La presse radicale à l’ère d’internet : une petite histoire de la presse radicale et révolutionnaire

Dans l’histoire des mouvements radicaux et révolutionnaires, au cœur de chacun d’entre eux se trouve un journal : le Cri du Ceuple de Jules Vallès, l’Iskra et la Pravda de Lénine et des bolchéviks, l’Humanité de Jaurès puis du PCF, Ordine Nuovo de Gramsci, puis plus récemment, autour de Mai 68 en France, Rouge de la LCR. Et ce ne sont que quelques exemples. Mais au xxie siècle, la révolution d’internet ne signale-t-elle pas la fin du journal papier ?
Internet est un outil fantastique pour nous et pourtant nous soutiendrons qu’il ne peut pas remplir certaines fonctions clés d’un journal papier.
Dans tous les grands journaux anticapitalistes ou révolutionnaires se trouvent trois éléments en particulier : une affirmation claire des principes, l’expérience de la vie des travailleurs, de leurs luttes, de leurs résistances et ce qu’il faut faire.
L’affirmation des principes signifie que l’on n’est pas un club de discussions où toutes les idées se valent. Quant aux expériences vécues du monde, il s’agit de dénoncer les horreurs du système et d’expliquer leurs causes, de généraliser le meilleur des résistances avec des informations qu’on ne trouve pas ailleurs. Ensuite, pour que les principes généraux ne restent pas abstraits, il s’agit de les intégrer dans une analyse du monde différente de l’idéologie dominante. Enfin, pour le « que faire ? » ce n’est pas simplement proposer au lecteur d’être d’accord ou de constater l’existence des luttes des autres mais de voir ce que nous pouvons faire ensemble, cette semaine, où, avec qui, autour de quel mot d’ordre, etc. Il est bien sûr impossible d’examiner tous les journaux radicaux du passé mais prenons quelques exemples.

The Northern Star

Commençons par le premier grand mouvement organisé de la classe ouvrière dans le monde, celui des Chartistes en Grande-Bretagne. Ce mouvement assez peu connu fut une inspiration pour Marx et Engels avec l’apparition de cette nouvelle classe et sa capacité à s’organiser. En 1838-1839, des centaines de milliers de travailleurs se rassemblaient pour débattre de la Charte qu’ils souhaitaient présenter au Parlement sous forme de pétition et des dizaines de milliers d’entre eux s’entraînaient militairement dans l’attente d’un soulèvement populaire.
Malgré le caractère relativement modeste des revendications de la Charte, pour essayer de l’obtenir, le mouvement a déclenché en 1842 la première grève générale de l’histoire, suivie d’une tentative d’insurrection puis, en 1848, une manifestation monstre à Londres a momentanément semé la panique au sein de la classe dirigeante britannique.
Au cœur de ce mouvement, il y avait pour la première fois un journal, The Northern Star (L’Étoile du Nord). Ce huit pages hebdomadaire, grand format, se vendait en 1837 à 10 000 exemplaires et en 1838 à plus de 50 000, autant que le Times, le principal journal bourgeois de l’époque. Malgré son prix élevé (l’équivalent aujourd’hui de 20 euros), c’était un vrai journal populaire avec un lectorat sept fois plus important que les ventes. Une personne qui savait lire recevait le journal et organisait des lectures à haute voix chez quelqu’un ou pendant la pause thé au travail avec dix ou quinze personnes, suivies de discussions.
À l’intérieur, on retrouve les trois mêmes éléments : les principes, l’expérience et que faire.
Pour les expériences, les pages courriers et les réponses avaient une place très importante. C’était un vrai journal de lecteurs avec des débats, des annonces et des comptes rendus de réunions. En même temps, on y trouve des articles de politique générale, par exemple sur les conditions de travail dans les usines ou sur le droit de vote des femmes.

