Iran et nucléaire, les véritables enjeux

Le programme nucléaire de la République islamique d’Iran fait figure de véritable serpent de mer de la diplomatie internationale. Pourtant, ce programme nucléaire tant décrié n’est pas né en 2002, l’année où un dissident iranien a révélé au monde l’existence de sites jusqu’alors tenus secrets. C’est avec l’aide des États-Unis puis de la France et de l’Allemagne que le Chah l’a lancé dans les années 1950.

en 1970, l’Iran a ratifié le traité de non-prolifération nucléaire (TNP), s’engageant ainsi à ne pas fabriquer d’armes nucléaires et à ne pas essayer de s’en procurer. Le programme nucléaire a été mis entre parenthèses durant la guerre dévastatrice qui a opposé l’Irak de Saddam Hussein à la République islamique. Mais en la matière, comme sur d’autres sujets, la Mollarchie n’a jamais abandonné les ambitions impériales du Chah. Fidèle aux visées du régime monarchique, la République islamique entend être une puissance régionale.

Dès le début des années 1990, le régime de Téhéran a donc relancé son programme nucléaire en s’appuyant notamment sur la Russie et la Chine et ce, malgré les pressions exercées par les États-Unis et leurs alliés européens. Particulièrement sensible, ce dossier est placé sous l’autorité directe du Guide Ali Khameneï. Sur le plan opérationnel, il est dirigé par le corps des Gardiens de la révolution islamique.

Un instrument populiste-chauvin à l’intérieur du pays, en développant un discours islamo-nationaliste, les dirigeants iraniens utilisent le programme nucléaire à des fins populistes et flattent la fibre chauvine de la population. Or, avec l’approfondissement du marasme économique et de la crise sociale, cette propagande ne parvient pas à juguler le mécontentement populaire qui va croissant.

Depuis 1979, les factions au pouvoir se partagent la rente pétrolière. Cette mainmise sur les richesses du pays s’est toujours accompagnée d’une redistribution clientéliste qui a permis de maintenir peu ou prou un bloc dépendant du régime. Mais la violence de la crise économique et le poids des sanctions internationales tendent à réduire fortement les capacités redistributrices d’un pouvoir particulièrement corrompu.

Les sanctions imposées par les puissances impérialistes pour peser sur le programme nucléaire de la République Islamique réduisent fortement les possibilités d’emprunts sur le marché du crédit et empêche le secteur industriel de se procurer les pièces et les composantes nécessaires à son bon fonctionnement. Cela renforce l’absence récurrente d’investissement et accélère l’obsolescence de l’appareil productif. Réaction en chaîne : les arriérés de salaires et les licenciements explosent. Selon les économistes indépendants, le chômage touche 25 % de la population.

Dès le 1er juillet prochain, les pays européens menacent de ne plus acheter de pétrole iranien. Une manne financière non négligeable qui représente pour Téhéran 80 % de ses rentrées en devises. Le pouvoir prévoit pour l’été une hausse d’environ 30 % des prix de l’essence, du gazole et du fuel. Seuls l’industrie de l’armement et le programme nucléaire échappent aux restrictions. Le secteur de l’armement bénéficie de toutes les largesses du pouvoir et son budget représente plus du quart du budget national. Avec une inflation annuelle de 60 %, résultat de la politique d’Ahmadinejad qui s’inspire des recommandations du FMI, les conditions de vie de la population se dégradent fortement.

Dans ce contexte de crise, le pouvoir doit faire face à un regain des luttes sociales et ouvrières. Ces luttes sont à chaque fois sévèrement réprimées. Les arrestations et les condamnations des militants syndicaux se multiplient. Craignant la jonction entre les revendications sociales et les aspirations du mouvement démocratique de 2009, le régime accentue la répression afin de contenir la contestation sociale qui pourrait dans les prochains mois prendre la forme d’« émeutes de la faim ». Cette combinaison entre crise politique au sommet qui n’en finit pas depuis la réélection frauduleuse d’Ahmadinejad et crise sociale est explosive pour le régime.

Un environnement régional très tendu

Sur le plan régional, l’État iranien doit faire face à un environnement particulièrement instable et hostile. Outre la montée en puissance de la Turquie et les rivalités avec l’Arabie saoudite, la République islamique est confrontée à l’instabilité à ses frontières avec l’Irak, l’Afghanistan et le Pakistan qui détient l’arme nucléaire. à cela s’ajoute l’hostilité de l’État d’Israël, autre puissance nucléaire de la région.

Les manœuvres régulières de la flotte étasunienne dans le Golfe arabo-persique, la présence de la ve flotte basée à Bahreïn, ou encore l’installation en 2009 de la base militaire française d’Abou Dhabi, sont d’autres sources d’inquiétude. Le moins que l’on puisse dire est que l’environnement régional est particulièrement tendu.

Enfin, les processus révolutionnaires en cours dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient entrent en écho avec le mouvement qui a secoué le régime de Téhéran en 2009. à cet égard, la situation de la Syrie, allié stratégique de la République islamique, préoccupe sérieusement le régime iranien. La chute éventuelle de Bachar El Assad pourrait avoir des conséquences profondes dans la région. Cela fragiliserait le pouvoir iranien, ce qui explique son soutien indéfectible au « boucher » de Damas.

Dans ce contexte, les dirigeants iraniens estiment qu’être en capacité de se doter de l’arme nucléaire pourrait « sanctuariser » le régime et donner un nouveau leadership à la République Islamique. Cependant, à cette étape, le débat sur le fait d’accéder effectivement à l’arme nucléaire n’est pas encore tranché au sein du sérail.

