Négociations internationales sur le climat : REDD+ et l’avenir des forêts (par Jérémie Cravatte, www.cadtm.org)

Deux semaines après la mobilisation globale pour la Terre Mère et contre la marchandisation de la vie et à un mois du sommet de Copenhague (Danemark), il peut être intéressant de revenir sur un des volets principaux du futur régime «post-Kyoto» que représente REDD (Réduction des Émission dues à la Déforestation et à la Dégradation des sols).

Le programme REDD a pour but déclaré de protéger les poumons verts de la Terre (Amazonie, forêt du Bassin du Congo et forêt indonésienne) via la diminution de déforestation et des projets de reforestation. Initiatives que des groupes écologistes et des populations dépendantes des forêts ont proposées depuis bien longtemps.

La manière dont ces projets sont élaborés et mis en place ne permet malheureusement pas de se réjouir de cette nouvelle «solution» aux changements climatiques

REDD et REDD+

La déforestation et la dégradation des sols représentent près d’un cinquième des émissions de gaz à effet de serre. Pour rappel, l’objectif du protocole de Kyoto était de diminuer les émissions de gaz à effet de serre de 5,2% d’ici 2012 (par rapport aux émissions de 1990). Aujourd’hui, les pays industrialisés s’accordent pour vouloir limiter le réchauffement climatique à 2° C (par rapport à l’ère préindustrielle), ce qui – selon le GIEC|1| – nécessiterait de réduire les émissions de 40% d’ici 2020 et de 80% d’ici 2050 (toujours par rapport à 1990). Mis à part le fait qu’on puisse douter d’un tel engagement à la clôture de la COP-15 de la CCNUCC|2|, on doit se questionner sur les mesures prises pour diminuer les effets du changement climatique.

Kyoto prévoyait déjà dans ses mécanismes dits de flexibilité (Mécanismes de Développement Propre etc.) la possibilité pour un pays industrialisé de gagner des «crédits carbones» - des droits à polluer - en montant des projets au Sud (agrocarburants, barrages hydrauliques, plantations forestières etc.). Ces mécanismes ne devaient constituer que des compléments aux politiques nationales mais les pays du Nord les utilisent de plus en plus pour arriver à leurs objectifs chiffrés. Le mécanisme de paiement des évitements d’émissions dues à la déforestation et à la dégradation des sols a été institué lors de la COP-13, en 2007, à Bali|3|. Depuis, lors des négociations internationales on a ajouté la séquestration carbone au volet REDD pour donner REDD+. En effet, il ne s’agit plus seulement de comptabiliser les émissions qui n’auront plus lieu grâce à l’arrêt de déforestations mais également de compter les quantités de CO2 que les forêts sont capables de capter…

Ce mécanisme est devenu très important pour le commerce de carbone et est censé faciliter les pays dits développés à atteindre leurs objectifs en aidant les pays dits en développement à se développer tout en sauvegardant leurs forêts.

Commerce de carbone forestier et populations indigènes

De nombreux programmes ont déjà été créés, tels que: le World Bank’s Forest Carbon Partnership Facility(FCPF); le Norway’s International Climate and Forests Initiative et bien sûr l’UN-REDD Programme. Les forêts peuvent donc devenir très attractives, le marché de carbone étant en pleine expansion. Elles rapporteront de l’argent pour ne pas avoir été déforestées et pour être considérées comme des puits de carbone. Or, ce marché manque clairement de transparence. Beaucoup y dénoncent un lieu rêvé pour une nouvelle bulle spéculative. Le manque de régulation et la fraude pouvant être d’autant plus importants dans ce secteur qu’ils sont habituels et que l’on ne sait toujours pas comment mesurer précisément les réductions d’émissions ou la captation carbone des forêts|4|. De plus, ces mesures dépendent d’une projection par définition incertaine puisqu’il s’agit du futur. Comment savoir qu’une plantation d’arbres ne subira pas un incendie par exemple?

Un autre sujet central dont on évite de parler, car il marque bien l’aspect temporaire de ce mécanisme, est la saturation des puits de carbone. En effet, tout arbre cesse d’absorber du carbone une fois sa croissance terminée et il en libère en se décomposant|5|…

Par ailleurs, au vu des efforts à fournir en termes de mitigation, ne pas diminuer nos émissions mais vouloir les compenser relève de l’ironie. Ce rapport à la crise écologique pose d’autant plus question lorsque l’on s’intéresse à la problématique indigène. En effet, les critiques des mouvements indigènes par rapport aux solutions mises en avant en termes de lutte contre le changement climatique, dans ce cas par rapport à REDD+, sont nombreuses. Tout d’abord, le mécanisme REDD+ ne fait pas la différence entre une forêt primaire et une monoculture d’arbres (OGM à croissance rapide dans la plupart des cas|6|. La différence se situe pourtant dans l’existence ou non de biodiversité. Ici intervient évidement la question de la relation à la nature.

L’évaluation de la forêt exclusivement comme un bien commercial peut poser problème pour des communautés qui l’évaluent comme leur source de subsistance et le fondement de leur culture. Leur cosmovision liant souvent tous les êtres et les éléments, le rapport de l’homme à la nature n’est évidement pas de domination mais de filiation. La rupture avec la terre a donc des conséquences sociales et culturelles fortes. Or, de part l’histoire, la spoliation foncière des territoires indigènes a toujours été «justifiée» (découvertes; développement national; exploitation des ressources naturelles etc.). REDD+ a déjà fait son lot de ravages en matière de droit indigène|7|.

