Le Grand Paris, enjeu national pour la droite

 

Le projet de Sarkozy de créer un Grand Paris vise à transformer la région en structure au service des entreprises, à faire entrer la capitale dans la mondialisation capitaliste, sans que l’intérêt des Franciliens soit pris en compte.

Le Grand Paris est un des axes nationaux de campagne pour les régionales qui a été porté par Sarkozy lui-même. Depuis 2007, il a lancé le projet avec la consultation de dix grandes équipes d’architectes. Il a nommé en 2008 Christian Blanc, dont les salariés d’Air France ont sans doute gardé un souvenir ému tant sa politique fut sociale, secrétaire d’État au développement de la Région capitale. Le projet de loi élaboré par Balladur et voté par l’Assemblée le 1er décembre 2009 prévoit la création, en 2014, d’un établissement public, la Société du Grand Paris, sur le territoire de Paris et des trois départements de la petite couronne. Il comprend un projet de rocade de métro automatique, le Grand Huit, pour 20,5 milliards d’euros.

À travers toutes ces initiatives, il y a en fait deux niveaux de débat. Le premier est très large et concerne tout d’abord l’espace urbain de Paris et de sa banlieue, parfois même au-delà. Il touche à l’urbanisme, au social, à l’aménagement du territoire. Les équipes d’architectes ont travaillé sur ce qui fait l’urbanité, sur des projets visant à recomposer l’espace urbain parfois jusqu’au Havre. Elles proposent de nombreux aménagements nouveaux en matière de transports, de logements, certains grandioses voire carrément fumeux. Il faut mener ce débat, qui touche à de véritables choix de société, mais il relève pour le moment d’un avenir lointain ou de l’utopie. À un deuxième niveau, il y a ce qui a été réalisé concrètement ou est envisagé, et qui est contenu dans la loi.

Un « statut de ville-monde »

Les objectifs du Grand Paris sont clairs : « asseoir le statut de ville-monde » de Paris, « au travers de la mise en synergie de l’ensemble de ses potentiels ». Traduction : dire que Paris est une ville-monde, c’est l’inscrire dans la mondialisation capitaliste, directement en concurrence avec d’autres grandes capitales. Sarkozy le dit lui-même : « Paris n’est pas que la capitale de la France. Elle est aussi la rivale de Londres, de New York, de Tokyo ou de Shanghai ». Sur quels critères joue cette concurrence ? Sur la capacité à attirer de grandes entreprises multinationales, en leur offrant des services financiers, bancaires, d’assurances, de haut niveau. Il y a un impératif de mobilité, de connexion avec les grands aéroports et gares, de capacité à attirer des cadres supérieurs, tout cela au détriment des activités de production, s’il le faut.

D’où les objectifs véritables du Grand Paris : renforcer (ou créer) des zones dédiées au business et aux grandes entreprises (des pôles de compétitivité), à la recherche et au développement (dans l’optique des entreprises bien sûr) et relier ces pôles entre eux et avec les aéroports et les gares. En d’autres termes, faire de Paris et de sa région un « jardin » pour les firmes transnationales. Faciliter la vie de celui qui veut aller de La Défense à New-York plutôt que de celui qui doit se déplacer de Clichy-sous-Bois à Montreuil. Une telle politique ne peut avoir comme effet que d’accroître les inégalités dans une région qui en compte déjà d’énormes.

L’État et le patronat aux commandes

Sarkozy souhaite créer avec la Société du Grand Paris un nouvel échelon de pouvoir dans la région, dirigé surtout par des représentants de l’État. Celui-ci prend les commandes pour aménager à sa guise la région Île-de-France au mépris de la population et des élus locaux, quels que soient leurs défauts par ailleurs. C’est la possibilité renforcée pour la droite de distribuer prébendes et positions lucratives. Des terrains pourraient être préemptés, des habitants expulsés, pour les besoins des aménagements ; ce serait légitime dans le cadre de travaux réalisés pour l’intérêt public, mais ici rien n’est décidé démocratiquement et les aménagements servent les intérêts des multinationales essentiellement. On peut parler de véritable privatisation des aménagements publics. Même chose pour la création d’un pôle scientifique et technologique sur le plateau de Saclay, destiné à devenir une « Silicon Valley » à la française : son conseil d’administration ferait la part large aux patrons et aux représentants de l’État. L’objectif est aussi d’étendre le pôle de La Défense, en lorgnant sur Nanterre. De tels projets sont la porte ouverte à toutes les opérations de spéculation immobilière.

