Lumières et ombres du processus bolivarien

Par Franck Gaudichaud

Penser le processus bolivarien au Venezuela est indispensable pour comprendre une partie des évolutions de l’Amérique latine actuelle. La « révolution bolivarienne » et l’arrivée au gouvernement d’Hugo Chávez en 1998 ont signifié une inflexion – puis de profonds changements politiques et sociaux – pour ce pays pétrolier dépendant, patrie du héros de l’indépendance sud-américaine, Simon Bolivar. Chávez a également su s’imposer sur la scène géopolitique régionale comme un acteur incontournable. Manne pétrolière, repolitisation de la société, importantes réformes sociales, lancement d’une dynamique de participation populaire, nationalisme anti-impérialiste, appels au « socialisme du xxie siècle » : autant d’ingrédients qui font l’originalité du cocktail bolivarien et ont attiré l’attention – voire parfois subjugué – toute une partie de la gauche mondiale, quelle soit sociale-libérale, anticapitaliste ou réformiste.

L’hexagone n’échappe pas à la règle. Il suffit de constater avec quel déchaînement les moyens de communication dominants peuvent (mal)traiter régulièrement le gouvernement vénézuélien, à coups de divers « mots doux », pour confirmer, si besoin était, l’impact et l’intérêt politique de cette expérience. Ceci, d’autant plus, au moment où les crises du capitalisme semblent obscurcir l’horizon des alternatives radicales : alors que les peuples de l’Europe sont saignés aux quatre veines, des airs frais de post-néolibéralisme nous viennent de l’autre côté de l’Atlantique. 

Mais qu’en est-il vraiment ? Et avec quels outils décrypter les réalités de ce qui est parfois présenté comme un dangereux « populisme » ou « bonapartisme » par les uns ou comme l’incarnation d’un authentique « socialisme du xxie siècle » par les autres ? Quelques rares auteurs ont déjà commencé ce travail, mais la plupart du temps en espagnol ou en anglais. C’est le cas du sociologue (et altermondialiste) vénézuélien Edgardo Lander ou du politiste anglo-saxon Steve Ellner. En France, un premier pas a été franchi en 2009 par une équipe d’universitaires, démontant au passage un certain nombre d’affabulations, mais en se positionnant essentiellement depuis le champ académique1.

Dans ces conditions, la publication d’un livre en français, rédigé à quatre mains, qui cherche à expliquer de manière claire la « révolution bolivarienne », avec esprit critique et en assumant jusqu’au bout une tonalité militante, est une très bonne nouvelle. Les deux compères qui commettent cet opus nous avaient déjà offert par le passé un voyage stimulant au travers des luttes chiliennes durant la dictature de Pinochet2. Pierre Mouterde est journaliste et militant de Québec solidaire, bon connaisseur de l’Amérique latine ; quant à Patrick Guillaudat, docteur en anthropologie, il est aussi syndicaliste à Sud Rail, militant du NPA et membre de l’association de solidarité France Amérique Latine. Leur ouvrage est issu d’un long travail de recherche (en témoigne la bibliographie) mais aussi de plusieurs séjours sur place, au Venezuela.

Leur pari ? « Evaluer de manière critique les années Chávez sans en écarter le formidable potentiel de transformation sociale » et « tenter de faire la généalogie de cette révolution, d’en retrouver le fil, d’en montrer les dynamiques internes et les tensions, les possibles dépassements et d’en déchirer les énigmes ». Selon eux, l’axe central d’une telle tentative doit consister en ce que devrait être toute approche marxiste critique : partir de la dynamique réelle du conflit social et anti-impérialiste étudié ; chercher à en restituer les difficultés et conquêtes. Et surtout, historiciser et contextualiser le processus analysé. Toute la première partie du bouquin sur l’héritage colonial et ses conséquences gigantesques en termes de dépendance, mais aussi sur « la malédiction pétrolière » et la formation sociale clientéliste qu’elle a forgée, nous semble très réussie.