La déclaration des Nations-Unies sur les droits des Peuples Indigènes qui prévoit leur «consentement averti, préalable et libre» ne doit pas seulement être citée par les projets REDD+ mais bel et bien respectée. Or ce n’est pas le cas et, sur le terrain, on oublie le rôle prépondérant des peuples indigènes pour le «développement durable» reconnu dans le droit international. En effet, bien que ceux-ci fassent parties des premières victimes des effets du réchauffement climatique|8|, ils en sont les derniers responsables|9|.

Une étude du Forest peoples Programme|10| de 2007 a montré comment la participation prévue des populations indigènes était réduite à néant concernant le FCPF de la Banque Mondiale. 93% des répondants (d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Asie) – représentants indigènes – n’avaient jamais entendu parler de ces programmes. Et, bien souvent, les intéressés se questionnent sur la pertinence du rôle de la Banque Mondiale pour la protection des forêts. En effet, elle a (et continue a) financé(r) des activités liées aux changements climatiques, à la déforestation ainsi qu’à l’atteinte aux droits des peuples indigènes. De son côté, elle prévoit que les consultations se feront via les gouvernements et s’engage à les «former à la politique de sauvegarde de la Banque Mondiale». Or, il est évident que ceux-ci peuvent devenir encore plus réticents à reconnaître les droits des populations indigènes au vu du potentiel lucratif que vont constituer les forêts. Une protestation eut d’ailleurs lieu le 2 mai 2008 au sein du forum permanent sur les questions indigènes des Nations-Unies (UNPFII) car celui-ci avait choisit, malgré l’avis des peuples indigènes, de décrire le FCPF de la Banque Mondiale comme a good practice|11|.

Justice climatique

La Banque Mondiale, la FAO, le PNUD, Ban-Ki Moon ou encore le Prince Charles insistent sur le fait que la lutte contre le changement climatique ne pourra pas se faire sans les forêts… Ils ont raison, mais cette «lutte» ne sera pas réelle tant que nous ne remettrons pas notre modèle de société et son rapport à la nature en question.

Jusqu’à maintenant REDD+ est utilisé pour faire de l’argent, continuer à polluer et non pas, comme annoncé, pour limiter les changements climatiques et aider les populations du Sud.

Le débat qui devrait être basé sur la sortie du fossile par la diminution de la consommation d’énergie et le passage aux énergies renouvelables se tourne vers le marché. Nous passons donc d’un objectif de diminution des émissions du Nord à une augmentation de captation de celles-ci par le Sud…

Nous aurions certainement quelque chose à apprendre des civilisations vivant en harmonie depuis toujours avec leur environnement. Lors du premier sommet mondial des peuples indigènes sur le changement climatique d’avril 2009, en Alaska, ceux-ci ont principalement proposés: la reconnaissance de la déclaration de l’ONU dans tout projet pouvant influer sur les PI; le devoir des pays développés de diminuer leurs émissions et de sortir des énergies fossiles; la reconnaissance et l’utilisation des savoirs traditionnels et des pratiques conservatrices des PI; la reconnaissance du rôle joué par les femmes et des discriminations dont elles sont victimes; la reconnaissance de la dette écologique du Nord envers le Sud; la pleine participation des PI dans l’organe de la CCNUCC; la création d’un fond d’aide publique au développement pour aider à l’adaptation aux changements climatiques; la restitution des terres aux PI ayant été expulsés; le rappel du besoin d’une action collective, publique comme privée, nationale comme mondiale, face au climat; la mise en place de la souveraineté alimentaire comme sortie de la crise climatiqueetc.

Mais le marché et la classe politique préfère jusqu’à maintenant nier leur droit à l’autodétermination pour faire vendre le capitalisme vert. Il est à espérer que les voix des peuples indigènes porteront lors du sommet de Copenhague et que nous serons nombreux à crier notre désaccord face à ce genre de solutions.

Le 4 novembre 2009.

Notes

|1| Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat.

|2| Convention-Cadre des Nations-Unies sur le Changement Climatique.

|3| Entre autre par l’action d’un groupe de pays du Sud, la Coalition of Rainforest Nation: http://www.rainforestcoalition.org/eng/

|4| Cela dépend du type de forêt, de la fertilité des sols, de la durée de la période sèche etc.

|5| Nous avons même vu les forêts européennes devenir émettrices de carbone durant les vagues de chaleur de l’été 2003.

|6| Perturbant souvent le cycle hydrologique et la composition des sols avec, entre autre, leur exigence en eau.)

|7| Le Groupe Thomas Sankara, par exemple, avait publié le témoignage de Sarwadi, paysan indonésien exproprié de ces terres pour un projet REDD.

|8| Sécheresses prolongées; disparition des nappes phréatiques, plantes et animaux; désertification; épidémies; baisse de la productivité agricole; migrations; inondationsetc.

|9| La diversité biologique préservée de leurs territoires ont, par exemple, bien servit l’industrie pharmaceutique.

|10| http://www.forestpeoples.org/

|11| Vidéo: http://www.youtube.com/watch?v=UtOR...



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