Le livre des étreintes, Eduardo Galeano

Voici enfin traduit (et bien) El libro de los abrazos (1989) que l’auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine (1971) a prolongé notamment de deux autres volumes aussi lumineux, Palabras andantes (1993) et Bocas del Tiempo (2004), accessibles depuis peu aux lecteurs francophones grâce au même éditeur montréalais (Paroles vagabondes, 2010, Les Voix du temps, 2011). L’abrazo est cette accolade typiquement sud-américaine où l’on se marque mutuellement, non sans bourrades dans le dos parfois, l’intensité de l’émotion partagée, le geste des retrouvailles et des rencontres fortes — tout comme l’accolade typographique réunit mots ou formules devant aller ensemble. Quand il conçut ce volume, Galeano retrouvait certes une Amérique latine dont l’avaient chassé les dictatures et leurs escadrons de la mort, mais surtout des sociétés pleines de contradictions et de contrastes. Il s’est plu à les faire se rencontrer jusqu’à l’accolade ou au télescopage, selon le même principe que les illustrations dont il a accompagné les quelque 160 textes brefs qui le composent : d’élégants collages souvent pleins de cruauté. L’actualité de ce livre ne tient pas seulement à la lenteur des progrès révolutionnaires sur ce continent comme ailleurs, mais à sa conception et aux réflexions qui la sous-tendent, où Galeano définit son « marxisme magique : une moitié de raison, une moitié de passion et une troisième moitié de mystère ». Et d’ajouter, superbe « célébration de la contradiction » et de la dialectique : « J’écris en cherchant à révéler le réel merveilleux et je le découvre précisément au cœur du réel horrible de l’Amérique… Nous sommes ce que nous faisons pour changer ce que nous sommes. L’identité n’est pas une pièce de musée exposée sagement derrière une vitrine, mais la synthèse toujours étonnante de nos contradictions de chaque jour. » 
Gilles Bounoure

 

Essai : Le livre des étreintes, Eduardo Galeano
Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Pierre Guillaumin, 2012, Lux Éditeur 19 euros.

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