Un processus « passablement atypique »

Ce livre tente d’éviter deux écueils majeurs. Tout d’abord, celui de disqualifier le processus bolivarien a priori en lui appliquant – sans chercher à comprendre – l’étiquette de « populisme ». D’autre part, refuser de se faire « le propagandiste éclairé » du gouvernement Chavez, « en se limitant à ne faire ressortir que les côtés positifs de cette révolution, mettant implicitement entre parenthèses tout ce qui pourrait faire problème, comme si la solidarité militante exigeait de ne jamais franchir une certaine ligne ». Bien entendu l’exercice n’est pas aisé et on sent au fil des pages que l’équilibre choisi est parfois instable, les auteurs préférant clairement insister in fine sur les avancées sociales et démocratiques, plutôt que de hurler avec les loups néolibéraux. Selon eux, le processus de transformation au Venezuela serait « passablement atypique » : « S’il a pour point de départ la victoire électorale d’un ex-militaire putschiste à l’indéniable charisme et si, à ses débuts, il s’est moins caractérisé par des mesures proprement révolutionnaires que par d’importantes réformes, il n’en a pas moins touché à deux piliers majeurs de la politique vénézuélienne : la gestion de sa richesse pétrolière et l’orientation de sa politique étrangère. Il a même fini par suivre un cours tangentiellement révolutionnaire. Lorsque fouetté par les tentatives de déstabilisation répétées d’une opposition de droite hargneuse, non seulement a-t-il donné lieu à d’énergiques réactions populaires, mais encore il a permis de consolider, autour d’une manifeste volonté de révolution, un secteur important des forces armées ».

Cet écrit n’occulte cependant à aucun moment la permanence d’un Etat rentier et corrompu, un modèle de développement extractiviste qui peine à diversifier l’économie, le maintien d’un immense secteur privé articulé à plusieurs formes de capitalisme d’Etat ou encore le poids croissant d’une « bourgeoisie bolivarienne », qui n’entend pas se laisser déposséder par les classes populaires mobilisées. La politique internationale, parfois erratique, du gouvernement est aussi expliquée, tout comme est dénoncée le soutien apporté par ses dirigeants à plusieurs dictateurs du Moyen et Proche-Orient, au nom d’un anti-impérialisme campiste désastreux3.

Dynamique de rupture

L’objet de ce bref compte-rendu n’est pas de revenir en détail sur les différents thèmes abordés. Parmi eux, notons l’intérêt particulier du chapitre sur le mouvement syndical et ouvrier, analysant assez finement les difficultés de la construction d’une nouvelle centrale « lutte de classe » (l’UNETE) face au syndicalisme mafieux issu du système politique précédent. Là encore, on voit bien la pression pour des militants anticapitalistes qui cherchent à construire un mouvement ouvrier indépendant, défendant l’idée du contrôle ouvrier et qui se trouvent rapidement en butte avec la bureaucratie, les patrons et les velléités de contrôle par en haut de la part du ministère du travail4.

A souligner également, cette fois sur le plan théorique, la discussion amorcée par Guillaudat et Mouterde sur la question de la « bataille de l’hégémonie », en prenant leur distance avec les positions de Chantal Mouffe et d’Ernest Laclau, très en vogue en Amérique Latine (et qui tendent à laisser de côté la problématique essentielle de la propriété des moyens de production).

Dans leur conclusion, les auteurs semblent confiants dans la capacité du mouvement populaire bolivarien à approfondir les conquêtes qu’il a mis en place et à poursuivre une dynamique de rupture avec l’ordre établi. Alors qu’au moment où nous écrivons ces lignes, le président Chávez annonce son possible retrait de la vie politique (transitoire ou définitif ?) du fait d’un cancer, c’est précisément la possibilité d’un processus de changement sans et au-delà de l’hyper-présidentialisme chaviste qui est en jeu. Même si nous sommes certainement moins optimistes que les auteurs sur divers points de la conjoncture vénézuélienne, ce livre permet de se poser les bonnes questions, sans jamais tomber dans la caricature. Une lecture indispensable pour alimenter le débat sur cette expérience qui démontre que l’intégrisme néolibéral peut être remis en cause, y compris à la périphérie du système-monde capitaliste. o

1. O. Compagnon, J. Rebotier, S. Revet (dir.), Le Venezuela au-delà du mythe, Chávez, la démocratie, le changement social, Les Éditions de l’Atelier, Paris, 2009.

2. Les mouvements sociaux au Chili : 1973-1993, l’Harmattan, Paris, 1995.

3. Voir le dossier sur le Venezuela dans TEAN La Revue n° 38 de janvier 2013.

4. Lire notre analyse de conjoncture sur « Les tensions du processus bolivarien : nationalisme populaire, conquêtes sociales et capitalisme rentier » ainsi que l’entretien réalisé à Caracas avec des militants de Marea Socialista, courant anticapitaliste bolivarien, dans le numéro de novembre-janvier 2013 de la revue Inprecor (articles accessibles en ligne www.inprecor.fr/article-inprecor?id=1380 et www.inprecor.fr/article-inprecor?id=1381).

 

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