Répression : Valls mène la danse

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Société
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PAR JIHANE HALSANBE

Depuis sa nomination au ministère de l’Intérieur, Manuel Valls, loin de rompre avec les pratiques répressives et discriminatoires de son prédécesseur, Claude Guéant, a renforcé ces dernières. Une politique au service du patronat, censée museler toute contestation en temps de crise, qui flatte les préjugés racistes.

lors de son récent passage à l’émission Des paroles et des actes, le 6 décembre sur France 2, Manuel Valls, « premier flic de France », s’est qualifié de tenant de la « gauche efficace ». Une gauche où il n’y a « pas de place pour les faux espoirs, pas de place pour le romantisme ». Populaire avec 54 % d’opinions positives en novembre 2012, il l’est d’abord à droite. Serge Dassault est « très heureux de son action, et c’est pour ça que certains journaux le soutiennent », précisant que son action « pour les Roms, c’est très bien ». Jean-Pierre Raffarin, quant à lui, félicite ce « ministre de droite ». Erreur de casting à gauche ? Nullement. Il y a certes une répartition des rôles entre Arnaud Montebourg – censément le cœur à gauche – et Manuel Valls, auquel Martine Aubry écrivait en juillet 2009 dans une lettre ouverte : « Si les propos que tu exprimes reflètent profondément ta pensée, alors tu dois en tirer pleinement les conséquences et quitter le Parti socialiste. » Mais il y a une différence de taille entre les deux hommes au gouvernement. Le premier gesticule fébrilement de PSA à Arcelor, en passant par d’autres entreprises touchées par des plans de licenciement, et rentre toujours bredouille. Le second, en revanche, applique pas à pas sa politique. Et cela correspond à un choix du gouvernement : quelques bons sentiments sans effet aucun, mais surtout des coups, pour les victimes de la crise. 

 

Diviser pour mieux régner

A l’été, le ministre de l’Intérieur s’est illustré par les évacuations de camps de Rroms, qui ont jeté sur les routes au moins 2 000 personnes ; opérations qui ont valu à la France d’être épinglée par Amnesty International. La même politique sous Sarkozy avait provoqué des manifestations et faisait dire à Manuel Valls à l’été 2010 : « On désigne des populations à la vindicte, on crée une immense confusion. Une nouvelle fois, le président de la République, son gouvernement et sa majorité jettent les Français les uns contre les autres, c’est insupportable (…) Les gens du voyage travaillent pour la plupart et sont des compatriotes. On est en train, une nouvelle fois, de réveiller cette peur qui existe et qui est ancestrale à l’égard des gens du voyage, c’est tout à fait insupportable.1 » Mais cet été là, il n’était pas ministre… 

Depuis, il persiste et signe, notamment avec sa décision toute démagogique de mettre fin à l’aide au retour pour les Rroms. Une mesure qui, en temps de crise, a précisément l’avantage de désigner « des populations à la vindicte » et de « réveiller » des peurs… Une vieille politique des classes dominantes, auquel le gouvernement souscrit. La semaine où il recule lamentablement devant le plan social qui touche les salariés de Florange, il peut donner à bon compte quelques motifs de satisfaction dans les conversations du café du commerce. Car la mesure est populaire, au moment où chacun parmi les plus démunis est sommé de se serrer la ceinture, et alors que les dépenses publiques sont constamment sous le coup de nouvelles coupes. « Pourquoi paierait-on pour les Rroms ? » entend-on, tandis que Lakshmi Mittal et consort continuent de licencier à tour de bras. C’est cela « la gauche efficace » : les « pigeons » et autres vautours volent en toute liberté, la traque en revanche perdure pour les plus démunis. 

A commencer par les sans-papiers qui sont laissés dans le même état que sous le précédent gouvernement. Très attendue, la circulaire sur l’admission au séjour, présentée le 28 novembre, ne change à peu près rien. Si à la marge quelques critères de régularisation ont été explicités, la politique du chiffre est toujours à l’œuvre. Comme sous Claude Guéant, 30 000 sans-papiers pourraient être régularisés par an, mais Valls précise aussitôt que les expulsions seront plus nombreuses en 2012 qu’en 2011, pourtant une année record. Le patronat pourra donc continuer à disposer de cette main-d’œuvre bon marché et corvéable à souhait. Les préfectures continueront d’interpréter cette circulaire – autrement moins contraignante qu’une loi – à leur guise, car il ne s’agit que de « guider les préfets dans leur pouvoir d’appréciation ». Mais fallait-il attendre d’un gouvernement incapable de prendre une mesure contre le patronat qu’il mette fin à la précarisation scandaleuse des travailleurs sans-papiers ? 

