Littérature : pour les étrennes, penser à Diderot…

C’est avec quelque retard que l’Anticapitaliste célèbre le 300e anniversaire de la naissance de Denis Diderot, le 5 octobre 1713. Il vécut jusqu’en 1784 participant pleinement au combat des philosophes des Lumières qui mirent au monde et popularisèrent les idées qui trouvèrent leur aboutissement dans la révolution de 1789.

Ils furent de véritables militants d’un parti aux contours certes non délimités et aux multiples tendances, mais qui participait d’un bouleversement économique, social, intellectuel qui révolutionna la société et vit l’ascension de la bourgeoisie. Diderot fut un des co-rédacteurs de l’Encyclopédie, « un tableau général des efforts de l’esprit humain », œuvre collective qui met en valeur « l’enchaînement des idées ». Bataillant contre l’Église et l’absolutisme, il a connu les cachots. « Telle est la valeur historique de Diderot : participer aux Lumières, exprimer le point de vue le plus radical de la bourgeoisie, qui était alors la classe la plus révolutionnaire, commencer à exprimer le caractère sensible de la matière » écrit Lénine.
Diderot est un matérialiste original pour son siècle. La matière est mouvement et sensibilité, nos perceptions sont à l’origine de nos connaissances. Contre l’idéalisme et la religion il ouvre ainsi la voie au matérialisme le plus moderne, évolutionniste, dialectique. « Dans cet univers, tout est en translation […] Tout est dans un repos relatif en un vaisseau battu par la tempête. Rien n’y est en un repos absolu... ». Il se considère comme un acteur dans la vie sociale : « Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire ! »

Actualité de la critique sociale
Un des aspects les plus avancés de sa critique sociale, parfois laissé de côté, est la critique de l’hypocrisie des mœurs, de la morale dominante, du mariage. Il l’expose à travers la fiction de la rencontre et du dialogue entre un prêtre et une jeune femme puis un vieillard Tahitiens racontée dans le Supplément au Voyage de Bougainville. « La jalousie ? Passion d’un animal indigent et avare qui craint de manquer ; sentiment injuste de l’homme : conséquence de nos fausses mœurs et d’un droit de propriété étendu sur un objet pensant, sentant, voulant et libre. » La Religieuse, roman publié après sa mort, s’inscrit dans cette critique et fait toujours scandale, au point que le premier film qui en fut tiré avait été interdit en 1967, De Gaulle étant alors au pouvoir.
Comme Voltaire, Diderot espérait pouvoir faire passer ses idées en influençant les despotes éclairés qui se piquaient de philosophie, de science ou de musique. Il trouva ainsi refuge auprès de l’impératrice Catherine II de Russie, la plus despotique des souverains d’Europe. Contradiction d’un siècle où pointait une bourgeoisie encore soumise à la tutelle de l’absolutisme, avant que les classes populaires ne prennent les affaires en main...
À la question : « Quel est votre prosateur préféré ? », Marx avait répondu : « Diderot ». Pourquoi ne pas aller voir nous-mêmes ? Le Neveu de Rameau, Jacques le Fataliste, Le Rêve de d’Alembert, Supplément au Voyage de Bougainville, la Religieuse, Lettres à Sophie Volland, autant de moments pleins de vie, d’ironie, de liberté, d’idées, ces idées que Diderot appelait « mes catins ».
Sans aucun doute, Diderot, chaînon essentiel dans le développement du matérialisme, nous aide à nous réapproprier un matérialisme militant vivant, loin des caricatures qui ont transformé la dialectique des luttes de classes en une vision manichéenne du monde…

Yvan Lemaitre

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