Passons la Manche : Protestation des deux côtés de la Manche contre le régime frontalier anglo-français

Ce samedi 28 novembre 2009, des militants franco-britanniques ont organisé une manifestation solidaire des deux côtés de la Manche à Calais et à Folkestone.

Plus de 65 militants de toute la France et du Royaume-Uni ont protesté contre le durcissement des contrôles aux frontières et la collaboration entre les autorités françaises et britanniques. Ce dispositif génère une crise humanitaire accrue à Calais où des centaines de migrants survivent maintenant dans des conditions ignobles et sont victimes d’abus continus de la police, après avoir été empêchés d’entrer en Grande-Bretagne, après avoir vu leur campement de fortune à Calais, rasé en septembre de cette année.

La manifestation a commencé samedi matin par un rassemblement pacifique d'une cinquantaine de personnes devant la mairie UMP de Calais.

A peine les militants se regroupaient-ils en co-voiturage pour rejoindre le ferry qu'ils ont été suivis et encerclés par de très nombreux CRS et empêchés de circuler dans le quartier nord de Calais, décrété périmètre de sécurité par le sous-préfet. Le déploiement des forces de police était particulièrement spectaculaire, un hélicoptère survolant même la zone à très basse altitude pour coordonner les poursuites.

La traversée en ferry a été l'occasion d'un échange sur les politiques migratoires européennes entre militants de différentes organisations, collectifs et réseaux,(No Borders, NPA, CNT, Calais Migrant Solidarity) ainsi que d'une diffusion de tracts bilingues aux voyageurs, entre étonnement et indifférence. A signaler la présence en nombre de camarades des comités NPA de Calais, Dunkerque, Douai, Lille, Arras et Paris, avec drapeaux et autocollants qui rencontrent toujours le même succès.

Accueillis et encadrés à Folkestone par une «équipe européenne de liaison», unité spéciale de la police du Kent chargée de superviser les activités des deux côtés de la Manche, les manifestants ont défilé sur les trottoirs (sous peine d'arrestations s'ils osaient mettre le pied sur la chaussée) et se sont regroupés devant les bâtiments de la nouvelle «Joint Intelligence Unit» [Unité conjointe de renseignement], un centre à la fois dédié aux services britanniques et français spécialisés dans la lutte contre les «réseaux internationaux de l’immigration clandestine», inauguré le mois dernier par Besson et son homologue britannique. Slogans prônant la solidarité internationale, prises de parole dans les deux langues, beaucoup d'émotion et de colère ont marqué cette journée.

La police, agacée par des tentatives de débordement des manifestants, a bloqué la marche de retour et a rageusement détruit la banderole proclamant No one is illegal !

La relative «modestie» du cortège était due au fait que deux autres initiatives de rejet des politiques d'immigration jetable avaient lieu au même moment à Paris et à Oxford. Le rassemblement devant le camp de rétention de Campsfield House a réuni plus de 70 participants qui réclamaient l'arrêt des plans de construction du plus grand centre de détention en Angleterre.

De futures initiatives internationalistes sont prévues pour des mobilisations à Paris et à Bruxelles.

Quelques paroles de militants:

Sarah, une militante anglaise a déclaré: «l’immigration illégale – telle qu’ils appellent - est en fait le coût humain visible de la guerre, qu’ils n’osent pas assumer. Tous les jours un nombre croissant de troupes britanniques sont envoyées en Afghanistan, mais lorsque inévitablement des problèmes humains en émergent et que les gens migrent, nous répondons par de nouvelles violences et des mesures de rétorsion contre ces gens. C’est une injustice révoltante.»

Simonds militant anglais: «Phil Woolas a annoncé que le Royaume-Uni contribuera immédiatement à hauteur de 15 millions de livres à l’introduction de mécanismes de sécurité améliorés et au développement d’équipements de surveillance de haute technologie, ainsi qu'au renforcement des centres de détention de plus en plus grands, le tout en omettant de reconnaître les raisons pour lesquelles les gens migrent. Quand Besson a «nettoyé» la «jungle», il n’a pas arrêté les migrations. Les tentatives de rendre les frontières «imperméables» d’ici 2010 n’empêcheront pas les gens d’essayer de traverser, mais les contraindront seulement à prendre davantage de risques pour leur vie.»

Jane a ajouté que «La France et l’Angleterre resserrent leur emprise sur la frontière, mais des deux côtés de la Manche, la résistance se propage en solidarité avec tous les sans-papiers. La manifestation d’aujourd’hui a commencé et s'est terminée à Calais, avec des militants de toute l’Europe qui sont rentrés ensemble à Calais afin de poursuivre le travail avec les migrants qui n’ont pu franchir la Manche aujourd’hui. Nous allons continuer à résister à l’oppression de la police à Calais et de réclamer la fin de ces contrôles racistes aux frontières, et l’avènement de la liberté de circulation pour tous, le droit de vivre sans craindre les persécutions, les invasions ou les catastrophes naturelles ».

La journée s'est achevée au local loué par l'association d'aide aux migrants de Calais, dans lequel s'étaient réfugiés pour la nuit, quatre très jeunes Afghans. Quelques-uns des militants présents se sont ensuite organisés en équipe de «maraude» et sont partis pour une virée nocturne autour des squats supposés occupés par des migrants (Afghans, Egyptiens, Erythréens, Palestiniens), afin de prévenir tout risque d'intervention policière.

Nous les avons retrouvés le lendemain, après la distribution de repas organisée à tour de rôle par les associations de la région, sans réelle coordination, et dans un lieu que vient de leur octroyer la mairie, une sorte de terrain vague bien à l'abri des regards, sans rien pour s'abriter du vent qui ne manque pas de souffler, ni même de chaises pour se poser un moment avant de reprendre des heures d'errance. Les quelques bénévoles qui s'y relaient consacrent beaucoup de temps et d'énergie à tenter d'adoucir le quotidien de ces hommes, moyenne d'âge 30 ans, enthousiastes et pleins d'espoir. Parmi eux, Nathalie, une Calaisienne qui a écopé de quatre mois de prison fermes pour avoir aidé des migrants à récupérer des sommes d'argent, dont elle ignorait qu'elles servaient à payer les passeurs. Elle a été considérée comme membre d'un réseau mafieux ! Mais bon, on nous assure que le délit de solidarité n'est jamais appliqué !

Des gens pas toujours animés d'intentions solidaires tournent autour des migrants, comme par exemple ces membres indonésiens et pakistanais d'une association plutôt opaque; très élégamment vêtus, les doigts ornés de bagues de prix, ils prétendent venir collecter des informations auprès des migrants, leur proposant de les aider à rester en France, en échange d'une sorte de totale obéissance. Une mouvance sectaire dont se méfient les Afghans et leurs soutiens.

Il arrive que ceux qui parviennent à traverser envoient des SMS à ceux qui les ont aidés, et ce sont alors des moments très forts. Un Afghan a même réussi à passer de l'autre côté en se cachant dans une voiture de police !

L'image la plus poignante reste le regard de ces enfants qui fixent les bateaux en partance pour l'Angleterre ; c'est tout simplement terrible.

Pascal Lefebvre (Calais) & Gisèle Felhendler (Paris)

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