Québec : « La grève est étudiante, la lutte est populaire »

Par David Camfield(1)

Le Québec est secoué par le mouvement social le plus important que l’Etat canadien ait connu depuis les années 1970. Ce qui a commencé comme une grève des universités et des collèges d’enseignement général et professionnel (CEGEP2) contre une très forte augmentation des frais d’inscription – dans le cadre des politiques d’austérité menées par le capital à l’échelle internationale – est devenu est mouvement populaire beaucoup plus large contre le gouvernement du Parti libéral du Québec (PLQ) dirigé par le premier ministre Jean Charest, et plus largement contre le néolibéralisme.

Pour comprendre ce mouvement, il faut considérer la place des universités dans la société québécoise. La Constitution canadienne confie la responsabilité de l’éducation aux gouvernements provinciaux. Avant les années 1960, seul un faible pourcentage de la majorité francophone de la province du Québec accédait à des études universitaires ; celles-ci étaient plus communes pour les membres de la minorité anglophone, dont les universités étaient mieux dotées. A l’époque, la classe capitaliste dirigeante au Québec était largement anglophone – une des expressions de l’oppression nationale au Québec dans le cadre de l’Etat canadien.

Une tradition de mouvements étudiants
Dans les années 1960, un secteur de la classe moyenne francophone entreprit un effort de modernisation de la société québécoise, connu cous le nom de « révolution tranquille ». Un de ses éléments clés fut la création d’un système éducatif laïque incluant de nouvelles universités francophones, où les frais d’inscription étaient peu élevés. Cette réforme était liée aux aspirations populaires à l’autodétermination nationale, à une époque qui connaissait aussi un niveau élevé de luttes ouvrières. Disposer d’un enseignement universitaire accessible reste aujourd’hui considéré comme un trait distinctif positif des acquis de la nation québécoise.
Le nombre d’étudiants a augmenté rapidement dans les années 1960. Comme dans beaucoup d’autres pays à la même époque, un mouvement étudiant puissant s’est alors développé. Grâce aux mobilisations étudiantes, qui ont débouché sur des grèves en 1968, 1974, 1978 et 1986, les frais de scolarité universitaire n’ont pas augmenté entre 1968 et 1990. Le gouvernement est parvenu à les relever en 1990, mais sa tentative de faire de même en 1996 a été mise en échec par un mouvement étudiant renaissant (bien que les frais d’inscription pour les étudiants étrangers ainsi que d’autres taxes aient été relevés). En 2005, une tentative de transformer en prêts plus de 100 millions de dollars de bourses universitaires a été partiellement défaite par une grève étudiante.

« Révolution culturelle » néolibérale

En mars 2011, le gouvernement PLQ annonçait une hausse des frais de 75 % sur cinq ans, à compter de 2012. Cette décision entrait dans le cadre de ses efforts afin de faire avancer le néolibéralisme au Québec, en introduisant ou en augmentant les coûts d’utilisation des services publics. Selon les mots de son ministre des finances, le gouvernement Charest entendait mener une « révolution culturelle » au Québec où l’idéologie néolibérale n’est pas acceptée comme « naturelle » – surtout dans la classe ouvrière – à la même échelle que dans le reste de l’Etat canadien. Cela a déclenché le mouvement étudiant, dont des secteurs se préparaient à l’action depuis que l’on avait commencé à parler d’une forte augmentation des frais universitaires.
Les étudiants des universités et des CEGEP sont organisés en associations, dont la formation est facilitée par un cadre légal sans équivalent dans le reste de l’Etat canadien. Les traditions d’auto-organisation démocratique, notamment à travers les assemblées générales, sont beaucoup plus fortes au Québec que dans les autres provinces du Canada. Les associations locales peuvent décider de leur affiliation à l’une des fédérations étudiantes québécoises, au nombre de quatre. Contrairement aux trois autres, l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE) développe un syndicalisme militant, démocratique et de gauche.

