Le président des riches. 
Enquête sur l’oligarchie 
dans la France de Nicolas Sarkozy

Le nouvel ouvrage de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot prolonge la réflexion en scrutant les rapports entre la grande bourgeoisie capitaliste et le pouvoir politique actuel. Il évoque successivement la politique fiscale mise en œuvre, les amis fortunés de Sarkozy, les dessous de la suppression de la publicité dans l’audiovisuel public, le Grand Paris et bien d’autres sujets. Nouveau constat: dans l’Histoire, rarement l’oligarchie aura disposé au sommet de l’État d’un représentant aussi manifestement dévoué à la défense de ses intérêts. C’est cela la signification concrète de la notion de «droite décomplexée» promue par 
N. Sarkozy… Les deux sociologues nous le rappellent: si la bourgeoisie est mobilisée, c’est parce qu’elle mène une guerre - une «guerre de classe» - et le pouvoir politique est l’une des armes de cette guerre. On retiendra aussi leur double conviction: d’abord, il faut apprendre à connaître l’adversaire et, donc, «s’intéresser aux différentes composantes de l’oligarchie». Et ensuite… l’imiter: «il faut faire des riches notre exemple. Leur puissance est due à leur solidarité».

Avec l’aimable autorisation des éditions Zones et, bien sûr, l’accord de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Tout est à Nous ! La Revue publie ici deux extraits de cet ouvrage, où les auteurs explicitent leur démarche et suggèrent quelques pistes de travail.

Bonnes feuilles

Extrait 1 (page 12)

CONNAÎTRE L’ADVERSAIRE

Ce combat incertain exige que soient dévoilés les moyens et les méthodes de l’adversaire. Pour le vaincre, ne faut-il pas le connaître? Aussi cet ouvrage prétend-il ouvrir quelques portes. Dans un souci constant de transparence et de lisibilité, nous donnons à lire des faits, des preuves, nous multiplions les histoires et les exemples pour emmener le lecteur sur la réalité du terrain, à LaDéfense, à Neuilly et dans les lotissements chics où l’entre-soi permet la consolidation des réseaux. Les sources sont indiquées: il faut vaincre l’opacité du pouvoir, l’un de ses remparts les plus solides.

Il fut un temps où la légitimité était l’arme par excellence des possédants. La culture, le caritatif, la simplicité apparente, la politesse envers le personnel qui servait, et le rôle économique indéniable de l’industriel, du patron connaissant son affaire: la domination sociale pouvait donner le change. Mais qu’est-ce qui peut rendre légitimes les bonus pharaoniques, les prises de bénéfice à la Bourse, les plus-values démentielles des spéculateurs? Les dominants ne sont plus légitimes: ce sont simplement les plus forts.

Dans la France de Nicolas Sarkozy, l’argent est décomplexé, assumé, et l’appât du gain est la raison nécessaire et suffisante de l’enrichissement. L’obscurité calculée des manœuvres financières, les formules mathématiques comme tenues de camouflage, la prétention des grands discours technocratiques des politiques et des dirigeants des banques centrales, la dispersion des lieux stratégiques et leur invisibilité: les classes populaires ne sont-elles pas hors jeu?

En mai1968, on mettait le feu à la Bourse. En 2010, où est le champ de bataille, où est le point à frapper? Le transfert des connaissances est stratégique: il faut vaincre le mur de l’obscurantisme moderne, mettre au jour les manœuvres et les pièges tendus, dévoiler les mécanismes. Le capitalisme a changé. Il ne s’agit pas de le refonder, les capitalistes le font très bien eux-mêmes. Il s’agit de le confondre pour pouvoir espérer lui substituer la liberté, l’égalité et la fraternité.

Dès le 7 mai 2007 au matin, nous avons décidé de collecter et classer les articles de presse et les documents permettant de conserver la mémoire de cette avalanche de changements et de ruptures aux fortunes diverses, initiés sous le règne sarkozyste. Ce simple effort quotidien a permis de sauvegarder une mémoire mise à mal par le flot impétueux qui submerge sans cesse l’actualité. Conserver la chronologie des événements, leur enchaînement, la trace des déclarations tonitruantes, est le moyen de mettre en évidence les tours de passe-passe d’un pouvoir déguisé en magicien. (…)

L’adversaire est fort, la classe dominante est mobilisée sur tous les fronts. Ce constat risque d’être désenchanteur. Aussi terminons-nous en suggérant, à partir de réflexions sociologiques, des lieux où porter le regard et l’action. Pour contrer la collusion des élites, la connaissance de leur fonctionnement est un premier combat, mais aussi la condition d’une posture critique vis-à-vis de ceux qui mènent une guerre psychologique résolue contre les peuples désemparés. Le lecteur pourra s’y appuyer pour ne plus se laisser intimider et berner par les prétendues ruptures d’un pouvoir qui demeure ferme et constant dans son 
orientation de classe.

Extrait 2 (p 194)

Faire connaissance avec l’oligarchie

Un changement de société, allant vers plus de justice sociale, moins d’inégalités économiques, un accès plus large au savoir et à la culture, suppose de maîtriser la connaissance des réseaux qui contrôlent et asservissent la grande majorité du peuple français.

