La Françafrique et les élections présidentielles françaises: d'une présidentielle à l’autre: 2007 / 2012

En ce qui concerne la Françafrique, « Tout doit changer, pour que rien ne change » : Nicolas Sarkozy avait fait sien il y a cinq ans , ce vieil adage, tiré du roman « Le guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Avant et pendant la dernière élection présidentielle de 2007, Sarkozy n’avait de cesse de promettre « la rupture » dans les relations entre la France et le continent africain. Il voulait, disait-il alors  « mettre fin aux vieux réseaux » ainsi qu’ « aux pratiques d’un autre temps ».

Ceci d’autant plus facilement, qu’il semblait réellement croire – pendant une certaine période en tout cas – que ces « vieilles pratiques » ne rapportaient plus rien d’important au capitalisme français. La présence militaire française en Afrique ? Une dépense lourde, qui coûtait trop cher en période d’économies budgétaires. Le soutien aux dictateurs africains ? Un gaspillage de moyens, vu la corruption et les pratiques clientélistes qu’entretiennent ces dictatures – et qui engloutissent aussi de l’argent. A quoi bon ?, se demandait alors Sarkozy au diapason de certains ultralibéraux, alors que ça ne rapporte plus tellement ?

Les années suivantes allaient démontrer, cependant, que les choses ne sont pas tout à fait ainsi, en réalité. Dès le 25 mai 2007, Nicolas Sarkozy – élu président de la République le 06 mai et entré dans ses nouvelles fonctions le  16 mai – a reçu à l’Elysée le plus ancien des dictateurs de la Françafrique, Omar Bongo. Président du Gabon depuis… 1967 (et jusqu’à sa mort en juin 2009, avant que son fils Ali Bongo ne devienne son successeur), ce dernier était le « patriarche » des autocrates africains placés dans le giron de la France et une pièce-maîtresse dans le dispositif néocolonial. Ses amis Vincent Bolloré ( sur le yacht duquel Sarkozy avait passé ses vacances « bling-bling » à partir du 07 mai 2007) , et d’autres capitalistes français de premier rang avaient dû expliquer à Nicolas Sarkozy que le « pré-carré » néocolonial n’était finalement pas sans importance pour le patronat français. Le vol des richesses et matières premières devait pouvoir continuer ! Or, Sarkozy connaissait déjà en réalité l’intérêt économique de « l’A-Fric » néocolonisée. La fille (et trésorière) du vieux Omar Bongo, Pascaline Bongo, était au premier rang du congrès de l’UMP qui « intronisait » le candidat Sarkozy, Porte de Versailles à Paris, le 14 janvier 2007.

 Il n’en aura rien été donc de la « rupture » promise, au cours des cinq années passées. Un ministre de la Coopération qui voulait aller trop loin dans le sens de la « normalisation » françafricaine - sur fond d’idéaux libéraux -, Jean-Marie Bockel, a d’ailleurs été très rapidement chassé, début 2008. Sacrifié directement à la colère d’Omar Bongo, qui n’avait pas hésité de se montrer menaçant dans la presse française. Son successeur, Alain Joyandet (qui sera à son tour écarté pour corruption dès l’été 2010), ira accompagner Claude Guéant, tout au début de son mandat, au palais d’Omar Bongo à Libreville. Un lourd symbole…

Le seul changement partiel qui a vraiment eu lieu, dans la politique françafricaine, au cours du quinquennat sarkozyste concernait les rapports avec le Rwanda. Nicolas Sarkozy, conseillé sur cette question par Bernard Kouchner, avait eu  l’intelligence politique de comprendre que ces rapports devaient être en toute urgence « déminés ». Persister à nier la réalité du génocide rwandais et/ou le rôle immensément négatif joué par la France, au printemps 1994, allait se révéler extrêmement contreproductif. L’accusation d’avoir participé, en soutenant le gouvernement génocidaire formé le 07 avril 1994, au dernier génocide du XXe siècle allait ressurgir dans la sphère internationale. Il fallait donc proclamer la « réconciliation » franco-rwandaise. Ce que fera Nicolas Sarkozy lors d’une visite, qui durera… trois heures au total, à Kigali fin février 2010. Le président en exercice n’aura alors pas reconnu de crimes commis par les dirigeants français, mais leur « aveuglement » et des « erreurs » aux conséquences graves. Tout en refusant « la repentance », tant de fois vilipendée par le président Sarkozy.

 En janvier 2012, alors qu’il s’apprêtait à se présenter de nouveau à l’élection présidentielle – sa candidature n’était alors pas encore officiellement déclarée -, Sarkozy a prétendu publiquement (dans une interview à la revue « Politique internationale ») qu’il avait mis fin « aux réseaux occultes » et aux « intermédiaires douteux » entre la France et l’Afrique. Il cherchait ainsi à signaler, à nouveau, qu’il aurait prétendument fin aux pratiques de la Françafrique. Ce qui est évidemment faux comme l’auront montré ses cinq ans au pouvoir.

 Quid des propositions de son principal concurrent, du candidat du Parti socialiste (et favori des sondages) François Hollande ?

Celui-ci s’engage formellement, à son tour, à rompre avec les pratiques du passé même s’il s’exprime assez peu sur les sujets de l’Afrique et de la Françafrique. Tout au plus s’est-il clairement engagé à ne pas reproduire des symboles très négatifs tels que le tristement célèbre « discours de Dakar » de Nicolas Sarkozy du 26 juillet 2007 (« l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire »). Hollande a désigné ce discours comme « profondément blessant ». Par ailleurs, le responsable du PS pour l’Afrique, Thomas Mélonio, a fait paraître en juin 2011 un essai intitulé « Quelle politique africaine pour la France en 2012 ? » Il s’y prononce pour un « accompagnement de la démocratisation » plus clair, une prise de distance plus forte vis-à-vis des dictateurs africains, et pour une extension de la Coopération aux ONG (au lieu des seuls Etats).

Cependant, l’ex-premier ministre socialiste Laurent Fabius – représentant le même parti que François Hollande – a entamé plusieurs voyages sur le continent africain, entre décembre 2011 et février 2012. Il y noua des contacts notamment dans trois pays. (1) Au Bénin qui, il est vrai, est plutôt le moins pire en Afrique en matière de démocratie - Nicolas Sarkozy avait aussi  visité ce pays à la mi-mai 2006 afin de faire la démonstration d’une démarche prétendument pro-démocratie... (2) Au Togo, gouverné depuis 2005 - à la mort du vieux président Eyadéma Gnassingbé – au pouvoir depuis 1967 et toujours soutenu par la France – par le fils de ce dernier, Faure Gnassingbé. Les massacres lors des élections truquées de 2005, au moment de la succession, devraient être dans toutes les mémoires (plus de 500 morts), même si le pouvoir a su s’y prendre de façon moins visible pour manipuler celles de 2010. (3) Puis, troisième pays visité, Laurent Fabius a aussi honoré le Gabon, dirigé depuis septembre 2009 par Ali Bongo dans la ligne de la plus claire succession dynastique. Dans les trois cas, Laurent Fabius a rencontré les chefs d’Etat respectifs.

Même si Nicolas Sarkozy a toujours évité l’actuel président togolais, l’ensemble de la démarche fabiusienne n’est pas sans rappeler celle du président sortant.

Ainsi, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères de Sarkozy, peut se permettre de dire dans une interview à « Jeune Afrique » (février 2011) : «Les rares prises de position de François Hollande ou de son porte-parole Laurent Fabius ne sont qu'un mauvais copier-coller de ce que nous faisons. »

Nous aimerons pourtant avoir tort… 

 Berthold Du Ryon

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