L’Humanité

L’Humanité est fondé par Jaurès un an avant la création en 1905 du nouveau parti socialiste. Au départ, ce n’est qu’un journal socialiste parmi d’autres. Ce n’est que graduellement qu’il devient le journal du parti. Ceci explique en partie le débat qui a longtemps couvé sur l’autonomie du journal par rapport au parti, voire sur l’autonomie des journalistes, débat qui existe encore aujourd’hui. En 1920, avec le vote majoritaire du Parti socialiste d’adhérer à l’Internationale communiste, la question est tranchée (non sans de vifs débats) et l’Humanité devient l’organe officiel du Parti communiste. Le journal reste un grand quotidien de masse avec des tirages de plus de 130 000 exemplaires durant les années 1920 et a une grande influence dans le mouvement ouvrier.
Pendant plusieurs années, l’Huma du PCF, dans ses principes, porte le meilleur de la tradition communiste en termes de luttes de classes et d’internationalisme face aux pressions nationalistes et colonialistes de l’État français mais la stalinisation grandissante du parti change évidemment bien des choses par la suite.
En termes de porte-voix des expériences des masses ouvrières, les traditions de l’Internationale communiste apportent aussi un plus avec le développement d’un réseau de « correspondants ouvriers et paysans » et même plus tard, en 1929, malgré la stalinisation, il y a l’expérience très intéressante des « Comités de défense de l’Humanité », un réseau de membres (et non-membres) du parti qui organisent des ventes de masse et la défense du journal face aux attaques de l’État français contre le journal et le parti.

La Pravda

Aujourd’hui Pravda est associée à la période stalinienne de l’URSS où la vérité (Pravda) signifiait plutôt mensonge. À ses débuts c’était tout à fait autre chose. Fondé en 1912 par Lénine et les bolcheviks, c’était le journal de l’opposition implacable à la boucherie impérialiste de la Première Guerre mondiale. C’était le journal aussi du festival des opprimés qu’était la Révolution de 1917, des conseils ouvriers, des libertés sexuelles, de la démocratie et de la prise de parole, reflétés dans le journal avec ses tribunes et ses points de vue différents.
Si on choisit cet exemple c’est aussi parce que Lénine a été un des premiers à théoriser le rôle d’un journal révolutionnaire, en 1902 dans Que Faire ?, un livre plus connu aujourd’hui pour la controverse sur la source de la conscience de classe mais dont la moitié est consacrée aux arguments sur la nécessité et la nature d’un journal révolutionnaire national.
Bien des arguments du livre furent développés par rapport aux conditions dictatoriales du régime tsariste, une situation différente d’aujourd’hui. Pas de recettes à copier donc mais beaucoup de questions soulevées sont très actuelles et très utiles à (re)visiter.
On y trouve le débat sur propagande et agitation et le rapport entre les différents outils de la presse (journal, revue, tracts, brochures, etc.), le besoin de parler de toute la société, d’être le « tribun du peuple », contre toutes les injustices. Par ailleurs, il y est discuté de la nécessité pour le journal d’être non seulement un propagandiste et un agitateur collectif mais aussi un organisateur collectif. Pour Lénine la construction d’un parti ressemblait à la construction d’un bâtiment avec le journal comme « échafaudage ».
On y trouve aussi une polémique par rapport au développement de journaux locaux au détriment du journal national, polémique à replacer dans son contexte et les problèmes de clandestinité mais qui résonne aujourd’hui pour les débats dans le NPA – la meilleure utilisation des ressources et des énergies ou les débats sur centralisme et autonomie, cohésion et balkanisation, etc. Enfin, on y trouve aussi un débat sur la formation des militants à travers le journal (lecture, écriture, collecte d’infos, diffusion, etc.). En somme, c’est une véritable mine d’idées.
Dans la Pravda de cette époque les expériences locales étaient particulièrement mises en avant par le développement de correspondants locaux afin que le journal devienne celui des lecteurs et que des lecteurs deviennent des supporteurs, des vendeurs et des membres. C’était quelque chose dont Lénine et les bolchéviks étaient particulièrement convaincus et fiers et qu’ils reprenaient au début des années 1920 lors des débats dans l’Internationale communiste sur la presse, citant le fait que la moitié de leur journal consistait en des lettres de travailleurs sur leurs conditions de travail, leurs luttes, leur vie. Était aussi cité le nombre impressionnant de contributions financières individuelles en soutien au journal lors des collectes.
Enfin, le « que faire » restait un élément central avec les tâches du moment, de la remontée des luttes en 1912 jusqu’à la révolution de 1917 et les premières années après.

