Parti de Gauche : le difficile passage de l’antilibéralisme à l’anticapitalisme (par Samy Johsua)

Lors de son congrès constitutif, le Parti de Gauche (PG) a adopté une résolution « Pour une autre Europe », qui fixe le cadre politique de sa campagne pour les élections européennes. Ce document développe les thèmes principaux de l’antilibéralisme… et s’en tient là, sans avancer aucune mesure s’attaquant à la logique du profit et à la propriété privée des grands groupes capitalistes.

Bien loin des timidités de la gauche du PS (Emmanuelli et Hamon), et même du PCF, le PG déroule la cohérence des mesures proposées en vue d’une rupture avec le néolibéralisme. Tous les aspects sont abordés, salariaux, financiers, institutionnels. « L’Europe de l’emploi que nous voulons favorisera une relance de l’activité économique par l’augmentation des salaires et des investissements publics pour une croissance socialement utile, écologiquement responsable, créatrice d’emploi » ; « instauration de l’obligation d’un salaire minimum interprofessionnel dans chaque pays de l’UE en fonction du niveau de richesse par habitant. Une procédure de convergence vers le haut sera établie » ; « à cet effet, le pacte de stabilité sera dénoncé et il sera mis fin à l’indépendance de la banque centrale européenne, dont les statuts et les missions seront révisés ». La lutte contre le dumping fiscal et la suppression de toutes les directives type Bolkestein sont présentées comme centrales. La défense et le développement des services publics sont l’un des socles du programme.
Le PG engage aussi un approfondissement de son option écologique, avec la demande d’un moratoire sur les OGM et le refus des procédures de marchandisation de l’air notamment. On peut noter une certaine timidité sur le nucléaire, terrain sur lequel on sent que si le PG se prononce pour la sortie de cette forme d’énergie, il imagine cette évolution comme particulièrement lente (« planification d’une sortie progressive et réfléchie des énergies polluantes et productrices de gaz à effet de serre et du nucléaire »).
Sur tous ces thèmes donc, qui ont fait la base des combats antilibéraux de la dernière décennie en Europe, le PG se situe sur l’option radicale, qui impliquerait déjà une rupture profonde avec les politiques suivies jusqu’ici par les libéraux. Il n’y a pas de doute non plus que leur mise en œuvre exigerait un bouleversement du rapport de forces et qu’elle constituerait un progrès sensible par rapport à la situation actuelle.

Une vision datée, d’où l’anticapitalisme est absent

D’où vient alors le sentiment que ce discours, radical sur son terrain, apparaît singulièrement décalé par rapport aux nécessités de l’heure ? C’est qu’à l’évidence, le PG ne semble pas prendre la mesure de la gravité de la crise du capitalisme. Dès la première phrase, on en a la certitude. Le PG affirme : « la crise du capitalisme mondial est un révélateur impitoyable : l’Union Européenne devrait être la solution, elle est le problème ». Formule étonnante : ce n’est pas le capitalisme qui pose problème, mais seulement l’UE libérale ! Bien sûr, l’Union européenne fait partie du problème, mais il ne s’y résume pas. Pour le PG, tout se passe cependant comme si c’était le néolibéralisme qui était à la source de la crise capitaliste. Mais si son rôle est évident dans les mécanismes précis du déclenchement de celle-ci, il est tout aussi indéniable que cette option des classes dirigeantes était venue en réponse à un état de crise survenu déjà dans les années 1970, lorsque s’était manifestée une baisse sensible des taux de profit.
Surtout – et c’est ce qui importe en premier – la lecture de la résolution du PG confirme que, pour ces camarades, la solution aux problèmes actuels doit et peut être trouvée dans le retour aux politiques « keynésiennes » de « l’État-providence ». D’où la curieuse impression passéiste qui ressort de cette résolution. D’où aussi la timidité des solutions proposées aux problèmes pourtant les plus cruciaux, comme celui des licenciements. Voilà ce qu’en dit le PG : « une réduction simultanée du temps de travail permettra de créer des emplois, tandis que des dispositifs seront instaurés contre les licenciements collectifs et les délocalisations » ; « socle minimal européen de protection contre les licenciements collectifs : l’obligation sera affirmée de négocier, sur des propositions alternatives, avec les représentantes et représentants des travailleurs qui disposeront d’un droit de veto suspensif ». Au-delà de la portée inévitablement trop limitée de telles mesures, elles sont révélatrices d’une donnée centrale du texte : le PG ne propose aucune mesure proprement anticapitaliste, où le droit de propriété des grands moyens de production et financiers serait mis en cause.
Dans la plus pure lignée « antilibérale », il s’agit seulement d’en limiter les effets, des les encadrer par la puissance publique et, au mieux, de doter celle-ci de moyens concurrents (comme un pôle public financier). Or, toute l’expérience des années 1980 montre que le statut public ne protège nullement des mécanismes capitalistes plus globaux tant que le pouvoir des actionnaires continue de faire la loi. Pourtant, le PG n’envisage aucune nationalisation (ou « européanisation »), aucune expropriation. Rien n’est même dit sur le devenir des dizaines de banques désormais sous perfusion publique. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la liaison avec le combat interne à la France soit si peu abordé, et avec une formule des plus vagues (« cette élection sera donc aussi l’occasion de dire Non à Nicolas Sarkozy et à sa politique et de dire Oui à une politique de gauche »).

