Pays basque : basculement dans la gauche nationaliste

La présentation des statuts de la nouvelle formation politique de la gauche nationaliste basque radicale, Sortu, le 9 février marque le point d’arrivée du processus initié avec la déclaration Zutik Euskal Herria de février 2010 basée sur deux prémisses : le conflit politique basque doit être résolu exclusivement par des voies politiques et dans cette perspective, il n’ y a pas d’espace pour l’activité de l’ETA.

C’est le fruit d’une divergence entre le parti politique et l’organisation armée, et ce depuis le 31 octobre 2006. A cette date, après douze réunions marathoniennes réalisées dans le Monastère de Loyola, Batasuna, le PNV (un parti nationaliste basque) et le PSE-EE (Parti socialiste de l’Euskadi) arrivent à un accord sur la sortie politique du conflit basque, accord qui garantissait probablement la cessation définitive de l’activité d’ETA.

L’accord contenait trois parties (bases politiques, schéma général de processus de dialogue multilatéral et protocole pour la gestion de l’accord-cadre), plus une annexe (manifeste de la Conférence par la Paix, le Dialogue et l’Accord). Il supposait fondamentalement la reconnaissance du Pays basque comme entité politique et projetait un processus démocratique de décision sur sa configuration politique à partir du cadre institutionnel en vigueur, en légitimant l’option indépendantiste. [1]

Le 31 d’octobre, les représentants des trois partis ont pris rendez-vous pour le 8 novembre afin de le ratifier après l’approbation de leurs directions respectives. A ce moment, c’est Batasuna qui a insisté pour que lors de cette réunion, seules des modifications de forme puissent être apportées, afin de ne pas faire échouer l’accord.

Cependant, le 8 novembre, ce sont les représentants de la gauche nationaliste basque radicale qui ont présenté des modifications de contenu au document, mettant à terre tout l’accord. Fondamentalement Batasuna voulait que le PNV et le PSE assument leur projet pour l’institutionnalisation du Pays basque, ce qui a été clairement repoussé par le PSE-EE.

Que s’est-il passé entre le 31 octobre et le 8 novembre ? Les négociateurs de Batasuna ne sont pas sortis du scénario établi par leur formation politique (ils l’ont plutôt suivi pieds et poings liés) mais, en revanche, ce scénario n’était pas accepté par ETA, qui, au contraire, a exercé une pression sur le gouvernement avec l’attentat du 30 décembre dans l’aéroport de Madrid.

Cet attentat a mis fin au processus construit par Batasuna dès 2001 dans des conversations privées avec le PSE-EE, après l’échec de la trêve antérieure (1998). A cette époque, Batasuna avait bien compris les changements qui s’étaient opérés dans la société basque, toujours majoritairement favorable à réclamer le droit à l’autodétermination mais exprimant, en même temps, un rejet chaque fois plus grand de l’activité d’ETA – un rejet qui traverse aussi les rangs de Batasuna. Batasuna avait également compris que la survivance de l’activité armée devenait un obstacle pour avancer dans son projet politique – elle a cependant plié face à la décision d’ETA.

Deux ans et demi après, toutes possibilités de convaincre ETA de cette nouvelle réalité étant exclues, la direction de Batasuna a commencé à avancer en solitaire.

Le premier pas a été de mettre en débat un document – « En Clarifiant la phase politique et la stratégie » – en situant la stratégie de la gauche nationaliste basque radicale en marge de l’activité armée.

Le deuxième pas, après que ce document ait obtenu une large majorité (80 %), a été de demander à l’ETA de respecter cette volonté majoritaire comme cela a été fait par le reste des composants de la nationaliste basque radicale gauche.

C’est à ce moment que s’opère l’inflexion dans la relation entre l’ETA et Batasuna. Auparavant, ce qui prédominait toujours, c’était l’autorité politique et morale de l’organisation militaire. De son côté l’ETA a tardé pratiquement un an avant de déclarer une trêve, trêve qui se situe à mi-chemin de celle exigée par Batasuna et le reste des forces politiques, syndicales et associatives qui font parties de la Déclaration de Gernika.

Fin d’un cycle

L’option de légaliser la formation politique de la gauche nationaliste basque radicale ferme ainsi le cycle politique de l’ETA. Il est difficile de savoir comment va à se concrétiser ce processus soumis à toute sorte de difficultés : les divergences au sein de l’ETA pour assumer les thèses de Batasuna, l’escalade répressive du gouvernement de Zapatero qui essaie de présenter la fin de l’ETA comme le résultat de sa politique répressive...

Quoiqu’il en soit, la gauche nationaliste basque radicale a décidé de ne pas revenir en arrière. Quels changements cela va-t-il introduire dans le panorama politique du Pays basque ? Actuellement, le défi fondamental est d’obtenir la légalisation de la nouvelle formation politique – Sortu – ce que le gouvernement veut éviter par tous les moyens. C’est pour cela que des initiatives de mobilisation sociale ont été mises en place avec le soutien de toutes les forces politiques – à l’exception du PSE, le PP (Parti populaire, de droite) – et syndicales – sauf les CCOO et UGT (minoritaires au pays basque) – et aussi avec l’appui d’instances politiques et juridiques internationales.

À plus long terme, la stratégie de Batasuna est orientée vers l’impulsion d’un processus démocratique qui permette aux citoyen(ne)s du Pays basque du Sud de décider démocratiquement de son statut social et de son avenir politique en relation avec l’État espagnol. C’est ce qui est repris dans l’Accord de Gernika, qui comme le dit son titre est un « Accord pour construire un scenario de paix et de solutions démocratiques ». Cette stratégie, cependant, ne comporte pas de programme de changement social.

C’est l’une des raisons par lesquelles le syndicat ELA (110.000 adhérents et 40 % de représentation syndicale, qui après l’ expérience frustrante vécue durant la trêve de 1998 a conclu que le mouvement syndical ne peut pas se engager dans les processus politiques qu’il ne contrôle pas) reste à la périphérie de ce processus, en refusant de souscrire à l’Accord de Gernika. C’est pourquoi il faut faire attention aux versions qui essaient de présenter ces initiatives politiques comme liées avec la dynamique de mobilisations poussées par les syndicats basques (ELA, LAB, ESK, STEE-EILAS, EHNE et HIRU) contre la crise et la réforme de travail et des pensions (trois grèves générales dès 2009). Ce ne sont pas deux faces du même processus.

Josu Egireun, le 8 mars 2011.

Notes

[1] Le livre de I. Murua : Loyolako Hegiak (les vérités de Loyola) raconte tout ce qui s’est passé lors de ces conversations, à partir des informations données par trois principaux protagonistes (A. Otegi de Batasuna, J. Egiguren du PSE, I. Urkullu du PNV-).

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