Rouge

1968 et les années qui suivent donnent lieu à un foisonnement de journaux dont beaucoup n’ont eu qu’une existence très éphémère. Un des rares à tenir longtemps a été Rouge, le journal de la Ligue communiste puis de la LCR. En consultant les archives du journal, dont le deuxième volume vient de sortir en DVD, on remarque, parmi les choses les plus frappantes, les « unes » très originales et percutantes. Était-ce le reflet de l’enthousiasme ambiant, du culot de la période ? Y avait-il une politique délibérée de privilégier l’impact de la « une » pour des ventes militantes à la criée ? Des encouragements à ce type de vente dans les pages intérieures font penser que oui, ce qui renvoie à tout le débat sur le type de journal qu’il nous faut, pour quel lectorat, avec quelle diffusion.
Un des faits les plus marquants des années de Rouge a été l’expérience du quotidien qui a duré trois ans, de 1976 à 1979. La plupart des commentateurs parlent de « l’échec » de Rouge quotidien et du fait qu’il a été obligé de reprendre sa forme hebdo. Pourtant, réussir à vendre autour de 10 000 exemplaires chaque jour pendant trois ans fut un sacré exploit, surtout à une période où le reflux des luttes avait largement commencé. En tout cas, l’expérience de Rouge nous montre que dans certaines périodes et avec des forces militantes, un quotidien est tout à fait possible et un bilan plus général de sa quarantaine d’années d’existence pourrait nous être bien utile au NPA.

Et aujourd’hui pour le NPA ?

Les trois derniers exemples sont bien sûr des journaux de partis révolutionnaires plus homogènes. Le NPA est un parti plus large avec des sensibilités différentes où on essaie d’attirer le meilleur des différentes traditions radicales et anticapitalistes. Mais n’est-ce pas une raison de plus d’avoir un très bon journal national, non seulement acheté, lu et vendu très largement par les membres mais auquel un maximum de camarades et de sympathisants contribueraient ?
En ce qui concerne les trois éléments d’un journal réussi, ils s’appliquent tout aussi bien à un parti anticapitaliste large. Sur les principes, le NPA est un parti avec un socle commun débattu et voté aux congrès. Le journal est le lieu idéal pour la défense de ce socle de principes avec l’argumentation, l’illustration mais aussi la confrontation avec les idées des autres forces de gauche. Un journal national soutenu par l’ensemble des membres autour des principes fondateurs du NPA serait un des meilleurs moyens d’éviter la balkanisation de l’organisation.
Sur les expériences et le lien avec les lecteurs, le NPA est un parti avec une très grande richesse d’expériences, d’interventions dans énormément de luttes et dans des activités très différentes (des expériences souvent méconnues par beaucoup de membres et sympathisants). Il y a bien sûr beaucoup de villes et de camarades qui livrent leurs expériences mais la remontée d’articles, le partage des expériences, l’échange et le débat dans le journal n’a rien de spontané et on aurait tout intérêt à encourager et à développer cette tradition.
Le journal devrait être aussi le lieu pour débattre entre les sensibilités différentes au sein du parti car nous ne sommes pas d’accord sur tout, à commencer peut-être par cet article ? Faisons en sorte que nos militants et lecteurs abonnés, acheteurs réguliers ou occasionnels puissent lire et réagir en donnant leurs opinions, leurs expériences, devant tout le monde. Cela ne pourrait que rendre le journal plus vivant avec des controverses et des débats.
Enfin, sur « que faire », le NPA est un parti de militants et certes d’adhérents aussi. Néanmoins il reste un parti militant qui non seulement défend ses idées mais propose des solutions, qui appelle à des mobilisations, à des actions, qui organise ou participe à des campagnes. Le journal pourrait jouer un rôle bien plus central dans l’impulsion et l’organisation de ces campagnes et interventions.

