Le ravissement de Britney Spears

Alors qu’un groupe terroriste aurait planifié l’enlèvement de Britney Spears, les services français décident d’envoyer à Los Angeles un de leurs agents afin d’assurer la protection de la star – et accessoirement de redorer leur blason auprès de leurs collègues étatsuniens.

Voilà notre homme plongé dans le quotidien trépidant des stars d’aujourd’hui : shopping, déchirements familiaux, cures de désintox et relations ambivalentes avec la presse people… Sans compter qu’il ne dispose pas du permis de conduire : dans une métropole de cette envergure, ce n’est pas le moindre des handicaps, mais cela donne l’occasion, à travers les improbables déambulations auxquelles le narrateur se trouve contraint, de ces magnifiques descriptions auxquelles Rolin nous a habitués et dans lesquelles il excelle. Ces promenades laissent aussi le temps à notre espion de se plonger dans de profondes réflexions au sujet de Britney Spears, évidemment, mais encore de Katy Perry ou de Lindsey Lohan – une activité qui n’encombre pas outre mesure ses facultés intellectuelles – et lui fait croiser toute une galerie de personnages improbables.

Car derrière le scénario en forme de blague potache, Rolin se livre à une exploration d’un quotidien vide et sans perspectives, que ne remplissent que difficilement les agitations vaines de sens de toutes ces stars qui font la une des magazines. Ce pas de côté, par rapport à ses travaux antérieurs, a de quoi surprendre et dérouter. Une fois passée la surprise, le roman se révèle être une réflexion sur le rôle de l’art dans une société de divertissement généralisé, comme l’indiquent tout à la fois l’écho au roman de Duras et la courte anecdote au sujet du travail de Rothko : le peintre, ayant satisfait la commande d’un grand restaurant, décida d’y dîner pour constater l’effet produit par son travail. En sortant, il décida de reprendre ses toiles et de restituer l’argent, comprenant que pour la clientèle de ce restaurant de très haut standing, son art ne sera jamais rien d’autre qu’un ornement.

Par des voies détournées, Rolin retrouve comme une perspective de classe – bien qu’il s’en défende vigoureusement. La façon dont il met en scène, avec beaucoup d’humour, Bob Avakian et son Revolutionary Communist Party, organisation maoïste américaine, lui permet sans doute de tenir son passé à distance, mais ne résout pas pour autant les problèmes actuels de la société du spectacle et de l’abrutissement généralisé. Car en définitive, l’art, loin d’être la source d’un ébranlement du regard et des conceptions du monde pour la bourgeoisie, n’est qu’un subtil délassement, un doux ornement qui participe de sa capacité à imposer sa façon de voir au plus grand nombre. En excluant désormais a priori toute perspective d’émancipation sociale, Jean Rolin prend le risque de l’impuissance et de se laisser submerger par l’insignifiance – et son roman témoigne de ce risque qui guette certes la société, mais encore plus notre écrivain.

Jean Rolin, Folio, Gallimard, 2013, 272 pages, 6,50 euros.

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