Pays Basque La politique liberticide de la France et de l’Espagne

Par Claude Larrieu

Le 17 octobre 2011, la conférence internationale de paix d’Aiete, au Pays Basque sud (en Espagne), s’est achevée par une déclaration comportant deux points essentiels. D’une part, elle invitait l’ETA à « déclarer publiquement l’arrêt définitif de toute action armée ». D’autre part, elle encourageait les États espagnol et français à « consentir à l’ouverture d’un dialogue ». Organisée à San Sebastián (Donostia en basque), elle a rassemblé des personnalités comme Kofi Annan, Gerry Adams, président du parti Sinn Féin d’Irlande du Nord, Jonathan Powell, ancien chef de cabinet de Tony Blair, et nombre de représentants d’organisations politiques, syndicales et associatives. Trois jours après, l’ETA répondait positivement. Une nouvelle donne prenait forme au Pays Basque, bien que de façon totalement unilatérale, puisque les deux États impliqués n’ont pas, à ce jour, amorcé la moindre ouverture.

Ce n’est pas un hasard si la conférence d’Aiete a eu lieu. Elle a été longuement préparée puis organisée par Lokarri, association du Pays Basque qui œuvre pour la paix et le dialogue. Et il ne faut pas oublier que la gauche indépendantiste s’est investie activement dans la résolution politique et pacifique du conflit depuis déjà plusieurs années, après un tournant marqué par le meeting d’Anoeta en 2004, toujours à San Sébastián. Pour le moment, le mouvement abertzale1 a donc tourné la page de la lutte armée au Pays Basque. Mais pour les Etats, rien n’a changé. La répression continue et les lois d’exception sont toujours appliquées. 

Acharnement judiciaire

Arnaldo Otegi, dirigeant de Batasuna2, est incarcéré depuis octobre 2009 en Espagne, condamné à dix ans de prison, depuis réduits à six, pour avoir tenté de reconstituer la direction de son parti. La justice espagnole continue à appliquer la doctrine Parot – du nom de sa première victime, le militant d’ETA Unai Parot –, laquelle permet la non-application des remises de peine et le maintien maximum en prison (trente ans). Atteint d’un cancer en phase terminale, le militant d’ETA Iosu Uribetxebarria a dû entamer une grève de la faim dans sa cellule, suivi par nombre de presos3 et soutenu par des manifestations quotidiennes dans tout le Pays Basque, pour être finalement libéré le 12 septembre dernier. 

Les arrestations de militant-e-s présumé-e-s de l’ETA se poursuivent, de même que les expulsions de réfugiés que l’Etat français continue à remettre à Madrid, sous Hollande, comme sous Sarkozy. Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, mène avec le gouvernement espagnol la croisade contre un terrorisme qui n’existe plus. Le 25 novembre dernier, l’ETA a proposé aux Etats espagnol et français de discuter du regroupement des presos au Pays Basque ainsi que du démantèlement de sa structure militaire, en affirmant être prête, dans ce cadre, à se dissoudre. Le gouvernement espagnol y a opposé encore une fois une fin de non-recevoir, refusant tout dialogue avec une organisation « terroriste » et exigeant la dissolution sans condition. Il souhaiterait la reprise des attentats qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Manuel Valls suit cette position à la virgule près, en rajoutant même quant au niveau répressif.

Douze ans de prison pour deux meetings 

Aurore Martin, dirigeante de Batasuna, était sous le coup d’un mandat d’arrêt européen (MAE), prononcé par l’Audiencia Nacional4 espagnole et validé par la Cour de cassation en décembre 2010. Rappelons les accusations portées contre elle : avoir tenu des meetings au Pays Basque sud, en 2006 et 2007, et s’être exprimée dans un journal en tant que militante de Batasuna. Précisons que ses interventions avaient pour fond la résolution du conflit puisqu’intervenant après le virage de Batasuna dans ce sens. 

Aurore est passée à la clandestinité pendant six mois. Le 21 juin 2011, grâce à l’intervention de militants, elle a pu être arrachée des mains des policiers antiterroristes français venus l’arrêter à Bayonne. Depuis, elle a vécu et milité au grand jour, jusqu’au 1er novembre dernier, où elle a été arrêtée par la gendarmerie, près de Mauléon, petite ville du Pays Basque nord (en France) où elle habite. Quelques heures après, elle était livrée à la police espagnole et envoyée à Madrid, où elle risque douze ans de prison. Elle est aujourd’hui incarcérée à Soto del Real, près de Madrid, sous le régime d’exception antiterroriste : les seules visites autorisées sont celles de ses parents directs ou de son avocate, qui ne peut lui parler que par téléphone derrière les barreaux ; elle n’a droit qu’à deux heures de promenade par jour, etc. C’est le quotidien de bien des presos, dont le nombre est aujourd’hui de 624, dont 137 dans les prisons françaises.

