Kanaky : toujours une colonie

 

Colonie française depuis 150 ans, la Kanaky est outrageusement exploitée pour ses ressources naturelles. Les populations qui n’ont jamais cessé de résister sont réprimées. La lutte pour l’indépendance reste d’une brûlante actualité.

L e 24 septembre 1853, l’amiral Febvrier-Despointes a débarqué sur une grande île1 au milieu du Pacifique, habitée par des populations kanaks et a décrété : « à partir de ce jour, cette terre est française et propriété nationale ». Il a décidé de nommer la colonie Nouvelle-Calédonie. La population kanak qui vit sur ces îles depuis des millénaires ne l’a pas accepté et depuis, l’histoire est jalonnée par les révoltes kanaks contre la spoliation des terres et la négation du peuple autochtone. À chaque fois, la répression a été sanglante. Le dernier épisode étant l’exécution par l’armée française sur l’île d’Ouvéa de dix-neuf militants indépendantistes, le 5 mai 1988, sur ordre du gouvernement Chirac, avec l’assentiment de François Mitterrand, alors président de la République.

En 1998, l’accord de Nouméa a prétendu tourner la page du colonialisme. Son préambule précisait « …il convient d’ouvrir une nouvelle étape, marquée par la pleine reconnaissance de l’identité kanak, préalable à la refondation d’un contrat social entre toutes les communautés qui vivent en Nouvelle-Calédonie, et un partage de souveraineté avec la France, sur la voie de la pleine souveraineté. Le passé a été le temps de la colonisation ». Cet accord « définit pour vingt années l’organisation politique de la Nouvelle-Calédonie et les modalités de son émancipation. »

Écran de fumée

Douze ans plus tard, on ne peut que constater que cet accord est un vaste écran de fumée pour maintenir la domination française sur la colonie. L’économie et l’organisation sociale du territoire sont celles d’une économie de pays en voie de développement : inégalités des revenus, concentration des activités industrielles autour de la seule ville de Nouméa, 90 % du produit des exportations proviennent de l’exploitation du nickel mais ne contribuent qu’à hauteur de 10 % au produit intérieur brut (PIB) du territoire. La colonisation de peuplement qui vise à maintenir les kanaks en minorité sur leurs terres continue au rythme de plusieurs milliers de métropolitains par an.

Les kanaks sont toujours discriminés depuis l’école jusqu’à l’accès à l’emploi. Les candidatures au bac 2009 sont éloquentes : en filière générale 23 % de candidats kanaks pour 69 % d’européens et 8 % d’asiatiques et océaniens des autres îles, en CAP 84 % de kanaks et océaniens. L’école continue de reproduire les inégalités contrairement à la volonté affirmée de rééquilibrage. Le constat est le même pour l’accès à l’emploi : depuis dix ans plus de 40 000 métropolitains se sont installés, occupent des emplois au détriment des kanaks. Le taux de chômage avoisine les 7 % mais ne touche pas toutes les populations également. Même les jeunes kanaks qui réussissent à décrocher des bourses pour suivre des études en France se heurtent la plupart du temps à la discrimination à leur retour au pays. Les employeurs préfèrent toujours, à qualification égale, le métropolitain sans racine sociale dans le pays. De nombreux diplômés repartent en France ou vont en Australie pour trouver un emploi en adéquation avec leur qualification.

L’économie reste une économie de comptoir comme dans les autres colonies françaises : trois groupes se partagent 90 % de la distribution, réalisant des marges cinq fois supérieures à ce qui se fait en France. Les chiffres sont approximatifs, les entreprises ne déposent aucun compte au greffe du tribunal de commerce bien que la loi l’impose. La justice est coloniale, clémente pour les patrons voyous et très dure contre les syndicalistes. Les dirigeants de l’USTKE2, dont le président Gérard Jodar, a été emprisonné dans des conditions indignes de juin 2009 au 14 janvier 2010 pour entrave à la circulation d’un aéronef, vide au moment des faits, sur un aérodrome fermé et sans personne à bord.

Le coût de la vie est supérieur à celui de la France, mais le salaire minimum y est de 30 % inférieur3. L’inflation touche d’abord les produits de première nécessité comme le riz, le pain, le beurre ou les services de santé. Dans l’agglomération de Nouméa où se trouve l’emploi, le logement est inaccessible pour beaucoup, les « squats » – en France, on parlerait de bidonvilles – se déploient sur tous les terrains disponibles.

Pillage organisé

L’État français et ses relais sur place savent bien que l’indépendance de ce pays, inscrit depuis 1986 sur la liste de l’ONU des pays à décoloniser, est inéluctable mais ils font tout pour en retarder l’échéance, de manière à exploiter les ressources naturelles jusqu’à épuisement. Le procédé est simple:

o Encourager la colonisation de peuplement pour maintenir les kanaks en minorité. Le métropolitain qui débarque a toutes les facilités pour s’installer. Une loi votée fin décembre 2009 rend prioritaire l’embauche de personnes ayant une certaine durée de résidence, mais elle prévoit tant de dérogations qu’elle n’aura pas d’effet sur l’exclusion des kanaks de l’emploi qualifié.

o Transférer quelques compétences – souvent en trompe l’œil – pour faire croire que cette autonomie est préférable à une indépendance synonyme de paupérisation. En 2009, l’enseignement a été transféré au territoire, mais pas les programmes ni les diplômes. La formation des maîtres pour le primaire est française, l’instituteur devra, avec la réforme des IUFM, avoir un bac +5 comme en France… autrement dit peu de kanaks pourront accéder à ces postes.