Organisation et démocratie étudiantes

En décembre 2011, l’ASSE formait la Coalition large de l’association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE). Les associations étudiantes non adhérentes à l’ASSE pouvaient rejoindre cette nouvelle structure, pour autant qu’elles acceptaient sa plateforme et son mode de fonctionnement très démocratique. Constituée explicitement afin de pouvoir coordonner une grève étudiante, la CLASSE a rencontré un vif succès.
Les associations étudiantes ont alors commencé à tenir des assemblées générales afin de discuter de l’appel à la grève. Celle-ci a débuté le 13 février 2012 et s’est rapidement étendue aux universités et CEGEP de tout le Québec. La participation a été plus forte à Montréal (principale ville de la province), plus faible dans la ville de Québec (la capitale).
La forme d’action la plus courante a été la non participation aux cours, avec tenue de piquets de grève pour bloquer l’entrée aux salles ou aux bâtiments. En mars, la CLASSE a adopté une motion en faveur d’actions perturbant le fonctionnement de l’économie et de l’Etat, ce qui a conduit à des « manif-actions » à travers lesquelles les étudiants portaient leur lutte en dehors des campus, en organisant des blocages d’administrations gouvernementales, de tribunaux, de banques ou encore de ponts. Les étudiants ont également manifesté en soutien aux travailleurs lock-outés de la fonderie d’aluminium Rio Tinto dans la ville d’Alma, et se sont joints à d’autres secteurs en lutte contre des mesures d’austérité. Des interventions artistiques et d’autres formes d’expression culturelle ont donné à la grève une visibilité croissante. Le symbole du mouvement, un carré rouge (utilisé pour la première fois en 2005, parce que l’augmentation des frais universitaires allait mettre les étudiants « carrément dans le rouge »), a bientôt été porté par des dizaines de milliers de gens, tout en étant reproduit de différentes façons dans la rue et sur le Net.

Une mobilisation de masse

Le 22 mars a été un pic du mouvement, avec 300 000 grévistes sur les 400 000 étudiants que comptent les universités et CEGEP du Québec. Cette même journée – dont la date avait été choisie en référence au mouvement du 22 mars, en 1968 en France – voyait une manifestation à Montréal de 200 000 personnes (le Québec compte environ 8 millions d’habitants). Cela a porté le mouvement à un niveau encore plus élevé, de plus en plus d’étudiants décidant d’entrer en grève.
La plupart des étudiants se réunissent chaque semaine dans des assemblées au cours desquelles ils décident de continuer ou non la grève (certaines associations ayant décidé d’une grève illimitée). Le soutien à la grève a été nettement plus important dans la population francophone que chez les anglophones. Les personnes racisées ont quant à elles été sous-représentées, ce qui met en évidence la nécessité pour le mouvement de redoubler d’efforts sur le terrain antiraciste.
Le 14 avril, la manifestation appelée par la CLASSE sous le mot d’ordre « pour un printemps québécois », contre le gouvernement Charest comme contre le très droitier gouvernement fédéral du conservateur Steven Harper, a été un grand succès. A suivi, le 22 avril, une grande manifestation à l’occasion de la « Journée de la Terre », où l’on a vu la colère face aux politiques de destruction de l’environnement des gouvernements québécois et fédéral se combiner au soutien aux étudiants et à leur mouvement anti-néolibéral.

Manœuvres gouvernementales

Dans une tentative de diviser un mouvement qui ne montrait pas de signes de faiblesse, le gouvernement québécois a alors exclu la CLASSE des discussions qu’il menait avec les organisations étudiantes. Mais contrairement à ce qu’il s’était passé en 2005, quand les négociations s’étaient conclues par un accord, rejeté par l’aile militante du mouvement de grève, les dirigeants des autres fédérations ont maintenu un front uni et se sont retirés des consultations. Charest a alors proposé d’étaler l’augmentation des frais sur sept ans au lieu de cinq, ce qui a été considéré à une échelle très large comme une insulte. Les manifestations se sont alors succédé chaque soir à Montréal. Une répression policière violente, contre une manifestation tenue à l’extérieur d’un meeting du PLQ, le 4 mai, a été suivie le lendemain par une tentative d’accord de fin de grève, menée sous l’égide des dirigeants des trois centrales syndicales du Québec. Soumis au vote, cet accord a été massivement rejeté par les étudiants.

Répression

Ayant échoué à démobiliser le mouvement en décrivant les étudiants comme des « enfants rois » et en faisant des concessions de pure forme, Charest a alors choisi la voie de la répression. Le gouvernement a fait adopter dans l’urgence, par l’Assemblée nationale (parlement provincial), une loi d’exception (la loi 78, désormais loi 12), en pleine connaissance de cause du fait que certaines de ses dispositions contredisent la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, tout comme la Charte canadienne des droits et libertés.
Cette loi interdit les manifestations aux abords des universités et des CEGEP, déclare illégales les manifestations non déclarées auprès de la police, ordonne la reprise des cours à la mi-août et impose de lourdes amendes aux personnes ou organisations qui transgresseraient les nouvelles règles. Plusieurs municipalités ont emboîté le pas du gouvernement avec des arrêtés de leur propre cru.
Cela a constitué un tournant. Au lieu de réduire le mouvement, la loi 78 l’a transformé.