Sur le plan international, le régime de Téhéran fait de son programme nucléaire un outil de marchandage. La République islamique qui, en Irak et en Afghanistan, s’est trouvée des intérêts communs avec l’impérialisme étatsunien, souhaite être traitée en partenaire par les grandes puissances.

Les dirigeants iraniens le savent, les États-Unis n’acceptent pas la perspective d’une République islamique dotée de l’arme nucléaire – et leur allié israélien encore moins.

Le débat entre Washington et Tel Aviv porte sur la manière d’empêcher une telle éventualité.

Pour Nétanyahou, la politique des sanctions économiques et de l’isolement de la République islamique mise en place par les États-Unis et l’Union européenne n’a pas freiné le programme nucléaire de Téhéran. Quant à Obama, à quelques mois des élections américaines, il ne veut pas s’exposer à des représailles du régime iranien qui conserve une capacité de riposte importante. Après le retrait d’Irak et au moment où Obama doit gérer la sortie de l’Afghanistan, l’ouverture d’un nouveau front n’est pas à l’ordre du jour.

Ces craintes sont renforcées par le fait qu’une intervention militaire contre l’Iran aurait pour conséquence l’envolée des prix du pétrole, ce qui accentuerait la récession économique mondiale. Enfin, l’ensemble des experts militaires estiment qu’un bombardement des sites nucléaires iraniens ne ferait que retarder le programme militaire. Pour le moment, Washington cherche donc une solution négociée avec Téhéran.

Du côté de Téhéran, l’exacerbation des tensions autour du programme nucléaire n’est pas sans conséquences sur les débats et les évolutions au sommet du pouvoir. L’alliance entre le Guide Ali Khameneï et Ahmadinejad, qui avait permis en 2009 d’exclure du pouvoir la mouvance dite « verte » incarnée par Moussavi, et d’écraser la vague massive de contestation démocratique qui s’en est suivie, a volé en éclat. Lors des élections législatives de mars dernier, le clan du Guide a marginalisé Ahmadinejad et ses proches.

Il y a plusieurs raisons à cette nouvelle brèche au sommet. Ahmadinejad et les siens ont cherché à mettre la main sur le pouvoir et ont empiété sur les intérêts et prérogatives institutionnelles du Guide, premier personnage de l’État. Mais cette nouvelle crise politique porte également sur la gestion « diplomatique » du dossier nucléaire. Khameneï reproche à Ahmadinejad ses rodomontades ridicules qui ont accentué les tensions. Le Guide, qui avait depuis 2009 marginalisé Hachemi Rafsandjani (l’un des personnages clés de la République islamique depuis 1979 et l’un des plus corrompus), vient d’opérer un rapprochement notable avec celui-ci. Rafsandjani incarne la frange libérale sur le plan économique et la plus conciliante à l’égard des États-Unis. Par ce nouveau « tournant », Khameneï indique à l’administration Obama que la République islamique est disposée à négocier.

Ainsi, à la veille de l’ouverture du nouveau cycle de négociations qui s’est achevé le samedi 14 avril à Istanbul et qui reprendra à partir du 23 mai prochain à Bagdad, Khameneï avait envoyé à Washington son conseiller personnel Ali Velayati. Cette visite discrète de Velayati avait pour but d’engager des discussions directes entre Téhéran et la Maison Blanche. Cela s’est traduit à Istanbul par des échanges qualifiés de « constructifs » par la chef de la diplomatie de l’UE, Catherine Ashton.

Contre les interventions impérialistes et la prolifération nucléaire

L’alternance des périodes de tensions et de détente est une constante dans les relations entre Téhéran et les grandes puissances. Les mois qui viennent devraient confirmer le léger « réchauffement » des relations entre Téhéran et Washington.

Alors que la crise de régime s’amplifie, les dirigeants iraniens doivent faire face à une crise économique et sociale majeure. La montée des luttes ouvrières s’accompagne de la répression la plus brutale, les exécutions se multiplient. Le pouvoir restreint le peu d’espace de liberté et renforce son contrôle sur la société. Khameneï a ordonné la mise en place d’un intranet à l’échelle du pays et la République islamique vient d’acheter à la Chine un système de contrôle des flux téléphoniques et du réseau internet.

Dans ce contexte, les anticapitalistes doivent se situer aux côtés de celles et ceux qui luttent pour les droits sociaux et démocratiques, pour les droits des femmes, des minorités nationales, pour l’égalité et la justice sociale. De nombreuses campagnes de solidarités existent, les anticapitalistes doivent y contribuer1.

Enfin, nous devons refuser toutes interventions impérialistes ainsi que les sanctions qui frappent la population. Les ingérences des grandes puissances permettent au régime d’accentuer la pression sur les peuples d’Iran. Une intervention militaire provoquerait un réflexe nationaliste qui redonnerait une certaine cohésion à un pouvoir aujourd’hui profondément et durablement divisé.

La seule perspective politique juste est le désarmement nucléaire dans le monde. Sur le plan régional, le principal danger vient des puissances nucléaires que sont le Pakistan et l’État d’Israël. Le déséquilibre de la terreur pousse à la prolifération et à la course à l’armement. Au même titre que le démantèlement des bases militaires et le retrait des troupes d’occupation, la lutte contre les budgets militaires et les armes de destruction massive doit être à l’agenda des forces anticapitalistes et révolutionnaires. 

Babak Kia

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.