Réflexions sur le processus révolutionnaire

 

 

Par Henri Wilno

Dans son dernier livre, Isaac Joshua revisite les scénarios proposés par Marx et Engels concernant la révolution et ses lendemains. Il en pointe les zones d’ombre pour tenter de les combler, et ainsi réaffirmer l’actualité du projet communiste.

 

 

« Du passé faisons table rase, nous ne sommes rien, soyons tout » : le dernier livre d’Isaac Joshua peut être vu comme une réflexion autour de ces deux vers de l’Internationale. Comment en effet, le prolétariat qui ne détient aucune position de pouvoir dans la société capitaliste peut-il s’ériger en classe dominante et réaliser l’espérance socialiste : une société libérée de l’exploitation et de l’aliénation et qui permette l’épanouissement des potentialités humaines, collectives et individuelles ? Dans La révolution selon Karl Marx, Joshua apporte sa contribution à l’analyse de l’échec des révolutions du XXe siècle : il refuse de s’en tenir à des explications fondées sur les circonstances, les erreurs et les défaites. Pour lui, il importe de cerner les failles dans les apports des fondateurs du marxisme. Pour les surmonter et non renoncer au projet d’émancipation. Dans la mesure où les questions posées par l’auteur sont toutes importantes, il est nécessaire de reprendre sa démarche pas à pas.

La question des conditions de la révolution renvoie d’abord à la contradiction entre forces productives et rapports de production. Joshua souligne qu’à son avis, les forces productives n’ont pas la puissance propulsive que leur assigne Marx dans la préface souvent citée à la Critique de l’économie politique : « A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants […]. Alors s’ouvre une période de révolution sociale ». En effet, les forces productives ne se développent pas indépendamment des rapports sociaux, donc des rapports de production. Joshua rappelle que, dans leur œuvre, Marx et Engels mettent d’ailleurs l’accent selon les moments sur le primat des forces productives ou sur celui de la lutte des classes. Le système capitaliste crée bien les conditions de son dépassement – état des forces productives, contradiction entre le caractère social de la production et la nature privée de la propriété –, le socialisme est certainement possible, mais il n’est en rien fatal.

 

Le défi de la révolution prolétarienne

Deuxième question abordée : le prolétariat est-il en mesure d’assurer le rôle historique qui lui est assigné ? La révolution prolétarienne a un caractère sans précédent. Certes, les opprimés ont toujours lutté, mais aucune des classes évoquées au début du Manifeste du parti communiste – esclaves, plébéiens, serfs, compagnons – n’a créé de sociétés nouvelles,  en dehors d’expériences isolées et très temporaires. La révolution prolétarienne commence là où s’achève la révolution bourgeoise : par la prise du pouvoir. Cela la rend incomparablement plus ardue. Qu’est-ce qui garantit en effet la capacité du prolétariat à s’emparer du pouvoir et à créer une société libérée de toute oppression ? Joshua passe en revue différents éléments de réponse apportée par les auteurs marxistes et fournit les siens. Il esquisse l’hypothèse  d’un « effondrement de la bourgeoisie au moins autant sous l’effet de ses contradictions internes que sous les coups de boutoir du prolétariat ». Pour la justifier, il souligne que le mode de développement capitaliste est indissociable de prélèvements massifs sur son environnement, dont on commence à percevoir les limites. Il n’y a cependant aucune fatalité : pour qu’une issue positive intervienne, il faut un sujet révolutionnaire et celui-ci ne peut être que le prolétariat. Dans ce cadre, l’élaboration programmatique est essentielle afin de dresser une alternative civilisationnelle au capitalisme pourrissant. Enfin, une formule concentre à la fois un constat et une exigence : « Les masses se battent pour leurs besoins immédiats et les raisons directes de la rupture révolutionnaire ne seront probablement pas socialistes. Mais il faudra que, le moment venu, le choix du socialisme soit clairement posé, validé par les travailleurs et non importé en contrebande. »

Dans un chapitre intitulé « Marx et Engels et l’escamotage de la politique », Joshua développe le rapport entre la pensée de Marx et d’Engels et ce qu’ils ont caractérisé comme relevant de l’utopisme : la pensée des divers faiseurs de systèmes socialistes et communistes qui les ont précédé. Il en souligne la parenté et note que, dans la cité nouvelle, y compris chez Marx, il n’y a guère de place pour la délibération politique, alors qu’il est certain que perdureront des contradictions de diverses natures non réductibles à l’opposition entre révolution et contre-révolution.

