel Obs et l’association « La nuit rwandaise » pour avoir simplement reproduit le communiqué de la commission rwandaise Mucyo qui porte des accusations sur l’implication des hommes politiques et militaires français dans le génocide.

Raison d’État

La reprise des relations diplomatiques, entre la France et le Rwanda est avant tout liée à des raisons d’État car les deux parties y trouvent leur compte au détriment de la vérité.

Le Rwanda joue un rôle majeur dans l’Afrique centrale et, plus généralement, dans la région des Grands Lacs. Il fait partie de la solution au problème des régions frontalières de la République démocratique du Congo, du Nord et Sud Kiwu. Le poids économique et militaire du Rwanda est important et la France ne peut qu’en tenir compte en normalisant ses relations.

Quant à Paul Kagamé, il est dans une situation délicate. S’il a pu bénéficier, après le génocide, de la bienveillance des puissances occidentales, notamment de la Grande-Bretagne et des USA, ces soutiens se sont par la suite affaiblis. Le rapport Mapping de l’ONU fait état de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité dont s’est rendue coupable l’armée de Kagamé en RDC. Son soutien à des milices dans l’est de la RDC, pendant des années est également pointé du doigt. Quant à la situation des droits de l’homme au Rwanda, elle s’aggrave avec l’interdiction de certains journaux, des emprisonnements et des assassinats d’opposant politiques. Les dernières élections présidentielles sont un exemple de déni de démocratie, puisque Kagamé a obtenu un score de 93 %. Lâché par les puissances anglo-saxonnes, son intérêt est de rompre l’isolement et d’accepter des relations avec la France qui continue, hélas, de jouer un rôle important dans la région.

La lutte pour la vérité et la justice au Rwanda ne doit être subordonnée ni à la raison d’État ni aux relations diplomatiques. Aussi est-il important de continuer de soutenir toutes les actions qui vont dans ce sens, notamment les interpellations des candidats à la présidentielle et aux législatives qui auront lieu sur l’implication de la France dans le dernier génocide du xxe siècle. 

  1. Rapport de la commission parlementaire sur le Rwanda présidé par Paul Quilès.

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