A Quimper, une mobilisation hors du commun

Les manifestations du 2 novembre à Quimper et à Carhaix ont suscité (pour le moins) des débats au sein de la gauche politique et syndicale… Les questions posées sont d’importance, et le NPA persiste et signe : il fallait participer et intervenir dans l’immense mobilisation ouvrière, paysanne et populaire de Quimper.

 Bien sûr, il y avait des patrons, des gros productivistes de la FDSEA. Bien sûr, il y avait du FN (non identifié) ou encore des identitaires qui pendant trois à quatre minutes ont suspendu deux banderoles du haut du mont Frugy et sur le bord de l’Odet – pas dans la manifestation elle-même. Mais que représentaient-ils numériquement dans cette marée humaine ? Quelques dizaines tout au plus, noyés parmi les ouvrières et les ouvriers, les précaires, les milliers de jeunes, de retraités, les travailleurs du privé et du public, les artisans, les paysans – probablement la plus grosse manifestation que Quimper ait connu selon les témoignages des plus anciens.

Cela méritait-il de la part des directions syndicales régionales (CGT, Solidaires, FSU) d’appeler en tout hâte à une autre manifestation à 70 km de là ?

De nombreux exemples historiques montrent que ce n’est pas la première fois qu’en Bretagne, des manifestations qui réclament de « travailler au pays » regroupent le mouvement ouvrier organisé mais aussi la FDSEA, voire l’Eglise (qui appelait en chaire à y participer dès la fin des années 1960). Plus près de nous, dans les années 1990, il y a eu avec la CGT et la CFDT des manifestations « Brest Debout » auxquelles participait le député RPR du coin. A l’époque, le mouvement ouvrier organisé n’avait pas pris prétexte de la présence de la droite et de l’Eglise pour s’exiler ailleurs. Il leur disputait la rue et les mots d’ordre.

Et c’est bien là que le bât blesse aujourd’hui. Alors qu’initialement, l’appel au 2 novembre à Quimper était un appel pour l’emploi, pour « vivre, décider, travailler en Bretagne » (mot d’ordre de gauche porté par le PSU dans les années 1970-80, qui a marqué de nombreuses luttes ouvrières et paysannes, comme antinucléaires), c’est la première fois que certaines organisations syndicales laissent dans ce contexte le champ libre à la droite et l’extrême droite, à leurs discours et pratiques réactionnaires.

Pourtant, il y avait la possibilité d’affirmer dans cette mobilisation hors du commun des mots d’ordre de classe, des mots d’ordre ouvriers contre le capitalisme et le productivisme. Mais cela impliquait aussi, de fait, une mobilisation anti-gouvernementale contre l’austérité et la politique de la majorité présidentielle actuelle.

Se poser les bonnes questions

Est-ce ce caractère anti-gouvernemental qui a troublé les syndicats et partis politiques auteurs de l’appel à une autre manifestation ? L’appel au 2 novembre est parti de l’assemblée de Carhaix et des travailleurs menacés de licenciements de Marine Harvest, rassemblés le 18 octobre à l’espace Glenmor à Carhaix. Il avait alors été relayé par toutes les forces politiques de gauche (FdG, NPA, Alternatifs, UDB, Breizhistance ; il suffit pour le constater de lire leurs tracts ou leurs blogs) mais aussi par Attac, les zadistes et bien d’autres – et ce, au moins jusqu’au 31 octobre. Du coup, une série de questions se pose.

Pourquoi la direction régionale CGT a-t-elle attendu le 30 octobre pour lancer son appel à manifester à Carhaix (à 70 km de Quimper) et n’a-t-elle pas réagi à l’issue de l’appel du 18 octobre ou, avant, des manifestations des travailleurs de Gad, Doux, Tilly-Sabco, Marine Harvest (les principales entreprises de l’agroalimentaire frappées par les licenciements) le 14 octobre à Brest et à Morlaix ?

Pourquoi l’appel régional CGT-FSU-Solidaires ne s’est-il pas saisi de la dynamique enclenchée le 14 et de l’appel du 18 pour mettre en échec les tentatives de récupération réactionnaire du Medef et de la FDSEA, et ne pas leur laisser reprendre la main avec l’affaire des portiques et de l’écotaxe à partir du samedi 26 octobre à Pont-de-Buis ?

Comment se fait-il que malgré l’appel CGT-FSU-Solidaires à se rendre à Carhaix, c’est à Quimper que se soient retrouvés des milliers de salariés de l’agro-alimentaire et de bien d’autres entreprises du privé et du public ?

Pourquoi cet appel, qui condamnait implicitement pour collaboration de classe les participants à la manifestation de Quimper, n’a-t-il eu aucun effet sur des centaines de militants de la CGT, de FO, de la FSU, de Solidaires, du FdG, du NPA, des Alternatifs, d’Attac et bien d’autres ?

Les faits sont têtus 

Le rapport a été de 10 à 1 en faveur de la manifestation de Quimper. C’est par milliers que les salariés, les précaires, les jeunes se sont rassemblés contre les licenciements et contre la politique d’austérité du gouvernement. Ils étaient nombreux à avoir voté Hollande et à le dire. Mais aussi à crier qu’ils n’en pouvaient plus de ses reniements.

