Le crime irlandais de Margaret Thatcher

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« M. Sands était un criminel condamné. Il a choisi de s’enlever la vie. C’est un choix que son organisation n’a pas donné à beaucoup de ses victimes. »

C’est en ces termes provocateurs et ignobles que Margaret Thatcher commenta la mort, le 5 mai 1981, de Bobby Sands à l’issue de 66 jours de grève de la faim.

Le début des années 1970 marqua un renouveau du mouvement républicains irlandais auquel répondit une vague de répression de la part des autorités britanniques : des centaines de républicains – militants ou sympathisants de l’IRA (armée républicaine irlandaise) ou simplement partisans de l’égalité des droits civiques entre catholiques et protestants en Ulster – furent emprisonnés à la prison de Long Kesh et à celle d’Armagh pour les femmes. Néanmoins, ils pouvaient alors bénéficier de la « catégorie spéciale », une sorte de statut de prisonniers politiques. Ce droit fut aboli en mars 1976 : les républicains irlandais seraient désormais traités comme des criminels de droit commun. Au cours des années suivantes, la lutte pour la reconnaissance du statut de prisonnier politique devient un des principaux axes de mobilisation, aussi bien des prisonniers que du mouvement de solidarité. Les prisonniers républicains refusent notamment de porter « l’uniforme des prisonniers » et revendiquent le droit de porter leurs propres vêtements civils. Face au refus de l’administration pénitentiaire, ils décident de rester nus ou enveloppés dans des couvertures. Ce mouvement est connu sous l’appellation « blanket protest ». Pour protester contre les agressions dont ils sont victimes de la part des gardiens lorsqu’ils se rendent aux WC, les prisonniers recouvrent d’excréments les murs de leurs cellules. Ils formulent cinq revendications : le droit de ne pas porter l’uniforme de prisonnier ; le droit à ne pas participer aux travaux de prisonnier ; le droit de libre association avec d’autres prisonniers et celui d’organiser des activités de formation ou de loisir ; le droit à une visite, une lettre et un colis par semaine ; et la restauration des remises de peine supprimées après le déclenchement du mouvement de protestation.

Mouvement de solidarité

À l’extérieur, un vaste mouvement de solidarité se développe au-delà même de la zone d’influence du Sinn Féin, la principale organisation politique républicaine qui agit en solidarité avec l’IRA : des comités de soutien aux prisonniers se constituent et se coordonnent au niveau national. Bernadette McAliskey, figure très connue du mouvement nationaliste non liée au Sinn Féin, devient la principale porte-parole du Comité national H-block/Armagh. Alors que le Sinn Féin boycotte toutes les élections (organisées de fait par les occupants britanniques), Bernadette McAliskey se présente aux élections européennes de 1979, sur une plateforme de solidarité avec les prisonniers.

Un premier mouvement de grève de la faim entre fin octobre et début décembre 1980 semble déboucher sur une prise en compte des revendications des prisonniers. En fait, il n’en n’est rien. Le 1er mars 1981, Bobby Sands « officier commandant » de l’IRA, entame une grève de la faim. Puis, progressivement, à intervalles et un individu à la fois, de nouveaux prisonniers se joignent au mouvement attirant ainsi l’attention du monde entier sur leurs conditions d’emprisonnement. À la suite du décès d’un député, une élection législative partielle est organisée. Rompant avec sa démarche de boycott des élections, Sinn Féin présente la candidature de Bobby Sands… qui est élu à la Chambre des Communes du Royaume-Uni le 9 avril 1981. Malgré cette démonstration éclatante de soutien populaire aux prisonniers républicains et la dégradation de l’état de santé des grévistes de la faim, le gouvernement britannique refuse de faire la moindre concession. Margaret Thatcher déclare : «Nous ne sommes pas disposés à considérer la possibilité d’octroyer un statut spécial à certains groupes purgeant une peine pour avoir commis un crime. Un crime est un crime, ce n’est pas politique».

Le 5 mai, Bobby Sands meurt. Des émeutes éclatent dans les quartiers républicains. 100 000 personnes participent à son cortège funéraire. Neuf autres grévistes de la faim – liés à l’IRA ou à l’Armée irlandaise de libération nationale (INLA) – vont mourir dans les semaines suivantes. Sans réussir à faire fléchir le gouvernement britannique. Mais pour Thatcher, il s’agit d’une fausse victoire. À l’étranger, son intransigeance soulève une vague d’indignation. En Irlande même, le sacrifice de Bobby Sands et de ses camarades va considérablement élargir et amplifier le soutien populaire au mouvement républicain, principalement à l’IRA et au Sinn Féin.