Les colonies et leur place dans la dynamique révolutionnaire

La Révolution française a eu un retentissement considérable aux Caraïbes. Elle a impacté les couches dirigeantes créoles, mais plus encore insufflé aux marrons1 et aux esclaves une dynamique révolutionnaire qui conduisit à l’abolition de l’esclavage, avant son rétablissement par Napoléon en 1802.

Les colons du 18e siècle, à la manière des treize colonies anglaises d’Amérique du Nord, revendiquèrent leur droit à accumuler des profits se heurtant en cela aux monopoles des puissants cercles commerciaux européens qui imposaient dans les colonies leurs diktats. Cette volonté émanant des classes dirigeantes s’est combinée avec l’aspiration profonde de la grande majorité de la population, composée d’esclaves et de libres de couleur qui voulaient la liberté, l’égalité et la fin des privilèges, réservées à une toute petite minorité blanche. 

C’est au nom de la liberté, forts des idéaux de la guerre civile anglaise2 et de la Glorieuse Révolution3, des idées des Lumières et contre l’« exclusif » colonial anglais, que les colons américains des treize territoires se soulevèrent en 1773, conduisant à l’acte d’indépendance du 4 juillet 1776. Ce célèbre exemple venu d’Amérique du Nord s’est accompagné d’autres révoltes, que ce soit en Martinique avec le fameux Gaoulé4 de 1717 ou avec les « révoltes blanches » dans la partie française de Saint-Domingue (la future Haïti).

Les colons des Caraïbes ou encore de l’Amérique espagnole, portugaise, danoise ou hollandaise étaient attachés à leurs gains financiers et n’acceptaient pas que l’essentiel des richesses partent dans les caisses de rois vivant à des milliers de kilomètres, de marchands bataves ou de leurs « associés » européens. Farouchement esclavagistes, ils participaient activement au commerce triangulaire mais en réclamaient une part plus importante que celle que leur laissait le statut colonial.  

Les colonies françaises dans la tourmente

Les bourgeoisies « créoles » des colonies françaises, les Blancs, se divisèrent très vite en deux camps : ceux des campagnes et ceux des ports et des grands centres urbains. La bourgeoisie créole des campagnes était détentrice de la terre donc des exploitations : les habitations de canne, de cacao, de coton, de café, de muscade, de cannelle, de vanille. Ces planteurs Békés s’enthousiasmèrent pour les premières phases de la Révolution et furent particulièrement satisfaits d’obtenir des Assemblées coloniales, où le parti de la campagne dominait celui des villes, ce qui lui permettait de fixer selon ses intérêts les taxes et autres contributions. 

La bourgeoisie des ports et des centres urbains, notamment à Saint-Domingue, à Basse-Terre et Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, Saint-Pierre et Fort-Royal en Martinique, Castries à Sainte Lucie, était surtout commerçante. Elle importait des biens, exportait des produits coloniaux et finançait les planteurs. Au moment où le commerce transatlantique représentait les trois quarts de l’excédent commercial en France, elle était une vraie puissance. Cette bourgeoisie voulait renverser la suprématie politique que les planteurs s’étaient
accordés dans les Assemblées coloniales. Elle avait le soutien d’une large partie des « petits blancs » des villes (artisans, petits commerçants, cabaretiers, ouvriers). Elle rejoignit de ce fait ceux qui en France voulaient aller plus loin dans la Révolution et forma le camp des « Patriotes ». Par contre, elle refusa l’alliance avec les « mulâtres » c’est-à-dire libres de couleur (métis et esclaves émancipés) et, bien entendu, avec les esclaves, s’opposant pour les premiers à toute idée d’égalité et pour les seconds à tout rêve d’émancipation. 

Esclaves des Antilles et libres de couleur donnent le ton

Dans les colonies françaises et dans les anciennes colonies des Antilles qui n’étaient plus sous domination française par suite des conflits franco-britanniques de la seconde moitié du 18e siècle, chez les libres de couleur et chez les esclaves, les événements des années 1787, 1788 et du premier semestre de 1789 furent suivis avec un grand intérêt. On savait qu’il existait une « Société des amis des Noirs »5 visant à une amélioration du sort des Noirs. On savait aussi que les colons s’étaient réservés à eux seuls le droit de faire connaître leurs vœux en guise de cahiers de doléances. On apprit fin juillet 1789 la transformation, un mois plus tôt, des Etats généraux en Assemblée nationale. Pourtant on n’avait pas connaissance fin août 1789 de l’existence d’une Assemblée constituante, ni de la révolte des 13 et 14 juillet, ni de la nuit du 4 août abolissant les privilèges, ni encore de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, lorsque se produisit en Martinique une révolte d’esclaves.  

Le 29 août 1789, des esclaves firent savoir par une adresse envoyée au gouverneur qu’ils exigeaient la liberté que le roi avait accordée aux Etats généraux. Cette exigence fut payée par une terrible répression. Lorsque l’on apprit, un mois plus tard, que la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen proclamait par son article 1 que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », ce fut une nouvelle raison d’espérer. C’est alors que des dizaines d’insurrections eurent lieu dans toutes les colonies. La plus célèbre étant celle de Bois Cayman, le 15 août 1791. Des victoires furent enregistrées dans les provinces du Nord jusqu’en septembre 1793, entraînant le décret révolutionnaire du
4 février 1794 (16 pluviôse an II) abolissant l’esclavage.