Pour relier ces pôles entre eux, le « Grand Huit » est une rocade de métro automatique (moins de grèves) qui compterait peu de stations (40). Il ne s’agit donc pas de désenclaver les banlieues mais de favoriser les liaisons entre les pôles d’activités. On aurait donc des îlots d’activités et de services de haut niveau, dans lesquels des transports ultra-rapides déverseraient chaque matin des fournées de cadres (blancs ?) dynamiques, et tout autour des territoires qui resteraient enclavés. Le financement reste flou mais la commission Carrez nommée par le Premier ministre évoque une taxe spéciale de 20 euros pour les ménages franciliens : tout le monde paye pour les grandes entreprises !

Si le PS critique ce projet, il y a bien sûr derrière des enjeux de pouvoir importants alors qu’il dirige la région et la capitale. Pourtant le SDRIF (schéma directeur de la région Île-de-France) élaboré par la gauche au conseil régional fait la part belle aux pôles de compétitivité, prévoit de développer les bureaux et définit son propre projet de transports ultrarapides pour cadres friqués. Il vise aussi à faire de Paris une « ville-monde » en pointe dans la grande concurrence de la mondialisation.

Les intérêts des habitants ou des multinationales

Face à de tels projets, nous devons poser une question simple : « La région, pour les intérêts de qui ? » S’agit-il de défendre ceux des grandes entreprises et des plus aisés ? Ou la priorité n’est-elle pas de réduire les inégalités dans une des régions qui en compte le plus malgré sa richesse ? Nous pensons qu’il faut privilégier les besoins des habitants et d’une majorité de la population, pour des raisons sociales et écologiques : l’accent doit être mis sur les transports 100 % publics, en posant la question de la gratuité. En matière d’emplois, il est essentiel de diversifier les activités, pas seulement de créer des emplois pour les cadres supérieurs. En bref, l’argent prévu pour le Grand Paris devrait être utilisé pour d’autres priorités : transports, logement, emploi…

Cette question du Grand Paris ne concerne pas que la région parisienne : d’abord parce que Paris comme souvent écrase de tout son poids l’ensemble de l’Île-de-France : à ce titre parler de Grande Île-de-France plutôt que de Grand Paris témoignerait d’un autre projet politique, en termes de rééquilibrage. Mais plus largement, la démesure du Grand Paris (20 milliards dès le départ, soit cinq fois le budget régional !) implique une participation financière qui dépasse les seuls Franciliens. Une fois de plus, l’accent est mis sur Paris, considéré comme le moteur du pays tout entier dans le cadre d’une concurrence internationale accrue par la crise. Le Grand Paris renforce non seulement les déséquilibres au sein de la région parisienne mais entre cette dernière et les autres régions. Le Grand Paris, c’est la mondialisation capitaliste et ses effets néfastes appliqués à l’échelle de la France et de la
région.

Paris, un enjeu « capitale »

En 1860, la ville de Paris annexait administrativement des villages comme Belleville et La Villette et comptait les 20 arrondissements qui la compose aujourd’hui. Paris, c’était le peuple en armes et les barricades des révolutions du xixe siècle et de la Commune, un foyer potentiel d’agitation qui faisait peur. La gentrification (embourgeoisement) de la capitale est passée par là, mais restent les principales manifestations nationales. Depuis, il y a eu le développement des villes de banlieue, de la ceinture rouge aux grands ensembles, la création de villes nouvelles et l’élection d’un maire de la capitale. Pendant de nombreuses années, Paris a été gérée directement par l’État par le biais d’un préfet, tant les enjeux politiques, sociaux et économiques de la capitale d’un État aussi centralisé étaient importants. Un certain Chirac a ensuite profité de la position enviable de maire de Paris pour accumuler prébendes et services à ses amis et en faire une base pour ses ambitions présidentielles. Rien d’étonnant dès lors à ce que Sarkozy regarde avec intérêt ce qui se passe dans la capitale !

La droite, une campagne qui sent mauvais

Si Sarkozy a prétendu un temps être le candidat de la « rupture », il ressort les vieilles ficelles pour cette campagne. Premier axe de campagne, les bons vieux thèmes racistes de derrière les fagots pour draguer l’extrême droite. Ça a marché aux présidentielles, alors pourquoi se gêner ? Et voilà Besson, « Monsieur Plus » de l’abjection, qui lance le débat sur l’identité nationale. Deuxième axe, un brin de poujadisme avec la dénonciation de la fiscalité intolérable des régions socialistes. Troisième axe, le Grand Paris. On pourrait en ajouter un quatrième : Sarkozy lui-même, tant cette élection de mi-mandat tournera sans doute au bilan de son action et de son gouvernement. Espérons que face à ses vieux tours de prestidigitateur paresseux, ce soit les électeurs qui fassent disparaître ses voix et sa politique !

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