Pays basque. Entre l’espoir et l’incertitude

La fin de l’ETA et les bons résultats de la gauche radicale aux dernières élections législatives sont porteurs d’espoir pour le Pays basque. Il reste à nouer des liens avec les classes populaires et la gauche qui vote contre Rajoy en Espagne.

En dépit des résultats catastrophiques des dernières élections législatives en Espagne (majorité absolue du Parti populaire), une des bonnes nouvelles a été apportée par les voix (3 336 289) obtenues pour la coalition nationaliste Amaiur1 dans l’ensemble de la Communauté autonome basque et la Communauté de Navarre : 14,78 % en Navarre, 19,11 % en Alava, 19,21 % en Biscaye et 34,80 % en Guipúzcoa.

C’est une mauvaise nouvelle pour le parti de la droite espagnole qui essaie par tous les moyens de minimiser la présence de la coalition au sein du Parlement (en l’empêchant d’avoir son propre groupe parlementaire) et de laisser de côté le conflit basque : aucune référence de Rajoy, nouveau chef d’État, lors de son discours d’investiture, à la nouvelle phase ouverte avec le cessez-le-feu définitif de l’ETA. Et c’est aussi une mauvaise nouvelle pour tous les partis constitutionnalistes (Parti socialiste inclus) une fois de plus confrontés à l’obligation de reprendre le débat sur le modèle d’État et de Constitution. Ce débat est connu sous la formule : « ouvrir la deuxième transition ».

La deuxième transition

Lors du référendum sur la Constitution de l’État espagnol en 1978, le projet n’a obtenu qu’un tiers des voix au Pays basque. L’approbation du statut d’autonomie du Pays basque n’obtenait que 53,96 % des voix des électeurs basques. Ce faible score a laissé ouverte la résolution du problème national.

Le succès électoral de Amaiur, lors des dernières élections au Parlement espagnol, le 20 novembre dernier, comme ceux de Bildu2, le 22 mai 2011, aux conseils municipaux et provinciaux – une des principales institutions de la Communauté autonome du Pays basque chargée de collecter les impôts directs et indirects et donc de définir la politique fiscale – montrent clairement que la transition n’est pas finie dans l’État espagnol. Ils mettent à l’ordre du jour la nécessité d’aborder une deuxième transition pour résoudre, entre autres, le problème national.

Même si, dans certains milieux, il est habituel d’attribuer ce succès à la décision d’ETA de déclarer le cessez-le-feu, on peut dire que, au contraire, ETA a dû arrêter car, depuis longtemps et surtout après 1998, sa stratégie militaire était devenue, dans le Pays basque Sud, un obstacle à l’expression d’un vaste secteur social – beaucoup plus large que la base sociale de la seule gauche nationaliste – qui revendique le droit pour le peuple basque de décider de son destin.

L’origine de la situation actuelle s’explique par l’épuisement du statut d’autonomie soutenu en 1979 par toutes les forces politiques et syndicales, à l’exception du nationalisme radical et de la gauche révolutionnaire. En effet, après le « Tejerazo » – coup d’État manqué du 23février 1981 – un processus de régression a vidé le statut de son contenu d’avancée pour le Pays basque, au point de faire basculer même le PNV (parti bourgeois nationaliste) et ELA (syndicat basque, majoritaire) qui commencèrent alors à exiger clairement la reconnaissance du peuple basque comme sujet politique.

Cela a conduit à « l’accord de Lizarra-Garazi »3 et à quatorze mois de trêve d’ETA. Le Pays basque connaît alors une période exceptionnelle de mobilisations et d’initiatives avec, comme corollaire lors des élections du 25 octobre 1998, une forte polarisation électorale entre les forces politiques de Lizarra-Garazi (60,74 %) et les forces espagnolistes (39,26 %), soit le meilleur score jamais atteint par la gauche nationaliste : 224 000 voix.

La rupture de la trêve de la part d’ETA (le 2 décembre 1999), met fin à cette dynamique et le gouvernement basque de coalition (PNV, EA et IU/EB4) annonce en 2001 l’élaboration d’un nouveau statut politique (qui prévoyait un futur État – le Pays basque – « librement associé » à l’Espagne, avec son propre système légal séparé et une représentation au sein de l’Union européenne) basé sur trois piliers :

- la reconnaissance du peuple basque (les sept provinces du Nord et Sud) et un peuple avec une identité propre dans l’Europe,

- son droit à décider de son avenir,

- le respect des décisions de la population de chaque communauté (Communauté autonome Pays basque, Navarre et Pays basque Nord) sur le projet de futur.