Des textes syndicaux et politiques tentent de travestir la réalité, en passant sous silence quelques faits qu’il est donc nécessaire de rappeler. Notamment : que la fédération Finistère du PS a publiquement souhaité (le 28 octobre) l’annulation de la manifestation de Quimper ; que le député PS de la 6ème circonscription était à Carhaix ; qu’EELV, l’autre composante de la majorité gouvernementale, était également à Carhaix (avec son secrétaire national, Pascal Durand) ; que Bernard Poignant, maire de Quimper et conseiller spécial de Hollande, a publiquement exprimé son choix en faveur de la manifestation de Carhaix ; que des adjoints de la majorité municipale (PS/PC/UDB/EELV) de Quimper étaient à Carhaix…

Certains commentateurs, qui minimisent la présence à Carhaix des partis du gouvernement, tentent de repeindre en « brun » la manifestation de Quimper. Ils nous parlent de présence massive du Front national et des identitaires. Ils y ont également vu de nombreux représentants du Medef ainsi que les cadres régionaux de l’UMP. Cette vision déformée de la manifestation des Bonnets rouges se retrouve dans la plupart des médias nationaux. En réalité, ces courants de droite et d’extrême droite étaient effectivement présents à Quimper mais n’ont eu ni cette importance, ni ce rôle.

Urgence à proposer une alternative

Le mouvement de grève dans l’agroalimentaire et la massivité de la manifestation du 2 novembre à Quimper (ceux de Carhaix auraient dû être parmi nous pour renforcer l’indépendance de classe) sont l’expression d’une révolte authentique, d’une lame de fond parmi les plus démunis, à travers un mouvement et des actions qui ne veulent plus se contenter de petites manifs traditionnelles où l’on fait à quelques centaines le tour du pâté de maisons.

Naturellement, ce mouvement très populaire n’est pas chimiquement pur. Il est confus, fragile, hétéroclite, mais déterminé. Il fallait y être pour l’influencer dans le sens de l’indépendance de classe, pour le nourrir de revendications comme l’ouverture des livres de comptes, l’interdiction des licenciements, la suspension des plans sociaux voire la réquisition des sites qui licencient, mais aussi, en lien avec les paysans, la défense d’un autre modèle agricole et agroalimentaire. Il fallait y être pour apprendre aussi de lui, de ce souhait profond de « vivre, décider et travailler en Bretagne ». Manifester à Quimper signifiait disputer le terrain à la droite et à l’extrême-droite, combattre sa tentative de récupération encouragée par la reculade du gouvernement sur l’écotaxe et nourrie par le manque de riposte syndicale convergente à la déferlante des licenciements.

Raison de plus pour continuer à participer au collectif pour l’emploi de Carhaix, porteur de revendications justes faisant écho à celles qui, de la même manière, ont été à l’origine de la victoire contre la fermeture de la maternité et de la chirurgie de l’hôpital de Carhaix en 2008. Le collectif de l’époque était dans sa composition identique à celui qui a été à l’origine de l’appel du 18 octobre 2013 ; même si, déjà, certaines « forces de gauche » étaient particulièrement réticentes, et c’est un euphémisme, à soutenir le mouvement.

Pas d’union sacrée

A Quimper, la gauche radicale, des militants du FdG, les associations antilibérales, la gauche bretonne et de très nombreux syndicalistes ont manifesté contre l’union sacrée, contre les licencieurs et les productivistes mais aussi, et cela est central, contre la politique du gouvernement Hollande-Ayrault qui, par ses mesures ou non-mesures, ne fait qu’accentuer la détresse des salariés et des couches populaires.

Ce 2 novembre, il fallait combiner la lutte contre les licenciements et les plans sociaux, contre le Medef et la FDSEA productiviste, et celle contre le gouvernement qui ne fait qu’alimenter l’esprit revanchard de la droite et de l’extrême droite, en désespérant celles et ceux qui espéraient dans le « changement » de Hollande.

A Carhaix, malheureusement, le compte n’y était pas, non seulement numériquement mais surtout politiquement. On s’y est retrouvé dans l’entre-soi et, surtout, dans la confusion de l’unité avec le PS et EELV. Certains estiment que « l’indépendance de classe » aurait été sauvée même dans cette configuration, en ajoutant que
« le mouvement ouvrier » doit reprendre l’initiative… Mais les Marine Harvest, les Gad, les Doux, les Tilly Sabco, massivement présents à Quimper, ne sont-ils pas le mouvement ouvrier ?

Aujourd’hui, au-delà du débat Quimper ou Carhaix, la question est de savoir quelle perspective peut être donnée à tous ces travailleurs et travailleuses, à ces licencié-e-s, à ces jeunes qui n’en peuvent plus et qui cherchent, même de manière confuse, une issue à leur détresse. Quelle perspective de révolte, de lutte peut émerger de ces mouvements ? Et comment les faire converger ?

Il faut retrouver le sens de l’unité syndicale, de l’unité ouvrière et de la convergence avec les paysans qui ont tout à gagner à un autre modèle agricole, contre le massacre social, environnemental, humain et la politique désastreuse du gouvernement. Il faudra aider à construire socialement et politiquement une opposition unitaire de gauche à ce gouvernement social-libéral discrédité pour répondre au plus grand nombre, pour que les cris de colère ne se transforment pas en vote de la haine. 

Gérard Mas

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