 

Quel pouvoir pour les travailleurs ?

Le chapitre suivant s’attaque à la question du socialisme comme système économique. La remise en cause de la propriété privée, condition nécessaire – notamment pour les principaux groupes économiques –, ne se confond pas forcément avec une véritable appropriation sociale. C’est le cas des entreprises nationalisées mais aussi des entreprises autogérées, dans la mesure où celles-ci entretiendraient des rapports marchands. Au-delà des formes de propriété, la question essentielle est « de savoir, du social ou du privé, lequel de ces deux termes est prépondérant dans la dynamique de la société ». Si dans une économie planifiée, les rapports marchands peuvent être contenus, subordonnés au respect des impératifs déterminés par la société,  ils ne sont pas abolis : « La véritable opposition n’est pas marché/plan, mais marché/pouvoir des travailleurs. » Joshua reproche à certaines formulations de Marx d’avoir ouvert la porte à une confusion des moyens – la suppression de la propriété privée des grands moyens de production, la conquête du pouvoir politique – et du but : la création d’une société d’« hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement social », décrite dans Le Capital. Pour l’auteur, Marx a escamoté « la politique des lendemains révolutionnaires ».

Joshua s’attaque ensuite à la question de l’Etat. Il reprend l’analyse marxiste traditionnelle sur l’Etat bourgeois comme instrument de domination, écarte dans la foulée toutes les illusions sur l’économie de la rupture et affirme qu’« on ne peut écarter purement et simplement la voie violente » tout en en signalant les risques1. Ceci posé, l’auteur critique les formules de Lénine dans L’Etat et la révolution, notamment celles relatives à la dictature du prolétariat, auxquelles il reproche d’éluder ce qui était essentiel pour Marx : « L’exercice d’une démocratie ouverte à l’immense masse des exploités et des opprimés et, pour y parvenir, la mise en œuvre des formes de cette démocratie proches de leurs conditions de travail et de vie. » Les formes du pouvoir des travailleurs ont une importance majeure, ce qui justifie l’abandon de la référence à la dictature du prolétariat. Après le renversement de la bourgeoisie, de nouvelles institutions sont nécessaires, avec des organes de pouvoir au plus près des lieux d’existence effectifs de la population et des délégués révocables. Mais ces institutions restent de nature étatique, car les questions qui se posent à la nouvelle société ne peuvent se ramener à une gestion technique. Il reste une sphère politique. Contrairement aux formulations traditionnelles, un Etat subsiste, d’un type nouveau, « allégé ».

 

Le communisme, horizon et réalité

Pour finir, Joshua aborde la question du communisme. Ce n’est pas une utopie sans fondement : dans la société actuelle, on trouve des éléments de solidarité et de fonctionnement fondés sur le désintéressement, des « îlots » qui montrent la possibilité d’un autre monde. Il revient assez longuement sur la motivation au travail, débat central dans les premières années de la révolution cubaine, et insiste sur la multiplicité des facteurs qui interviennent : le socialisme devra à la fois libérer le travail et libérer du travail, par exemple en en réduisant la durée. Joshua insiste donc sur le maintien du projet communiste même si un inventaire s’impose, notamment pour ce qui est du « à chacun selon ses besoins ». Il ne s’agit ni d’une terre promise, ni d’une fin de l’Histoire. C’est un horizon mais aussi une réalité qui se concrétise progressivement sous le socialisme. Dans cet esprit, il avance qu’il ne faut pas, à l’instar de Marx, distinguer « deux phases, socialiste, puis communiste, mais une seule, socialiste avec des pans de communisme appelés à s’élargir ».

Le livre d’Isaac Joshua n’aborde pratiquement pas la dimension politique de la lutte anticapitaliste, et notamment la question de l’unification du prolétariat au-delà de ses disparités. Ce n’était sans doute pas son objet. Néanmoins, cet ouvrage stimulant, foisonnant, à la fois instructif et fastidieux dans ses développements sur les socialistes utopiques, apporte une contribution très utile dans cette phase de refondation de l’espérance, où il importe de ne pas se contenter de ressasser les classiques ou de se limiter à des considérations sur l’inhumanité du monde environnant, insuffisantes pour fonder la crédibilité d’un projet socialiste. 

 

1. Sur ce point précis, on peut reprocher à Isaac Johsua des développements un peu rapides couronnés par une citation de Daniel Bensaïd détachée de son contexte.

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