Ce projet de statut s’inscrivait dans un processus plus large de réforme statutaire dans l’État espagnol (Catalogne, Valence…), dans un contexte où l’insatisfaction des Basques quant au fonctionnement de la démocratie en Espagne, était très forte : 79 % d’insatisfaits parmi les nationalistes et 53 % parmi les non-nationalistes. Les points de vue concernant la question basque se répartissaient ainsi : 30 % en faveur de l’indépendance, 32 % pour l’autonomie et 35 % pour le fédéralisme. Seul 1 % était favorable au centralisme.

Ce projet de statut a été refusé par le Parlement d’Espagne, en janvier 2005 : PP, PSOE, Coalición Canaria, IU et Chunta d’Aragon ont voté contre. Dès lors, la situation politique basque a été bloquée, coincée entre le constitutionnalisme centraliste du PSOE-PP et l’activité armée d’ETA qui était devenue un obstacle pour la gauche nationaliste elle-même.

Virage de la gauche nationaliste

En 2009, consciente des risques – perte de légitimité et marginalité politique – et des pièges de cette situation de blocage, le parti politique et la galaxie de la gauche nationaliste décident d’amorcer un débat politique pour mettre fin à la stratégie militaire et s’orienter vers une activité exclusivement politique et démocratique. L’objectif est de revenir dans la légalité, même si cela entraîne de condamner ouvertement l’activité d’ETA. 2010 marque ainsi le basculement, en interne, de la gauche nationaliste, de l’hégémonie de la direction militaire à celle de la direction politique5.

Mais malgré cette condamnation, la gauche nationaliste n’obtient pas le statut légal du fait qu’ETA continue d’exister. Pour contourner les difficultés et participer aux élections du 22 mai 2011, elle décide, après un accord stratégique avec EA (Eusko Alkartasuna), de mettre en place la coalition électorale Bildu. Un choix nécessaire, car ces élections s’avèrent essentielles tant du point de vue de l’objectif de récupérer sa représentation institutionnelle que pour montrer à ETA que la voie politique est plus utile que la lutte armée.

Le très bon résultat obtenu lors de cette échéance électorale légitime fortement l’option de la direction politique et lève les difficultés pour avancer vers une déclaration telle que l’envisageait l’Accord de Guernica (« Accord pour des issues démocratiques sur le chemin de la paix »6), soit un « cessez-le-feu permanent, unilatéral et vérifiable par la communauté internationale comme l’expression de la volonté d’arrêter définitivement son activité militaire ». Cette déclaration a été souscrite par un éventail large d’acteurs sociaux, syndicaux et politiques du Pays basque. Mais cet accord n’a pas été signé par le PNV ni le syndicat ELA qui avaient signé la Déclaration de Lizarra-Garazi.

Néanmoins, tous ces mouvements et même l’arrêt définitif d’ETA n’ont pas conduit à l’essor de la dynamique sociale que nous avions connu au cours de l’année 1998.

Temps d’espoir, temps d’incertitude

Malgré la position fermée du PP et du nouveau gouvernement d’Espagne, personne ne peut tourner le dos à la nouvelle situation : ni à l’arrêt définitif d’ETA ni, encore moins, aux résultats de la coalition Amaiur lors des élections du 20 novembre. Mais le gouvernement de Rajoy va essayer de maîtriser le temps politique, de mener une guerre d’usure contre la gauche nationaliste et le mouvement populaire basque, tant sur le processus de paix – légalisation du parti « Sortu » de la gauche nationaliste, prisonniers politiques, réconciliation, réparation aux victimes… – que sur le problème politique de fond.

Ce problème de fond est exposé dans le 4e point de la Déclaration de Aiete élaborée par Kofi Annan, Gerry Adams, Bertie Ahern, Jonathan Powell, Pierre Joxe et Gro Harlem Bruntland7 : « les acteurs non violents et les représentants politiques doivent se réunir et débattre ensemble des questions politiques […] et consulter les citoyens. Voilà ce qui permettrait d’arriver à une situation sans conflit. »

Ce sont les deux questions sur lesquelles il sera nécessaire de développer des initiatives politiques et des mobilisations pour faire bouger la position des gouvernements espagnol et français.

Mais si l’arrêt définitif de l’ETA et le résultat de la gauche nationaliste ouvrent la porte à un espoir pour avancer dans la résolution du conflit basque, les incertitudes sont toujours là.

