La locomotive des raffineries

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Social (autres)
idées

Le mouvement de l’automne 2010 a rendu populaire un secteur jusqu’alors relativement méconnu: celui des salariés du raffinage. Sa grève «Total» a été l’un des éléments déterminants du mouvement interprofessionnel.

Le PDG du groupe Total, Christophe de Marjorie déclarait à la presse ne pas se sentir concerné par ce mouvement social marqué par dix-huit jours de grève dans l’ensemble du groupe et par l’arrêt des douze raffineries françaises, le groupe considérant même « être pris en otage». Fidèle adhérent du Medef, il se conforme à la tactique adoptée pas l’organisation patronale, se faire discret et laisser le gouvernement imposer la contre-réforme des retraites.

Une chose est certaine, si prise d’otage il y a eu, elle n’est pas tombée sur un innocent. L’attaque en règle contre la retraite par répartition est faite au nom des actionnaires, rien d’injuste donc à ce que la mobilisation écorne les profits de l’un des champions du CAC40 ! Le groupe Total évalue le coût de la grève à hauteur de 
100 millions d’euros, mais… annonce 
7,7 milliards de profits !

C’est bien comme représentantes de ces grands groupes capitalistes qui détruisent nos vies de salariés, pillent les pays dominés, polluent et ravagent l’environnement, comme pilier et symbole du système, que les multinationales du pétrole étaient concernées. Beaucoup l’ont dit, derrière la contre-réforme des retraites, tout un modèle de société était combattu. La popularité de la grève est à la mesure du rejet qu’inspirent les Total, ExxonMobil et autres…

Mais si la grève a été si populaire, si elle a rencontré un tel soutien, c’est aussi parce qu’elle était efficace, qu’elle infligeait un cinglant démenti aux fanfaronnades de Sarkozy qui déclarait il n’y a pas si 
longtemps « Désormais, quand il y a une grève en France, plus personne ne s’en aperçoit».

Plusieurs éléments conjugués

Le baratin sur l’allongement de la durée de la vie et le recul de l’âge de la retraite ou l’allongement de la durée de cotisation qui devrait en découler est unanimement rejeté dans un secteur où les conditions de travail sont particulièrement usantes et dangereuses. L’organisation du travail toujours en continu, en alternant les postes du matin 
- où il faut se lever extrêmement tôt –, de l’après-midi – qui interdisent toute vie sociale, toute soirée en famille ou entre amis et de nuit – qui font vivre en total décalage avec le reste de la société –, rend insupportable toute idée de travailler plus vieux. Pour supporter ce rythme, beaucoup de travailleurs postés cumulent somnifères et café à hautes doses… Il faut ajouter l’exposition à des produits dangereux, cancérigènes comme le benzène, l’amiante, qui continue à décimer les rangs de ceux qui sont partis à la retraite, les accidents du travail. Le seul groupe Total affiche six accidents mortels pour l’année 2009. Ces conditions sont difficiles mais aussi porteuses d’une grande solidarité. Un posté passe beaucoup de nuits, de dimanches, de jours fériés au boulot, avec ses collègues et pas avec sa famille.

La pénibilité n’explique pas tout… sinon la grève se serait étendue beaucoup plus largement ! Ce qui a fait la différence avec d’autres secteurs c’est la conscience d’être capables de bloquer un rouage essentiel de l’économie. Cette conscience a été acquise au cours de la grève de six jours dans les six raffineries du groupe Total au mois de février 2010. Les salariés avaient alors fait l’expérience collective de leur puissance. Ce que résume parfaitement un 
camarade de la fédération chimie de Dunkerque : «Si tous les maçons se mettent en grève, le gouvernement s’en fiche. Alors que pendant notre mouvement en février, on a vu le gouvernement pris de panique à l’idée que cela pourrait influer sur les régionales. […] On s’est rendu compte de notre poids, de notre capacité à mener des actions marquantes.» Beaucoup d’entre eux, en particulier les plus jeunes, syndiqués ou non, étaient rentrés avec un goût très amer, avec le regret de ne pas être allé au bout, d’avoir « lâché » ceux de Flandres… Cette fois, ils étaient prêts à en découdre, à se lancer à fond pour entraîner les autres. Car ce qui est notable aussi dans ce mouvement, c’est son caractère d’emblée interprofessionnel. Les raffineurs ne se battaient pas pour eux, mais avec l’espoir de « servir de locomotive aux autres », de montrer par leur détermination que le moment était venu de s’y mettre tous ensemble. Ces équipes, souvent jeunes, ont mis leur force, leur aptitude à bloquer l’économie au service de tous les autres salariés, avec la claire conscience que pour gagner, il faut un mouvement généralisé et durable, il faut engager l’épreuve de force.