La presse indépendante dans la tourmente

La presse, en général, est en crise. En cause et en vrac, la concentration du secteur, l’apparition des journaux gratuits, et bien sûr, ce qui accélère le mouvement : le développement fulgurant d’internet. Résultat, la manière de lire évolue avec le support, on butine d’un article à l’autre, d’un site à l’autre. Et surtout, on prend l’habitude de le faire gratuitement (si on excepte bien sûr les frais du fournisseur d’accès).
Cette crise touche évidemment aussi la presse radicale, associative, etc. et pas seulement en France.
Ainsi, en Grande-Bretagne, The Ecologist qui est un des journaux alternatifs les plus diffusés a vu ses ventes s’effondrer et a décidé de passer sur internet avec des abonnements en ligne. Malgré la baisse du coût lié à l’impression, la diffusion n’a pas suffi pour les abonnements en ligne.
Autre exemple, le Plan B, créé au moment du traité sur la Constitution européenne, a été obligé de s’arrêter. Les ventes en kiosque et les abonnements avaient chuté et les ventes militantes de l’ordre de 3 500 par numéro étaient tombées à 200.
Politis, créé en 1988, fait partie des membres fondateurs d’Attac. 34 % de son capital est détenu par le Monde diplomatique. En 2006, le journal est en redressement judiciaire et l’association pour Politis est mise en place. 1 500 lecteurs y adhèrent et apportent au journal 941 000 euros. En 2009, Politis vendait environ 4 000 exemplaires en kiosque et comptait 12 000 abonnés. Il est aussi en ligne avec un contenu gratuit et payant et propose des abonnements à la version papier ou en ligne.
Siné hebdo, créé en septembre 2008 après le licenciement de Siné de Charlie hebdo, a vendu 140 000 exemplaires de son premier numéro puis les ventes s’étaient stabilisées autour de 120 000. En mai 2009, les ventes tournaient encore autour de 60 000 alors que celles de Charlie atteignaient 38 000. Malgré cela, Siné hebdo s’est arrêté le 28 avril car les abonnements ne suffisaient pas. En septembre, un nouveau titre est sorti, la Mèche, qui a démarré en vendant entre 15 000 et 20 000 exemplaires et 500 abonnés. Mais « les ventes en kiosque ont rapidement baissé sous les 10 000 pour se stabiliser autour de 6 000 exemplaires, ce qui est très insuffisant. Résultat : on arrivait à payer l’imprimeur et l’envoi aux abonnés, et c’est tout. Pas de locaux, pas de rémunération pour les dessinateurs et les journalistes, pas de salaire pour les permanents. Une situation envisageable un temps, mais intenable à terme sur un hebdomadaire, qui nous imposait un rythme nous empêchant d’avoir d’autres activités rémunératrices en parallèle. La tentative d’espacer la parution, avec un numéro 12 resté en kiosques deux semaines, n’a pas vraiment donné de résultats, il a donc fallu se résoudre à arrêter. » Le numéro du 10 décembre était donc le dernier.

Tout est à nous !

« J’ai remarqué que de nombreux militants ont mis fin à leur abonnement à des journaux de gauche. Si j’étais la CIA, j’encouragerais ce mouvement […], car il contribue à fragiliser ceux qui critiquent l’ordre social. » Noam Chomsky.
Dès sa fondation, le NPA a décidé de se doter d’un hebdomadaire papier qui a rapidement été suivi par une revue mensuelle. La situation de notre hebdomadaire est plutôt difficile. Les abonnements atteignent péniblement les 2 600 et malgré le lancement de la nouvelle formule qui est appréciée selon les retours que nous avons et la campagne d’abonnement, leur nombre n’augmente pas.
Or, même si la presse militante n’a pas vocation à être bénéficiaire et même pas à l’équilibre, un déficit se creuse qui ne pourra pas être très longtemps financé par le NPA.
La question qui peut légitimement se poser est : faut-il conserver une presse papier à l’heure d’internet ? Car à l’inverse, le site du NPA donne lieu à une fréquentation importante qui en outre s’accroît en période de lutte comme cet automne. Et comme notre but est de diffuser largement nos idées, internet peut paraître la meilleure façon d’y parvenir.
Pour autant, il ne faut pas opposer les deux modes de diffusion, mais bien plutôt les considérer comme complémentaires. Ainsi, selon les enquêtes consacrées au web, les internautes voient en moyenne trois pages d’un site avant de le quitter. Ce qui veut dire au mieux trois articles du journal si ce n’est trois vidéos. Alors qu’une personne qui achète le journal lors d’une vente militante peut être intéressée par un sujet particulier mais a également à sa disposition tous les autres articles. D’ailleurs, lors de la mobilisation en défense des retraites, on a pu voir que les ventes militantes, dès lors qu’elles étaient organisées, fonctionnaient et, à Paris notamment, 200 exemplaires étaient vendus en moyenne à chaque grosse manifestation.
Pour prendre l’exemple de l’Humanité dimanche, les ventes militantes représentent en moyenne 20 % de la diffusion totale, avec 3 500 exemplaires vendus chaque semaine.
Mais pour fonctionner, nous avons besoin de stabiliser les revenus par l’augmentation des abonnements.
Nous nous sommes fixé comme objectif 1 500 abonnéEs supplémentaires d’ici le 31 janvier, nous en sommes loin. Alors, une seule solution, mobilisation !

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