Des ambiguïtés
Sur d’autres terrains, des clarifications seraient nécessaires. Ici on se dit favorable à la sortie de l’OTAN, là on « s’émancipera du cadre de l’OTAN ». On se déclare hostile à la directive de la honte contre les immigrés, contre « les politiques européennes de fermeture des frontières », mais sans aller jusqu’à la conclusion logique qui serait la liberté de circulation et d’installation. On se prononce pour « le retrait des troupes françaises d’Afghanistan », mais il n’y a pas un mot sur la rupture des liens privilégiés avec l’État d’Israël (la Palestine est la grande absente du texte).

Un débat stratégique central
Mais le principal débat stratégique est ailleurs. D’une manière honnête et très intéressante, le PG aborde la question de la possibilité de faire avancer ses exigences. Il se déclare en faveur d’un « processus constituant », sans pour autant trancher entre un « nouveau traité préparé par les gouvernements et nourri par des propositions du parlement européen et des parlements nationaux », et la « désignation au suffrage universel, après un large débat populaire dans chaque pays, d’une assemblée constituante ». Là, le questionnement devient brûlant. Par quel miracle les « gouvernements » s’engageraient-ils dans cette voie ? La réponse est connue, par la nécessaire mobilisation citoyenne. Mais si celle-ci se présente, pourquoi ne pas aller jusqu’à une Constituante ?
C’est que le PG hésite. Il aimerait bien que des étapes « réalistes » se présentent sur la voie de ce qu’il dit être indispensable, comme « sortir du cadre des traités existants ». Mais « toute possibilité de mettre en œuvre une politique de transformation dans notre pays et d’agir pour commencer à changer l’Europe est-elle interdite sans la refondation globale préalable des traités ? Poser ainsi la question risque de déboucher sur deux impasses : d’une part, réclamer cette refondation globale et, en attendant de l’avoir obtenue, se soumettre aux règles en vigueur ; d’autre part, faute d’espérer obtenir une telle refondation à un horizon prévisible, considérer qu’il n’est d’autre issue que de sortir de l’Union Européenne. Dans le premier cas, c’est la politique de transformation sociale dans notre pays qui serait sacrifiée ; dans le second, c’est un message de repli national dangereux qui serait envoyé dans un contexte de crise globale propice aux tensions internationales (…) Pour dépasser cette alternative binaire improductive, un gouvernement de gauche digne de ce nom combinera bataille politique pour une refondation globale fondée sur de nouveaux traités et ruptures partielles sur des questions jugées vitales pour la transformation sociale. »

Sauf que l’expérience montre que partant comme ceci, on en vient vite à ce que les « ruptures partielles » envisagées soient particulièrement timorées. Le texte, significativement donne comme exemple celles du gouvernement de Gordon Brown… C’est là que l’on boucle sur la « révolution par les urnes » avancée par Jean-Luc Mélenchon. Celle-ci, par définition, ne modifierait pas le cadre institutionnel qui l’aurait rendue possible. Cadre duquel il faudrait s’accommoder, comme d’habitude, au nom du réalisme. Sauf à compter sur une mobilisation populaire extra-parlementaire à la mesure de la rupture souhaitée et qui deviendrait dès lors la donnée fondamentale. Mais si c’est le cas, que reste t-il de la « révolution par les urnes » ?

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