L’ordre et la morale privé de diffusion commerciale en Kanaky

Sorti en France ce mercredi, le film que Mathieu Kassovitz a consacré aux événements d’Ouvéa ne sera pas projeté en salle à Nouméa. Directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie et militante de l’Association d’information et de soutien aux droits du peuple kanak (AISDPK) au moment des faits, Isabelle Leblic commente ce refus de voir et de laisser voir, symptôme d’une situation préoccupante.

« Un film de réconciliation » selon Mathias Waneux, un des Kanaks apparaissant à l’écran, « trop polémique et très caricatural » selon l’unique exploitant de salles de cinéma en Nouvelle-Calédonie qui a refusé de le projeter. Tu connais particulièrement bien les événements évoqués et tu as vu plusieurs fois le film : que penses-tu de ces commentaires ?
Il faut rappeler que ce n’est ni une docu-fiction ni un documentaire, mais un film de fiction, avec des acteurs, un scénario, basé sur ce qui s’est passé, sans roman, qui s’appuie sur le récit qu’en a publié Legorjus, le négociateur dépêché dans la grotte, mais revu à la lumière des témoignages des Kanaks d’Ouvéa et d’ailleurs. Comme beaucoup d’entre eux, j’avais des réticences devant ce projet, on pouvait redouter que le scénario trahisse les faits et l’esprit de ces événements, mais le film balaie ces craintes. Il montre bien la violence de toute cette période où, pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, le pouvoir a fait intervenir non pas la gendarmerie ou la police, mais l’armée sur un territoire français, décision et situation purement coloniales ! Le parti pris de Kassovitz a été de s’inspirer du regard de Legorjus en le tempérant par d’autres éléments. Mais c’est Legorjus lui-même qui dit dans le film « mon métier est de sauver des vies et je n’ai pas pu le faire », et qui rapporte ce que lui disait un autre gendarme, le colonel Benson : « avec les Kanaks, on obtient beaucoup en discutant ». Et le film montre bien que cette volonté de négocier, réelle et forte de part et d’autre, s’est heurtée au refus buté du ministre Pons et du général Vidal, à qui revient la responsabilité du massacre final, avec Chirac Premier ministre et Mitterrand président et chef des armées. Le film n’est ni polémique ni caricatural, il relate assez fidèlement ce qui s’est passé, c’est peut-être pourquoi la « réconciliation » n’y apparaît guère.

Quelles raisons rendent indispensable la projection de ce film en Nouvelle-Calédonie ?
Il y a des raisons de principe, le film a été conçu pour y être projeté, et il ne faudrait pas qu’il y subisse le sort qu’a connu le film de Pontecorvo, la Bataille d’Alger, sorti en France en 1966 et interdit aussitôt, autorisé en 1971 mais quasiment privé d’écran jusqu’en 2004 ! L’Ordre et la morale rappelle des faits, des exactions, des crimes établis en leur temps par la Ligue des droits de l’homme et d’autres associations, mais dont les conclusions sont restées occultées ou niées pendant près d’un quart de siècle. D’autre part, beaucoup de jeunes de Nouvelle-Calédonie ignorent cette période qu’ont vécue leurs parents ou ne prennent pas au sérieux leurs récits d’ « anciens combattants ».
La diffusion du film va se faire par les circuits culturels, et la jeunesse pourra mesurer la violence de cette situation coloniale, peut-être au risque de raviver des tensions assez opposées à l’esprit de « réconciliation ». Mais puisque l’objectif fixé pour 2014 par l’accord de Nouméa reste celui du « destin commun », il est indispensable de rappeler ce passé et de le faire partager : pour partager un destin, il faut aussi en partager l’histoire, et pour cela la connaître, la faire connaître. Et en tirer les leçons : l’Ordre et la morale a aussi le mérite de faire réfléchir sur ce qu’il ne faut pas recommencer.

Ce refus de projeter le film est-il à prendre comme un acte isolé, ou comme la manifestation d’un regain de tension en Nouvelle-Calédonie ?
À l’échelle de la Nouvelle-Calédonie, je suppose que c’est la décision d’un seul homme, le diffuseur, alors que le film va être montré partout, à Nouméa par exemple au centre culturel Tjibaou ou en brousse. Et cela participe sans doute des combats d’arrière-garde de Nouméa la blanche, où des documentaires ont déjà été privés d’écran, tout en confirmant qu’on reste dans « le pays du non-dit », et souvent du refus de voir et de savoir. Cela conduit à des phénomènes de crispation, symptomatiques non pas d’un état de tension, mais d’un état d’esprit qui n’a guère évolué et qui resurgit dès qu’il y a un sujet qui fâche, comme si les anti-indépendantistes de l’époque n’avaient pas acquis assez de maturité pour prendre en compte l’histoire récente. Aujourd’hui, la situation en Nouvelle-Calédonie est très compliquée, mais avec ce refus de voir – sans parler de « repentance », comme ce qui commence à peine et qu’il aura fallu attendre si longtemps pour la guerre d’Algérie –, avec ce refus de reconnaître le passé pour ce qu’il est, on s’écarte évidemment de l’objectif du destin partagé.

Propos recueillis par Gilles Bounoure

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