Ce que le duo Sarkozy-Guéant n’avait finalement pas osé faire, le duo Hollande-Valls l’a fait : appliquer, pour la première fois, le MAE à une militante politique de nationalité française, pour des faits non répréhensibles sur le territoire français. Il faut bien mesurer l’impact de cette extradition : elle ouvre la voie à l’application du MAE à des militants politiques ou syndicaux dans un contexte de crise marqué par une montée des luttes en Europe, qui inquiète tous les gouvernements. Le combat pour la libération immédiate d’Aurore Martin doit s’accompagner de celui pour l’abrogation du MAE. 

Manuel Valls avance le « caractère fortuit » de l’arrestation d’Aurore, mais les soutiens de la militante ont, au contraire, montré le caractère bien préparé de l’opération. Christiane Taubira, la ministre de la Justice, se réfugie derrière « une opération de juge à juge », le MAE fonctionnant ainsi. Ils ne pouvaient rien faire, disent-ils. Qui va les croire et qui va croire que Matignon et l’Élysée n’ont pas donné le feu vert dans une affaire aussi sensible et qui ne date pas d’aujourd’hui ? François Hollande était tout à fait au courant du cas d’Aurore. Interrogé lors d’un passage au Pays Basque en juillet 2011, il avait avancé « le principe de clémence » envers la militante abertzale. Il est vrai que se profilait la campagne présidentielle, puis les législatives, et les voix abertzale ont un certain poids (autour de 10 % de l’électorat).

Les faits sont là : le gouvernement « socialiste » applique une mesure liberticide, montrant une fois de plus que, dans le domaine des libertés démocratiques comme dans celui de l’économique et du social, il est bien du côté de l’ordre capitaliste. Sa politique ne se distingue guère de celle de la droite et l’amène du reste à suivre pas à pas celle du gouvernement de Mariano Rajoy5 sur la question basque. 

 

Succès électoral pour les indépendantistes

Au fond, le gouvernement espagnol redoute d’être obligé de concéder ce droit démocratique qui a toujours été refusé au peuple basque : le droit à l’autodétermination, le droit de choisir son destin. Après neuf ans d’interdiction de Batasuna, la coalition indépendantiste Bildu a pu se présenter aux élections locales de mai dernier dans l’État espagnol et a raflé près de 1 000 sièges de conseillers municipaux, gagnant la mairie de San Sebastián, capitale de la province de Guipúzcoa. Lors du renouvellement du parlement de la Communauté autonome basque, en octobre, Bildu a obtenu 

21 sièges de députés pour 25 % des voix, un résultat jamais atteint antérieurement. En ajoutant les 27 sièges du PNV (Parti national basque, de droite), les nationalistes sont largement majoritaires (48 sièges sur 70). Le gouvernement espagnol poursuit cependant la répression, main dans la main avec le gouvernement français. Les deux États refusent le moindre geste positif à l’égard des presos, gravissant même un échelon supplémentaire avec l’extradition Aurore Martin.

Suite à son arrestation, la condamnation a été unanime au Pays Basque nord. Un appel adressé à François Hollande demande « la libération immédiate d’Aurore, la prise en compte des changements intervenus ces derniers mois au Pays Basque, une réponse positive aux recommandations de la conférence de paix d’Aiete et de faciliter le déroulement du processus de paix en cours ». L’appel a été largement signé par des élus de tous bords, du PS jusqu’à quelques-uns du Modem et de l’UMP, en passant par ceux du PCF ou d’EELV, sans compter bien évidemment les abertzale. La Ligue des droits de l’Homme (LDH) l’a présenté au niveau national, lors d’une conférence de presse à Paris le 26 novembre, avec des élus du Pays Basque et des représentants d’organisations politiques, dont Olivier Besancenot. Il est signé massivement sous forme de pétition6.

 

Des soutiens élargis

Il est important de rappeler que la plupart des grandes organisations du mouvement ouvrier traditionnel n’ont jamais reconnu le conflit basque dans l’État français, ce qui a toujours rendu difficile les actions de solidarité. Le cas d’Aurore est donc une exception. Cet appel démocratique n’en est ainsi que plus important puisque, pour la première fois, il élargit considérablement les soutiens. C’est d’autant plus indispensable, vu le blocage des États. La lutte pour l’obtention des droits démocratiques au Pays Basque est longue. Mais le mouvement civil se structure. 

Ainsi, le collectif anti-MAE a donné naissance à Bake Bidea7, le chemin de la paix en basque. Ce mouvement large regroupe des membres d’organisations politiques, syndicales, associatives ainsi que des élu-e-s. Il impulse le débat et la mobilisation autour de la résolution du conflit basque. Il a organisé un forum, à Bayonne, le 15 décembre, auquel ont participé des personnalités comme Brian Currin, avocat sud-africain et médiateur dans les processus de paix en Afrique du Sud et en Irlande du Nord, ainsi que des représentants de nombreuses organisations. 