 

Les contrôles au faciès continuent

Ex-maire d’Evry qui se pavanait le 7 juin 2009 sur le marché de sa ville en déclarant : « Belle image de la ville d’Evry… Tu me mets quelques blancs, quelques whites, quelques blancos ! », Manuel Valls s’illustre de longue date par ses positions réactionnaires. Alors que le gouvernement s’était engagé à mettre fin aux contrôles au faciès, il s’est allègrement assis sur cette mesure pour ne pas incommoder la police. Pourtant, d’après une étude du CNRS2 de 2009, les personnes de type arabe et noir ont respectivement 7,8 et 6,7 fois plus de « chances » d’être soumises à des contrôles d’identité que les blancs. Plus grave, suite aux quelques dizaines de manifestants rassemblés à Paris à la mi-septembre pour protester contre une vidéo américaine jugée insultante à l’égard des musulmans, Valls a fait procéder à l’interpellation parfaitement arbitraire, place du Trocadéro3, de toutes les femmes voilées ayant le malheur de passer par là et de toute personne de type maghrébin les accompagnant, supposée musulmane pour l’occasion. La menace salafiste, remise à l’ordre du jour pour l’occasion, devait être démantelée…

Et la menace terroriste n’est jamais loin avec lui. Il a été l’un des seuls socialistes à réclamer l’extradition de Cesare Battisti. En 2005, lors des émeutes en banlieues, il ne vote pas contre l’extension de l’état d’urgence… En tant que ministre, il monte encore d’un cran. Le 1er novembre, il livre Aurore Martin, militante du parti basque Batasuna, aux autorités espagnoles (lire l’article en rubrique Actu). Si l’organisation est interdite en Espagne, elle est légale en France. Raison pour laquelle même Guéant s’était opposé à son extradition. Et tant pis pour le tollé à gauche, jusque dans les rangs du Parti socialiste. Que ce soit en donnant des gages à la police sur des pratiques pourtant dénoncées par toutes les associations, ou en répondant aux attentes de l’Etat espagnol, il réaffirme la puissance de l’État. Un État qui ne peut être affaibli en période de crise et doit pour cela assumer ses fonctions répressives. 

Alors que les plans de licenciements se multiplient, les salariés de PSA et d’autres entreprises, rassemblés le 9 octobre au Mondial de l’automobile, doivent faire face à une armada de CRS venus les empêcher de pénétrer dans le salon, à grand renfort de lacrymogènes. Il ne faudrait pas que ceux-là mêmes qui produisent les véhicules viennent gâcher la fête des grands constructeurs avec leurs viles requêtes sur l’emploi. La gauche gouvernementale est bien là, au travers des forces de l’ordre dépêchées sur place, pour protéger Renault, PSA, Ford et consort. C’est la crise et « la gauche efficace » fait des choix !

A Notre-Dame-des-Landes, où le projet de construction d’un nouvel aéroport est très fortement contesté par la population locale, avec un fort soutien militant, le gouvernement est aussi présent via les CRS : gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes, destruction des bâtiments occupés par les manifestants, expulsion forcée des terrains. C’est que Valls estime « qu’il est hors de question de laisser un kyste s’organiser ». Le mot est lâché. Les mobilisations sont un kyste sur le corps social. Il faut nettoyer tout cela. 

 

Que l’ordre règne

Reste que Valls est le ministre le plus populaire du gouvernement. Sans doute l’opinion de droite n’y est pas pour rien, mais cela n’explique pas tout. La démagogie chauvine contre les Rroms, les passants musulmans transformés en salafistes, le rejet du droit de vote des étrangers, tout cela alimente – au moment où il faut les combattre – les préjugés d’un vaste milieu, y compris populaire. Laurent Muchielli, sociologue spécialiste des questions de sécurité, notait déjà en 20114 : « M. Valls est proche d’un certain terrain politique : celui des plaintes de ses administrés, des courriers de protestation reçus en mairie, des propos entendus en serrant des mains sur le marché le samedi matin ou encore de ce que lui racontent les policiers municipaux de sa ville. » Mais, ajoutait-il : « Il est totalement éloigné de ce que peut être un diagnostic global d’un problème de société et l’approche impartiale d’une réalité complexe. » A l’heure où la gauche au pouvoir a décidé de ne faire aucune concession économique ou sociale à la grande majorité, elle en fait en revanche aux préjugés parmi les plus crasses. 

Les temps sont durs. L’ordre inique des licencieurs, des marchés, des actionnaires doit être maintenu, d’autant plus que la crise précarise à toute vitesse une fraction notable de la population, qu’il faut faire passer les accords de compétitivité, les crédits d’impôt aux entreprises, alors que les impôts des ménages augmentent… et que tout cela crée du mécontentement. Bien au-delà du personnage, les classes dominantes ont actuellement besoin de diviser les opprimés comme d’une police prête à intervenir dans les conflits sociaux. Plus qu’une ressemblance avec Sarkozy, frappante au demeurant, c’est la continuité d’une politique répressive au service du capitalisme qui s’applique.  

1. Interview donnée à RMC, le 29 juillet 2010. Voir www.rmc.fr/editorial/120052/valls-le-sar...

2. Etude disponible sur  www.cnrs.fr/inshs/recherche/docs-actuali...

3. Voir la vidéo sur www.youtube.com/watch?v=MdYNv8oVOVw

4. « La posture autoritaire et populiste de Manuel Valls », Le Monde, 5 juin 2011.

 

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