Mouvements de masse et auto-organisation en Amérique latine

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Amériques latines : émancipations en construction, Franck Gaudichaud (coord.), Syllepse, Les Cahiers de l’émancipation, Paris, 2013, 134 pages, 8 euros.

L’Amérique latine est depuis plus de dix ans la région du monde où les résistances au capitalisme néolibéral sont les plus puissantes. Des mobilisations ouvrières et populaires y ont été – au moins en partie – victorieuses. Des explosions de caractère révolutionnaire ou prérévolutionnaire y ont fait tomber des présidents et gouvernements. Dans plusieurs pays, de nouveaux régimes ont surgi, qui, un peu plus ou un peu moins, résistent à l’impérialisme dominant, font des concessions aux masses, s’appuient sur elles tout en tentant de les coopter et intégrer.

Il est donc logique que ce sous-continent soit aussi le lieu où les expériences d’auto-organisation ont été et restent les plus avancées. Le petit livre collectif publié par Syllepse en partenariat avec l’association France Amérique Latine, sous la coordination de Franck Gaudichaud, donne un aperçu de leur étendue et de leur diversité.

Dix articles, d’une dizaine de pages chacun, décrivent ainsi les actions d’une série d’acteurs sociaux (travailleurs et syndicalistes, paysans, chômeurs, sans-terre et sans toit, écologistes, femmes et féministes…) dans huit pays : Mexique, Venezuela, Colombie, Equateur, Bolivie, Brésil, Argentine et Uruguay. Difficile dans ces conditions d’aller un peu au fond des problèmes posés. Mais le lecteur peu ou moyennement informé apprendra dans tous les cas des choses utiles.

Difficile aussi d’en tirer des conclusions politiques, si ce n’est que, indéniablement, « ça bouge ». La présentation de la quatrième de couverture en reste d’ailleurs au niveau de généralité communément admis dans la gauche antilibérale : « une multiplicité d’expérimentations concrètes et manières alternatives de faire société : se dessinent alors la cartographie d’autres mondes possibles et d’autres formes d’organisations sociales, politiques et économiques (…) des germes de pouvoirs populaires qui cherchent les chemins de l’émancipation… »

Il serait inélégant de formuler un jugement de valeur sur chacune des contributions présentées dans cet ouvrage. Disons juste qu’elles présentent un intérêt inégal, que certaines valent vraiment d’être lues, tandis que d’autres avancent des interprétations pour le moins contestables.

Des questions cruciales C’est en fait la présentation générale de Franck Gaudichaud qui, en proposant un cadre d’analyse global (que les militantEs du NPA ne pourront que partager), donne une certaine cohérence à ce qui, sinon, paraîtrait un simple patchwork.

Elle rappelle ainsi que « si le thème du ”socialisme du 21e siècle” est revendiqué par des leaders comme Hugo Chávez, la région n’a pas pour autant connu d’expérience révolutionnaire au sens d’une rupture avec les structures sociales du capitalisme périphérique » ; que « quelques gouvernements mènent des politiques aux accents anti-impérialistes et des réformes de grande envergure », mais que « le “progressisme” gouvernemental revêt aussi parfois les habits d’un social-libéralisme sui generis » ; et, plus généralement, qu’une « stratégie ‘‘extractiviste’’ » est « désormais partagée par l’ensemble des gouvernements de la région », « basée sur une vision néodéveloppementiste, maintenant ou renouvelant le saccage des ressources naturelles » et « une forte dépendance à l’égard du marché mondial », « extrêmement coûteuse sur le plan social et environnemental ».

De même le coordinateur a-t-il le mérite de rappeler qu’une série de processus relatés dans le livre sont authentiquement des mouvements « par en bas » tandis que d’autres, pour l’essentiel « par en haut », sont largement conditionnées par des partis politiques et des gouvernements (qui se maintiennent dans le cadre de l’ordre capitaliste) et donc – conclue-t-on d’un point de vue anticapitaliste et révolutionnaire – beaucoup plus contradictoires et sujettes à caution.

Cependant, une partie des contributions ne développe ni même ne reprend ces problématiques. C’est particulièrement criant dans le cas de processus d’auto-organisation impliquant directement la classe ouvrière : quels rapports, quels conflits avec les autorités et les bureaucraties syndicales et politiques, pour quels enjeux de fond ? Comment les travailleurs peuvent-ils avancer dans la tâche fondamentale consistant à conquérir leur indépendance politique ?

Il faudra sans doute un autre livre pour esquisser des réponses. En attendant, Amériques latines : émancipations en construction apporte des bases qui servent au moins à poser les questions. 

Jean-Philippe Divès