La bourgeoisie, une classe mobilisée

Monique et Michel Pinçon-Charlot, jeunes retraités mais sociologues toujours actifs, ont consacré leur carrière, toujours menée en duo, à l’étude des classes supérieures et de leurs modes de reproduction. Des quartiers chics aux cercles privés, des parties de chasse à courre à l’éducation de leurs enfants, les deux sociologues ont disséqué les modes de vie de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie, pour montrer que ce groupe social est probablement l’incarnation actuelle la plus avérée de ce qu’est une classe sociale.

Classe en soi, la grande bourgeoisie et l’aristocratie ont à leur disposition un capital économique, culturel et social très largement supérieur à ceux du reste de la population. Le patrimoine immobilier, industriel et financier qu’elles possèdent les distingue très nettement. L’accumulation de tant de capitaux dans les mains de leurs enquêtés n’a d’ailleurs jamais cessé de troubler le couple de chercheurs, renvoyés en permanence à leurs origines sociales, petite bourgeoise pour la première, ouvrière pour le second, et confrontés à un monde adverse à leur positionnement politique longtemps proche du Parti communiste.

Classe pour soi, ce groupe social assure de façon permanente et très efficace la protection de ses intérêts économiques et symboliques, et entretient les éléments de sa reproduction, en envoyant ses enfants dans les meilleurs établissements scolaires et universitaires, en les mariant à d’autres enfants de bonne famille, en habitant dans des quartiers où les voisins sont des semblables. Monique et Michel Pinçon-Charlot ont ainsi montré qu’on n’entre dans ce monde que par cooptation, qu’on ne se promène dans les rues de Neuilly-sur-Seine que parce qu’on y habite ou qu’on y est invité, qu’on suit sa scolarité dans certains établissements que parce que l’on est « bien né ».

Pour comprendre par d’autres voies les réalités de la lutte des classes, ces deux chercheurs, proches de Bourdieu, ont posé leur regard à l’autre bout de la pyramide sociale, abandonnant la classe ouvrière, objet traditionnel des recherches sociologiques. Les Pinçon-Charlot ont pris soin de concilier regard critique acéré et rigueur scientifique, et de restituer leurs travaux à un large public, en répondant aux sollicitations des médias et en allant à la rencontre de leurs lecteurs (ce sont des fidèles de la Fête de l’Humanité, notamment).

Une fois à la retraite, et avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, ils ont décidé de libérer un peu leur écriture et de laisser du champ à leur plume militante. Le Président des riches dissèque la présidence Sarkozy, en montrant à quel point elle sert les intérêts et la reproduction de cette classe dominante qu’ils ont tant étudiée.

Anne Delaborne

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