Autre trait, malheureusement trop spécifique, la position du syndicat majoritaire, la fédération nationale des industries chimiques (Fnic) CGT. Depuis l’annonce de la loi et surtout depuis début septembre, la coordination des syndicats CGT du groupe Total et la fédération se sont engagées dans la construction de la grève reconductible. Depuis des semaines, tracts, tournées syndicales, prises de parole se sont succédé. Dès le 23 septembre, la grève a duré plus de 24 heures dans de nombreuses raffineries et plusieurs jours à Donges (Loire-Atlantique). Autour du 12 octobre, alors même que se tenait le congrès de la Fnic, les syndicats ont fait le choix d’alléger leur délégation au congrès afin d’assurer la présence militante sur les sites et de mettre leurs forces pour la reconduction de la grève.

L’ensemble de ces éléments ont fait une grève extrêmement massive, reconduite très majoritairement voire à l’unanimité dans certaines équipes…

En face, dans le camp du gouvernement et des patrons pétroliers, la répression sous toutes ses formes a été à la mesure de la menace que représentait la grève. Tous les moyens ont été utilisés. L’importation massive d’essence avait pour but non seulement de briser la grève mais aussi de briser le moral des grévistes en leur envoyant le message : « on peut se passer de vous… et pas seulement pendant la grève ! » D’ailleurs, à quelques jours d’intervalle, la direction de Petroplus a annoncé la fermeture de la raffinerie de Reichstett en Alsace, et le tribunal de grande instance de Nanterre a autorisé Total à «ne pas procéder au redémarrage de l’activité» du site de Flandres alors même qu’il avait bien reconnu l’entrave au comité central d’entreprise. Les arrêtés de réquisition pris par les préfets, imposés par la violence policière, puis cassés dans les heures suivantes pour illégalité puis renouvelés immédiatement… témoignent de l’acharnement du pouvoir et de son mépris de sa propre légalité.

Une solidarité exceptionnelle 
et internationale

«Jour et nuit sur les piquets de grève, dans l’ensemble de nos sites, des hommes et des femmes de tous horizons, du public et du privé, sont venus apporter cafés, repas, collectes, message de soutien ou tout simplement de la chaleur humaine. Certains n’hésitant pas à passer la nuit avec nous…» Extrait d’un tract de la Fnic CGT du 
2 novembre.

Des témoignages de solidarité sont arrivés du monde entier. En Belgique, plusieurs dizaines de militantEs syndicaux de la Centrale générale et du SETca ont organisé, le 26 octobre, des piquets de blocage et des barrages filtrants des dépôts Total de Tertre et de Feluy afin d’empêcher la sortie de camions chargés de carburant en direction de la France.

Le camarade de Dunkerque cite des salariés ayant envoyé spontanément de l’argent «Moi si je me mets en grève, cela ne change rien. Alors que vous, il ne faut pas que vous lâchiez!» et ajoute : «C’est tout nouveau comme type de mobilisation. C’est bien, et en même temps, plus on est nombreux à faire grève, plus on est forts.»

Pour la solidarité, les raffineurs ont pu se passer de Thibault et Chérèque, qui auraient été mieux inspirés de faire le déplacement à Grandpuits, au moment de l’intervention brutale de 200 gardes mobiles pour réquisitionner les grévistes, que de prendre leurs distances avec les blocages. Mais un secteur aussi mobilisé, aussi soutenu soit-il, ne peut gagner seul face une réforme fondamentale pour le système. Le niveau nécessaire c’est la grève reconductible généralisée. Et c’est bien à ce niveau d’affrontement pourtant indispensable que la direction de la CGT comme de la CFDT ont refusé d’appeler.

Le sentiment des salariés est résumé par le coordinateur CGT du groupe Total «On a fait ce qu’on a pu et ce n’est pas pour rien»… Effectivement la fierté d’une lutte radicale et populaire, l’expérience acquise, les liens tissés représentent des acquis précieux pour la suite.

 

Christine Poupin

Les douze raffineries traitent environ 
100 millions de tonnes de pétrole brut par an. Six appartiennent au groupe Total, deux à ExxonMobil, deux à Petroplus, une à Inéos et une à LyondellBasell. Elles sont concentrées près des ports (Le Havre, Marseille, Nantes…)