Chaque citoyen doit s’intéresser aux différentes composantes de l’oligarchie, en commençant par celles dont le pouvoir s’exerce sur son lieu de résidence et sur son travail. S’informer sur les appartenances politiques des élus, être attentif aux relations qu’ils entretiennent avec les entrepreneurs de travaux publics, les promoteurs et les industriels. Dresser un tableau des interconnexions entre ces personnages importants, omniprésents dans la presse locale, qui, ensemble, ont un pouvoir dont on ne peut prendre conscience qu’en additionnant leurs liens et leurs interrelations. Construire les réseaux et les faire connaître.

Un travail de longue haleine peut-être, mais qui, dans son élaboration même, amène à réfléchir sur sa propre position dans le monde social et permet de prendre un peu de distance par rapport à sa vie personnelle, ainsi replacée dans la complexité des relations qui incluent, mais aussi excluent.

Cette vigilance vaut pour l’univers professionnel. Quelle que soit sa place dans la hiérarchie, tout salarié doit connaître, grâce aux syndicats de l’entreprise ou par ses recherches personnelles, qui la dirige, à quel groupe elle appartient, quels en sont les principaux actionnaires et qui siège dans son conseil d’administration. Ne pas ignorer les rémunérations des uns et des autres, les bénéfices de l’entreprise, ses ramifications en France et dans le monde doit aider à faire valoir ses droits, et rendre plus prudente la direction se 
sachant observée.

Toute bibliothèque municipale ou d’entre-prise devrait mettre à la disposition de ses lecteurs les ouvrages de référence qui donnent d’utiles renseignements sur les réseaux des dirigeants. Le Who’s Who, par exemple. Excellent ouvrage qui permet de recouper les informations sur les individus. De l’origine sociale aux différents postes occupés en passant par les écoles fréquentées et les diplômes obtenus, le Who’s Who est une encyclopédie biographique de toutes les élites françaises. Les adresses professionnelles et privées sont également indiquées.

Alors que la présence dans cet ouvrage est de l’initiative de la rédaction, la personnalité sollicitée pouvant toujours refuser d’y être mentionnée, le Bottin mondain est, quant à lui, un annuaire familial où les familles nucléaires présentes ont demandé à figurer avec le parrainage de deux personnes, la rédaction se réservant un droit de refus. Les familles sont regroupées par patronyme, ce qui donne imméiatement une idée du réseau familial. L’ouvrage comprend de nombreuses pages pratiques et des publicités qui donnent un bon aperçu du mode de vie des familles privilégiées. Et le palmarès annuel des cinq cents premièes fortunes professionnelles de France établi par Challenges, déjà évoqué, est une mine de renseignements clairement présentés.

Les sites Internet sont enfin une source inépuisable d’informations: sites d’entreprise, d’institutions ou d’associations, ils livrent des données dont l’accès n’est pas aisé par la voie traditionnelle de la bibliothèque, de la revue ou du livre. Il en va ainsi des rapports d’activité des sociétés et des documents qu’elles sont tenues de publier. Pour les principales d’entre elles, ces informations, publiques, sont diffusées sur leur site institutionnel, sous la rubrique «Document de référence», sous le thème «Publications financières». Ces données sont également accessibles sur le site de l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui présente l’intérêt de les regrouper. Ces sources révèlent la composition des conseils d’administration, ainsi que des renseignements sur les administrateurs, dont leur appartenance à d’autres conseils. Les revenus des P-DG, des hauts cadres, les stock-options, les dividendes, les jetons de présence (…)

La méconnaissance de la richesse et des riches est d’autant plus profonde qu’ils vivent entre eux, dans des quartiers à part, véritables ghettos dorés. À Paris, cet entre-soi des élites s’observe à l’ouest, en particulier dans le XVIe arrondissement, dont Neuilly est la prolongation en banlieue. Explorer les beaux quartiers est une propédeutique sociale efficace et pertinente. Qu’un agent d’entretien dans un groupe HLM d’Aubervilliers aille faire un tour sur l’avenue Montaigne et qu’un président de société de Bourse prenne le temps de flâner à la Goutte-d’or, voilà qui pourrait ouvrir les yeux des uns et des autres. Prendre la mesure des inégalités dans un espace aussi restreint que celui de Paris et de sa banlieue proche est une expérience utile et facile. (…)

Cette connaissance plus précise des puissants peut se diversifier presque à l’infini et permettre de comprendre la force accumulée dans ce milieu par le simple rapprochement d’agents sociaux qui occupent des positions de pouvoir. Avoir la curiosité d’établir les liens, les connivences et les complicités est à soi seul un travail révélateur, mais aussi de rupture à l’égard d’un système, celui du marché et de la concurrence, volontiers présenté par les intéressés comme étant irremplaçable tant il va de soi.

Un tel effort pourrait aboutir à une volonté de sanctions contre ces organisations de fait qui, au sommet de la nation, en règlent la marche pour leur seul profit. Le travail sur les mots devrait trouver une pertinence avec l’application du terme «bandes» à celles qui, depuis les beaux quartiers, sévissent en détruisant l’outil de travail, en fermant les usines pour cause de délocalisation, en ruinant des vies humaines au nom de la rentabilité du capital. L’intégrité des travailleurs est atteinte par la précarisation de leur emploi et les remises en question de leurs droits sociaux, dont celui de la retraite attendue et méritée.

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