Solidarité et extension

Ce qui était un mouvement étudiant soutenu par une minorité significative de la population est devenu un large mouvement social contre le gouvernement PLQ. Alors qu’il était déjà largement considéré comme corrompu et inféodé aux grandes entreprises, son attaque contre les libertés civiques et la protestation étudiante a conduit beaucoup plus de gens à se mobiliser. Le 22 mai, centième jour de la grève, des manifestations se sont tenues dans tout le Québec. 250 000 personnes ont défilé sous la pluie à Montréal. Des « concerts de casseroles » ont suivi à Montréal, dans la Ville de Québec et d’autres villes et localités de la province. Dans certains endroits se sont tenues des assemblées populaires. Les arrestations massives ne sont pas parvenues à faire refluer la vague de contestation et de solidarité.
Malgré l’appel de militants étudiants et du mouvement social à une « grève sociale » contre le gouvernement, le soutien syndical aux étudiants s’est à ce jour limité à des dons d’argent et à une participation aux manifestations (dans l’Etat canadien, la loi restreint sévèrement les grèves et interdit notamment les grèves « politiques »). Après la loi 78, le débat sur les actions de solidarité s’est largement développé parmi les militants syndicaux. Plusieurs fédérations affiliées à la CSN, Confédération des syndicats nationaux, ont adopté des motions en faveur d’une journée de grève – à la consternation des responsables nationaux. La gauche syndicale est malheureusement beaucoup trop faible pour pouvoir transformer ces prises de position en action.
Malgré l’arrivée de l’été, qui voit les étudiants rejoindre les rangs du salariat, et la base du mouvement étudiant s’impliquer moins qu’auparavant, les manifestations du 22 juin puis du 22 juillet ont encore été très fournies. La CLASSE a organisé une tournée dans tout le Québec, pour permettre à ses militants de présenter leur lutte et son manifeste radical, « Nous sommes l’avenir »3.

Une nouvelle phase

Le mouvement entre maintenant dans une phase nouvelle. Devançant la reprise des cours ordonnée par la loi 78, des militants organisent une campagne « Bloquons la rentrée », indépendamment des structures officielles des organisations étudiantes afin de minimiser le poids sur le mouvement des sanctions légales.
Charest a convoqué des élections pour le 4 septembre. Son pari est qu’une faible participation, combinée à une division des voix anti-PLQ entre le Parti québécois (PQ, nationalistes sociaux-libéraux), la Coalition Avenir Québec (un nouveau parti agressivement néolibéral) et Québec solidaire (QS, antilibéral et indépendantiste), maximisera ses chances de réélection4. Les stratèges de la classe dirigeante espèrent que ce scrutin parviendra finalement à étouffer le mouvement, en permettant à un gouvernement PLQ ou PQ de proclamer que les questions controversées ont été résolues légitimement et de marginaliser de façon décisive la gauche étudiante.

Des acquis précieux

Quelques mots enfin à propos de la gauche. La gauche étudiante est principalement composée d’anarchistes et de membres de QS. Bien que QS affirme être un parti « des urnes et de la rue », il est orienté et organisé avant tout pour les politiques parlementaires. QS a soutenu la grève étudiante de différentes façons et beaucoup de ses membres ont activement construit le mouvement, mais QS n’a pas agi en tant que force organisée pour faire avancer le combat parmi les étudiants, ainsi que dans les quartiers et lieux de travail où il est présent. Le mouvement a le potentiel de renforcer le soutien à des politiques anticapitalistes, de lutte extra-parlementaire, au sein de QS.
Quoi qu’il se passe dans la prochaine phase du mouvement, plusieurs choses sont claires. Ce mouvement remarquable a politisé la société québécoise autour de la question du néolibéralisme d’une façon qui n’a pas de précédent dans l’Etat canadien. Il a radicalisé beaucoup de gens, particulièrement des jeunes, dont beaucoup ont acquis une expérience précieuse de mobilisation de masse et d’auto-organisation démocratique. Les militants formés par le « printemps érable », ainsi que certains ont désigné le mouvement, seront décisifs pour l’avenir de la gauche.

1. David Camfield est le rédacteur de la publication canadienne New Socialist Webzine (www.newsocialist.org). Il remercie Xavier Lafrance pour ses commentaires. L’article a été terminé le 31 juillet. Les intertitres sont de TEAN La Revue. Traduit de l’anglais par Jean-Philippe Divès.

2. Particularité québécoise, les CEGEP sont des établissements d’enseignement public intermédiaires entre le lycée et l’université. La majorité des jeunes sortant des études secondaires y est scolarisée. Un cursus de deux ou trois ans y débouche soit sur une formation technique, soit sur l’entrée à l’université.

3. voir http://www.bloquonslahausse.com

4. Dans l’Etat canadien, le système électoral est le même qu’en Grande-Bretagne : un seul tour, le candidat arrivé en tête étant élu, et le parti ayant le plus de députés élus étant appelé à former le gouvernement.

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