o Diviser la population kanak en créant une couche de fonctionnaires dépendant économiquement des subsides de la métropole coloniale. Malheureusement, beaucoup d’anciens militants de la lutte indépendantiste des années 1980 ont succombé à ces sirènes. Le porte-parole du FLNKS4 affirme même son accord avec Rocard quand il déclare que « le concept d’indépendance n’a plus de sens » et que seule compte la souveraineté économique. Le Parti travailliste5 a été le seul parti à mener une campagne lors des élections provinciales de 2009 pour l’indépendance de la Kanaky dès 2014.

o Mettre en œuvre une fiscalité très favorable aux entreprises. Après 152 amendements à la loi sur le développement de l’outre-mer votée en 2009, le Medef local se réjouit : « Le dispositif à venir est pratiquement aussi avantageux que l’ancien ». Les usines de nickel sont exonérées d’impôts pendant la phase de construction et pour les quinze premières années d’exploitation.

o Ignorer délibérément la protection de l’environnement. La Nouvelle-Calédonie est exclue du protocole de Kyoto pour pouvoir polluer sans retenue en exploitant les richesses naturelles de la terre. Une troisième centrale électrique au charbon va être mise en route cette année pour les besoins de l’industrie du nickel, ce qui va propulser la pollution émise en CO2 par habitant au cinquième rang mondial juste derrière les monarchies pétrolières. Les émissions de dioxyde de soufre de l’usine de nickel de la SLN (groupe Eramet) en plein Nouméa sont trente fois supérieures à la norme admise en Europe. La liste est trop longue, de l’amiante aux pesticides et aux rejets industriels en mer, pour être exhaustif.

Lutte pour l’indépendance

La France maintient sa domination coloniale pour contrôler les eaux territoriales6, capter les ressources naturelles et minières, entretenir des bases militaires, peser dans l’organisation de la mondialisation. La lutte pour l’indépendance de la Kanaky est toujours d’actualité.

L’accord de Nouméa prévoit la possibilité d’un référendum sur l’indépendance à partir de 2014 et en cas de réponse néga-tive, un dernier référendum en 2018. Le Parti travailliste développe sa propagande autour de plusieurs axes :

- La Kanaky est prête à devenir indépendante et il ne faut pas attendre du colonisateur qu’il l’admette. Les compétences existent déjà parmi la jeunesse kanak et les pays qui ont accédé à l’indépendance au cours du xxe siècle ont réussi à former des médecins, magistrats, douaniers, pilotes d’avion…

- Les réserves de nickel sont évaluées à une centaine d’années au mieux. Si les profits générés aujourd’hui ne servent pas à sortir de la mono-industrie et à poser les bases d’une économie viable, l’indépendance sera douloureuse. La Kanaky est un des endroits au monde où il y a le plus de biodiversité, cette richesse doit être préservée et valorisée.

- Il faut une autre répartition des richesses pour que la population puisse vivre et travailler partout en Kanaky. Actuellement 75 % de la population vit dans la province Sud autour de Nouméa. Tous les services y sont regroupés : les douanes, ce qui oblige les importations à passer par les grossistes de Nouméa ; le plus gros centre hospitalier où la population des Îles doit se faire soigner et même accoucher ; les classes préparatoires ou l’université et les deux usines de nickel. L’usine en construction dans le Nord, sur la côte Ouest, rentrera en production en 2012, 24 ans après les accords Matignon-Oudinot qui étaient censés engager le rééquilibrage du développement des différentes régions du pays.

Il est urgent, qu’en France même, se développe à nouveau un large mouvement de solidarité avec la revendication indépendantiste du peuple kanak. Le collectif Solidarité Kanaky7 relaie les informations utiles sur les mobilisations et organise des actions de solidarité en France. Le NPA doit partout faire connaître cette lutte et la soutenir.

Bernard Alleton

1. La Nouvelle Calédonie est un ensemble d’îles situées dans le Pacifique Sud à 20000 km. de la France, 1
500 de l’Australie et 1700 de la Nouvelle-Zélande. La plus grande île couvre 16 750 km
2 sur les 19 103 de la colonie. La population est estimée par le recensement de 2009 à 245 580 habitants. 75 % de la population est concentrée dans la province Sud autour de Nouméa.

2. USTKE : Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités, deuxième organisation syndicale du pays.

3. Le salaire minimum sera de 1 106 € brut pour
39 heures par semaine an février 2010

4. FLNKS : Front de libération nationale kanak socialiste, créé en 1984. Il regroupait toutes les organisations engagées dans la lutte indépendantiste. Ses deux principaux partis sont l’Union calédonienne (UC) et la Parti de libération kanak (PALIKA)

5. Parti travailliste (PT) : fondé en décembre
2007 par les militants de l’USTKE pour avoir un relais institutionnel aux revendications du syndicat. Il a tenu son premier congrès en décembre 2008. Aux élections provinciales de 2009, il a obtenu 4 élus sur 54 au congrès du territoire.

6. La France avec ses colonies est la deuxième puissance maritime mondiale en termes de superficie derrière les États-Unis.

  1. Collectif Solidarité Kanaky : www.solidaritekanaky.org

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