D’abord, un élément qui prouve la dégradation du rapport de forces c’est la non-démission du gouvernement basque, mis en place en profitant de l’exclusion de la gauche nationaliste. Les deux dernières élections montrent à quel point ce gouvernement est illégitime, mais aussi que la seule force des résultats électoraux ne suffit pas à le faire tomber.

Ensuite, en raison de l’agenda de la gauche nationaliste qui est centré sur la question nationale et où la question sociale occupe une place subordonnée. Un signe patent : les tensions entre le syndicat ELA et LAB8. Travaillant en alliance stable depuis l’éclatement de la crise économique et sociale – trois grèves générales au Pays basque depuis 2009… – leurs relations se sont tendues. Notamment en raison des critiques de ELA – tandis que LAB reste silencieux – face à la politique de la coalition Bildu qui gère le conseil général de Guipúzcoa et plusieurs municipalités. Selon ELA, l’accord signé par Bildu pour la fusion des trois Caisses d’épargne basques mène à leur privatisation.

Cette situation peut s’aggraver puisque Bildu vient de parvenir à un accord budgétaire avec le parti de la bourgeoisie basque (PNV) et à un autre accord fiscal avec le Parti socialiste, tous les deux dans le respect des politiques néolibérales.

Elle peut aussi s’aggraver parce que, dans le cadre du Parlement d’Espagne, la position d’Amaiur – selon ce qui a été relaté dans la presse et selon leur document de bilan des élections – est de participer uniquement aux questions relatives au Pays basque. Une position difficile à comprendre. Ainsi ils se sont abstenus – et n’ont donc pas voté contre ! – lors de l’élection de Rajoy. Une sorte de : « ce n’est pas aux Basques de se mêler de l’élection du gouvernement d’Espagne »…

De nombreuses incertitudes pèsent donc sur l’avenir. La résolution du conflit basque exige de construire des liens avec la classe travailleuse, les classes populaires et la gauche sociale et politique antilibérale du reste de l’Espagne, cette gauche qui vote contre Rajoy.

Et quand on sait que la gauche nationaliste basque regroupe le secteur le plus important et actif des militants qui se mobilisent contre la crise, les questions écologiques ou l’oppression des femmes, il y a un risque d’affaiblissement de cette force militante au profit d’une délégation des responsabilités aux institutions.

Dans l’immédiat, il est urgent d’avancer sur les questions des prisonniers et des victimes. Mais, au-delà, pour résoudre la question basque, il est indispensable de travailler à la reconstruction d’une gauche anticapitaliste et nationaliste. Un gauche anticapitaliste qui prenne en charge la question nationale comme un élément d’émancipation des peuples.

En conclusion – même si ce point dépasse les limites de cet article – je voudrais noter que les anticapitalistes doivent porter une attention aux questions nationales, y compris côté « français ». L’expérience du Pays basque Sud montre que, pour un parti anticapitaliste, il ne s’agit pas seulement de se limiter à revendiquer le droit à l’autodétermination et les droits démocratiques, en extériorité avec la galaxie « abertzale ». Il est nécessaire de s’investir dans les processus sociaux et politiques de construction de l’identité du peuple basque : la défense de la langue, de la culture, des reconnaissances territoriales (département basque), penser le peuple basque comme sujet politique au-delà des frontières…

Josu Egireuns

1. Composé des membres de l’ancienne Batasuna et des partis Eusko Alkartasuna (scission du PNV du 1986, profil souverainiste et social-démocrate), Aralar (scission de Batasuna, en 2002) et Alternativa (scission de IU/EB)

2. Bildu - Batasuna, Eusko Alkartasuna et Alternativa (Amaiur moins Aralar)

3. Le 12 septembre à Lizarra, divers mouvements sociaux du Pays basque Sud, les syndicats ELA, LAB, ESK, Stee-Eilas, Ezker Sindikala, EHNE, Hiru et les partis HB, PNV, EA, IU, Zutik-Batzarre et Abertzaleen Batasuna signent une déclaration commune (ratifiée le 2 octobre à Garazi) sur le droit à décider du Pays basque et sur la territorialité (la résolution du problème basque concerne aussi l’État français).

4. IU/EB - La Gauche unie au Pays basque

5. http://www.npa2009.org/content/pays-basq...

6. http://www.r-p-s.info/ACCORD-POUR-DES-IS.... Initiative animée par la gauche nationaliste dans le but de créer les conditions pour situer la dynamique politique face à l’activité de l’ETA (1ère point de la déclaration) et de l’État. 7. http://www.gara.net/paperezkoa/20111018/...

8. LAB - syndicat de la gauche nationaliste.

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