Marx : la dette publique et la bancocratie

Le capitalisme naît en Occident de transformations historiques successives. La société féodale donne naissance à l’absolutisme et c’est à cette époque qu’apparaissent pour la première fois sous leurs formes modernes les banques centrales et les dettes d’État. Ces phénomènes marquent de leur empreinte l’essor du capitalisme. En période de crise, ils ressurgissent avec violence. Loin d’être un phénomène extérieur ou marginal, les dettes sont au cœur du fonctionnement du capitalisme.
« Le crédit, voilà le credo du capitalisme ».
Le présent texte est un extrait du dernier chapitre du livre 1 du Capital de Karl Marx.

Les dettes publiques, nées à Venise et Gênes au Moyen Âge, prennent possession de l’Europe à la fin du xviie siècle, au temps des manufactures. Le régime colonial, avec son effroyable commerce maritime et ses guerres commerciales, leur sert alors de serre chaude.
La dette publique, en d’autres termes, l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte le capitalisme. La seule partie de la prétendue richesse nationale qui entre réellement dans la propriété collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de l’idée que pour la classe dominante, plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit, voilà le credo du capitalisme. Ainsi le manque de foi dans la dette publique vient-il, dès la naissance de celle-ci prendre la place du péché contre le Saint-Esprit.
La dette publique devient un des leviers les plus puissants de l’accumulation du capital. Par un coup de baguette magique, elle dote l’argent par nature improductif du pouvoir reproducteur et le convertit ainsi en capital : A-A’, sans qu’il ait à subir les risques inséparables de sa transformation éventuelle en marchandise : A-M-A’.
Les acheteurs de dettes publiques font une bonne affaire car leur argent métamorphosé en bons du Trésor faciles à vendre, continue généralement à fonctionner entre leurs mains comme autant d’argent liquide. À part la bonne fortune des intermédiaires financiers entre le gouvernement et la nation et celle des capitalistes, auxquels une bonne partie de ces sommes rend le service d’un capital tombé du ciel, la dette publique alimente les émissions d’action et d’obligation, les marchés financiers, la spéculation, en somme les Bourses de valeurs et le système bancaire moderne.
Dès leur naissance, les grandes banques affublées du nom de banques publiques ou nationales, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. L’accumulation de dettes publiques a pour mesure infaillible le volume et le cours des emprunts d’État émis par ces banques, dont le développement date de la fondation de la Banque d’Angleterre en 1694. Celle-ci commença à prêter son argent au gouvernement à un taux d’intérêt de 8 %, en même temps, elle était autorisée par le Parlement à créer de la monnaie pour le même montant sous forme de billets de banque qu’on lui permit de mettre en circulation.
Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui doit en payer le remboursement et les intérêts, le système moderne des impôts est le corollaire obligé des emprunts et donc des dettes publiques. Les emprunts permettent aux gouvernements de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent immédiatement mais ils entraînent à leur suite une augmentation des impôts. De l’autre côté, la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements en cas de nouvelles dépenses extraordinaires à avoir recours à de nouveaux emprunts, de nouvelles dettes.
La fiscalité moderne, dont les impôts indirects sur les objets de première nécessité1 et, partant, l’enchérissement, de ceux-ci, forment le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique. En Hollande, où ce système a été inauguré, Johan de Witt (1625-1672) l’a exalté dans ses Maximes comme le plus propre à rendre le salarié soumis, frugal, industrieux, et... exténué de travail. L’influence délétère qu’il exerce sur la situation des salariés s’est accompagnée historiquement de l’expropriation massive et forcée des paysans, des artisans, et des autres éléments de la petite classe moyenne.
La grande part qui revient à la dette publique et au système de fiscalité correspondant, dans la capitalisation de la richesse et l’expropriation des masses, a conduit à y chercher, à tort, la cause première de la misère des peuples modernes.

Ce fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des paysans et des travailleurs indépendants, de convertir en capital leurs instruments de travail et d’abréger de force la transition du mode de production féodal au capitalisme moderne. Le procédé fut encore simplifié sur le continent, où Colbert avait fait école. Le capital arrivait tout droit aux industriels en provenance du trésor public.
Dettes publiques, exactions fiscales, régime colonial, protectionnisme, guerres commerciales, etc. Ces rejetons de la fin du xviie siécle prennent un développement gigantesque lors de la naissance de la grande industrie au xixe siècle. Voilà ce qu’il en a coûté pour dégager les « lois naturelles et éternelles » du capitalisme. Ne dirait-on pas que l’humanité est un séjour de damnés ? C’est avec des taches de sang sur une de ses faces que l’argent est venu au monde2. Le capitalisme vient au monde en transpirant de la tête aux pieds, la sueur et le sang.
Karl Marx

Nouvelle traduction d’un extrait de Das Kapital, 24e Kapitel, Genesis der industriellen Kapitalisten par Frédéric Gudéa.
1. Comme la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA)
2. Du crédit public et de son histoire, Marie Augier, 1842, p265.

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