Herrira8, le mouvement de soutien aux prisonnier-e-s et réfugié-e-s politiques basques, a organisé une manifestation le 10 novembre dernier, toujours à Bayonne, pour le respect des droits des presos, avec comme revendications immédiates : leur regroupement au Pays Basque, la libération des malades et des conditionnables... 15 000 personnes ont répondu à l’appel. Du jamais vu. Le mot d’ordre le plus repris était « Presoak etxerat, Amnistia Osoa », « les prisonniers à la maison, amnistie totale ». Nombre d’élus et de représentants d’organisations politiques et syndicales, parmi lesquels Philippe Poutou, tenaient la banderole qui venait en tête du cortège, derrière les familles portant les photos des presos. Le NPA a distribué de nombreux tracts et autocollants bilingues basque-français, appelant à la libération immédiate d’Aurore Martin, au respect des droits des prisonnier-e-s politiques basques, à leur libération et à l’abrogation du MAE.

Une nouvelle manifestation est prévue à Bilbao, au Pays Basque sud, le 12 janvier. Elle s’annonce d’ores et déjà comme un succès. Seule la poursuite de la mobilisation permettra que soient satisfaites les revendications démocratiques du peuple basque, en particulier les deux exigences centrales que sont l’amnistie et le droit à l’autodétermination. Le combat continue, et les révolutionnaires y ont toute leur place. O

 

1. Abertzale : nationaliste basque.

2. Batasuna : parti de la gauche indépendantiste basque, interdit dans l’Etat espagnol, pas dans l’Etat français, où il a pignon sur rue et se présente aux élections.

3. Presos : prisonniers politiques basques.

4. Audiencia Nacional : haut tribunal espagnol en charge des affaires de terrorisme.

5. Mariano Rajoy : ancien secrétaire général du Parti populaire (droite) et actuel président du gouvernement espagnol.

6. Pétition à signer en ligne sur www.petitionpublique.fr/PeticaoVer.aspx?...

7. Voir le site www.bakebidea.com

8. voir le site http://herrira.org

« L’ensemble du NPA prend la mesure de l’attaque contre une militante politique » 

Suite à son arrestation sur le territoire français, le NPA a souhaité apporter son soutien à Aurore Martin. Voici le courrier que lui ont envoyé les membres du comité exécutif.

« Montreuil, le 14 novembre 2012

Chère camarade, chère amie, 

Tout d’abord, nous t’apportons notre soutien et notre affection face à la répression dont tu es victime en raison de ton engagement pour la défense du Pays Basque, pour son droit à décider et à vivre en paix. Il est grand temps que le peuple basque puisse décider de son avenir, il est grand temps que les Etats espagnol et français arrêtent de régler militairement un conflit politique qui ne trouvera de solution que par la voix politique. 

Ironie de l’histoire, c’est un gouvernement à majorité socialiste qui aura fait le choix de t’extrader et d’appliquer ce mandat d’arrêt européen que nous avons combattu et combattons ensemble. C’est le même Hollande, qui parlait de « clémence » en campagne électorale, qui aujourd’hui envoie à une condamnation certaine une militante politique, entre les bras de la répression d’Etat de l’Audiencia Nacional, qui plus est pour des faits non répréhensibles en France. 

Mais il semblerait qu’il ne soit pas si facile de briser votre résistance et celles de vos militants. Pour preuve, cette lâcheté de la part de ceux qui t’ont extradée qui consiste à nier leur implication dans cette décision. La quasi-unanimité des élus du Pays Basque nord exige ta libération. La manifestation du 10 novembre, à Bayonne, pour exiger que tu sois libre et défendre les droits des presos, a été une mobilisation historique. Plus de 14 000 personnes d’après la police, cela veut tout dire sur le succès de cette initiative. Ironie de l’histoire c’est peut-être la question basque qui va être la première grande crise de ce gouvernement Hollande-Ayrault. 

Tu risques 12 ans de prison, et plusieurs années de préventive avant que ton procès n’ait lieu... Nous ne pouvons trouver les mots pour exprimer la colère et l’injustice que nous ressentons. Mais saches que l’ensemble du NPA prend la mesure de l’attaque contre une militante politique, un parti, des idées, un combat. Nous tenterons de participer à toutes les initiatives unitaires ou non, au nord comme au sud des Pyrénées, qui permettront de faire avancer ton combat pour le droit à décider du Pays Basque et obtenir ta libération comme celle de l’ensemble des presos. 

Nous espérons que tu préserves, autant que possible, cette détermination calme et joyeuse que nous avions pu partager lors de notre dernière université d’été et ferons tout notre possible pour que tu puisses participer à la prochaine en femme libre du Pays Basque. 

Salutations anticapitalistes et révolutionnaires.

Le comité exécutif du NPA »

 

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