Ce fut alors la grande épopée des « Jacobins noirs » de Saint-Domingue. Dans la nuit du 22 au 23 août 1791, des dizaines de milliers d’esclaves se révoltèrent au nord de l’île. Les colons et les Amis des Noirs se rejetèrent mutuellement la responsabilité de l’insurrection des esclaves. Cette révolte n’était pas localisée, limitée à une propriété, mais d’emblée un soulèvement de masse, à l’échelle régionale. Elle fut favorisée par le rôle que jouèrent Sonthonax et Polverel, commissaires dépêchés par la Convention sur l’île. Ils enregistrèrent rapidement un divorce avec les colons, qui au demeurant déclenchèrent des émeutes contre les mulâtres – nombreux à Saint-Domingue – et contre Sonthonax.

La situation en France, marquée à ce stade par la lutte de la fraction jacobine contre les Girondins, favorisa le travail de Sonthonax en faveur de l’abolition de l’esclavage. Mais c’est surtout la révolte des esclaves, combinée à la rivalité commerciale opposant l’Angleterre à la France, qui poussa les conventionnels à l’abolition de l’esclavage. En effet, l’Angleterre appuyait en sous-main les révoltes d’esclaves pour tenter de limiter l’emprise de la France aux Caraïbes. 

La révolte de Saint-Domingue eut un immense retentissement aux Caraïbes et se prolongea à la Guadeloupe avec la Mulâtresse Solitude, Ignace de Massoteau et Delgrès. Une vie révolutionnaire intense s’y développa jusqu’en 1802, année du rétablissement de l’esclavage par Bonaparte. Dans les autres îles de La Caraïbe, comme en Amérique du Sud, existait aussi une prodigieuse mobilisation : à Sainte-Lucie contre les colons anglais avec la « Guerre des bandits », en Dominique avec la « Guerre des bois », à Grenade avec Julien Fédon et aussi à Saint-Vincent où les guerriers garifunas (Caraïbes Noirs) de Joseph Chatoyer furent massacrés et déportés…

En 1793, les esclaves sous la direction de Toussaint Louverture obtiennent leur émancipation à Saint Domingue (la future Haïti) et soutiennent la Révolution française, mais doivent se défendre contre tous ceux qui veulent attenter à leur liberté. C’est ainsi que l’armée de Bonaparte sera vaincue après une guerre terrible. L’indépendance, obtenue en 1804, permis aux  Haïtiens d’abolir l’esclavage dans la partie espagnole de Saint-Domingue et d’aider Bolivar dans sa lutte pour l’indépendance du Venezuela, de la Colombie, du Panama, de l’Equateur, du Pérou et de la Bolivie. Cette aide se fit en obtenant l’engagement d’abolir l’esclavage dans tous ces territoires. Tout au long du 19e siècle, Haïti resta la référence et le point d’appui  pour  la libération des esclaves sur tout le continent  américain.

Gilbert Pago

Notes :

1. Terme par lequel étaient désignés les esclaves ayant fui les plantations.

2. Révolution qui secoua l’Angleterre entre 1641 et 1649, conduisant à l’exécution du roi Charles Ier.

3. En Angleterre en 1688 à 1689, remplacement définitif de la dynastie des Stuart, instaurant une monarchie parlementaire à travers l’encadrement des pouvoirs royaux et le renforcement du poids du parlement.

4. En 1717, le gouverneur de la Varenne et son intendant viennent interdire la création de nouvelles sucreries et le commerce du sucre avec les îles voisines. Ils sont invités à un banquet dans habitation du Diamant. Des colons, venus en nombre au dîner, les séquestrent avant de les emmener au nord de l’île, où ils les déposent de force dans un navire pour la France.

5. Fondée en 1788 par des Girondins, Brissot et Clavière, la Société des amis des Noirs visait à améliorer le sort des Noirs libres, et militait pour l’abolition de la traite (pas de l’esclavage). Elle fut mise en échec dans ces initiatives par les colons de Saint-Domingue et leurs représentants. Elle montra vite les limites de ses orientations modérées alors que ses principaux membres étaient arrivés au gouvernement. Elle choisit de tenter de réprimer l’insurrection des esclaves, préférant accorder la pleine qualité de citoyens aux seuls hommes libres de couleur. Elle fut très vite dépassée, par le sort politique des Girondins et par la rapide évolution de la situation politique en France et à Saint-Domingue, qui aboutit à la proclamation de l’abolition de l’esclavage par la Convention montagnarde et le Comité de salut public, le 4 février 1794. Cependant, pendant près de trois ans et jusqu’en mai 1791, ses membres furent presque seuls à se préoccuper de ces questions, se montrant ainsi plus avancés sur le sujet plus avancés que nombre de révolutionnaires jacobins.

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