Il y a 2 ans commençaient les révolutions dans le monde arabe Dossier réalisé par la commission Internationale du NPA

Région arabe, une Ola de révolutions Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et Saleh ont été chassés du pouvoir, écartés par des processus à l’initiative de populations qui vivaient autrefois dans la peur et se tenaient à l'écart des luttes et du militantisme. Le processus révolutionnaire démarré il y a deux ans est toujours en marche avec des flux et des reflux.
La vague, partie de Tunisie, a touché quasiment tous les pays de la région. Ces mouvements sont pacifiques, mixtes, et mobilisent des populations entières qui n'avaient pour l'essentiel jamais manifesté de leur vie. Leur dimension sociale est patente. Les chômeurs, parfois diplômés, et les travailleurs précaires en sont le fer de lance, rejoints par une jeunesse aspirant à en finir avec des dictatures inamovibles. Quand ils s'organisent, ces mouvements, qui ne sont guidés ni par une idéologie particulière, ni par un parti politique, ni par un État étranger, se dotent de structures horizontales et collectives afin de rendre efficaces leurs mobilisations malgré la répression, de diffuser l'information et de réorganiser la vie sociale. En Syrie, la répression implacable et le phénomène de désertion de militaires ont mené à la constitution d'une armée chargée de protéger les manifestants et les populations. Des zones libérées y sont administrées par les populations elles-mêmes.
Dans nombre de ces pays, des minorités opprimées de ces pays, sexuelles, sociales, immigrées, ethniques, etc, se saisissent de cette opportunité pour exprimer des revendications spécifiques. Enfin, s'est ouvert récemment un nouveau front, celui des luttes écologiques.


Tunisie : flux et reflux
Le 17 décembre 2010 à Sidi-Bouzid, le geste désespéré de Mohamed Bouazizi résume les souffrances de tout un peuple : celle des jeunes ne trouvant, au mieux, que des petits boulots, celle de l’arbitraire policier et mafieux, celle du chômage et de la misère frappant particulièrement les régions de l’intérieur, celle résultant de la ruine de l’agriculture vivrière suite aux accords de libre-échange.
Rapidement se mobilisent tous ceux qui veulent en finir avec le régime. La gauche de l’UGTT impulse des grèves générales régionales et, le 14 janvier 2011, l’armée décide enfin de lâcher Ben Ali. D’un seul coup, des millions de personnes osent enfin parler de politique pour la première fois, dévastant ou s’emparant de bâtiments symbolisant la dictature, ainsi que de biens appartenant à la mafia antérieurement au pouvoir.
Reprise en main 
Face à l'embryon de pouvoir populaire issu de la révolution, les politiciens bénalistes constituent, par en haut, des gouvernements provisoires successifs. Mais les mobilisations continuent et finissent, le 27 février 2011, par les faire démissionner.
Une partie de ceux qui s’étaient mobilisés depuis plusieurs mois relâchent alors leurs efforts, et le nouveau Premier ministre Caïd Essebsi manœuvre habilement. Il parvient notamment à engluer dans un cadre institutionnel la plus grande partie des forces ayant participé à la révolution. Le Front du 14 janvier qui regroupe les organisations politiques les plus à gauche se disloque.
Déboussolée, la moitié de la population ne va même pas voter, le 23 octobre 2011, aux élections à l'Assemblée constituante. Les forces ayant participé au Front du 14 janvier, et qui auraient pu arriver à la seconde place aux élections en présentant des listes communes, subissent un cinglante défaite. 
Avec 18 % du corps électoral ayant voté pour eux, les islamistes d'Ennahdha obtiennent 41 % des sièges à l'Assemblée constituante et dirigent depuis lors le gouvernement. Simultanément, les milices islamistes multiplient menaces et attaques, notamment contre les femmes et la liberté d'expression. 
Renouveau de la contestation
La politique économique et sociale du gouvernement se situe dans la continuité de celle de l'ancien régime et des gouvernements transitoires qui lui ont succédé. Face à celle-ci, on assiste depuis février 2012 à une reprise des mobilisations, notamment parmi les jeunes et les régions déshéritées de l'intérieur où les grèves générales se multiplient. Incapable de répondre aux revendications, le pouvoir utilise la répression. Des milices islamistes attaquent les locaux de l'UGTT, comme en février 2012, ou le 4 décembre 2012. De son côté, le Premier ministre déchu Caïd Essebsi cherche à regrouper derrière lui toutes les forces opposées à Ennahdha. Il est notamment rejoint par de nombreux anciens cadres du parti de Ben Ali.
Face à cette bipolarisation, les forces qui avaient participé au Front du 14 janvier se ressaisissent et reconstituent à l'été 2012 un Front ouvert à toutes les forces refusant à la fois la politique des islamistes et celle des nostalgiques de Ben Ali et de son prédécesseur. Mettant toutes ses forces au service du développement des luttes, ce nouveau Front espère également incarner cet espoir dans les prochaines élections.
Dominique Lerouge

Barheïn : une révolte qui ne s’éteint pas
Il n’y a pas que la Tunisie qui ait été destinataire du « savoir-faire policier français » que la ministre Michèle Alliot-Marie avait généreusement proposée à la dictature amie de Ben Ali le 11 janvier 2011 à l’Assemblée nationale. Un pays moins connu en France, mais traversé depuis la même période par un très fort mouvement de contestation sociale et politique, a lui aussi bénéficié de l’aide policière de la France. Il s’agit du royaume de Bahreïn, pays insulaire d’un peu plus d’un million d’habitants situé dans le Golfe arabo-persique.
On y dénombre aujourd’hui au minimum 85 morts de la répression entre février 2011 et novembre 2012 : des décès dus à des tirs de chevrotine (17), à des gaz asphyxiants (43), des morts sous la torture (au moins cinq)…
Depuis le 14 février 2011, trois jours après la chute d’Hosni Moubarak en Égypte, un mouvement de contestation massif s’est levé au Bahreïn. Si la marginalisation de la majorité chiite de la population par une monarchie sunnite (au pouvoir depuis 1752) joue un rôle dans sa genèse, le mouvement n’est pas de nature confessionnelle, mais soutenu par des sunnites progressistes et des syndicats. 
Une répression bien formée...
Jusqu’au 14 mars de la même année, la « Place de la Perle » dans la capitale Manama était constamment occupée, à l’instar de la célèbre place Tahrir. Ensuite, à partir de mars 2011, une répression massive – épaulée par l’Arabie saoudite voisine – s’est abattue sur les opposants. Pendant les premiers affrontements, l’opinion publique occidentale pouvait entendre parler pour la première fois de l’aide à la répression massive dont bénéficiait la monarchie bahreïnienne. Le gouvernement britannique annonça ainsi le 18 février 2011 qu’il annulait ses 44 contrats de livraison de « matériel de sécurité » au régime du Bahreïn. 
Dans la même semaine, on apprit noir sur blanc, par des publications gauchistes comme le Figaro et le Point que les autorités policières françaises avaient jusque-là formé la Garde royale et la police anti-émeute au Bahreïn. Des forces de répression qui allaient se mettre de bon cœur à la tâche, à partir de la mi-mars 2011, pour siffler la fin de l’essor contestataire et démocratique dans le royaume.
La contestation persiste
Visiblement, le rôle de la France ne s’est néanmoins pas arrêté en février 2011. Le « Rapport sur les exportations d’armes de la France », publié en novembre 2012, comporte pour l’année précédente des livraisons au Bahreïn à hauteur de 26 millions d’euros. Un marchand d’armes français, la société Alsetex, fournit (selon l’ONG « Bahreïn Watch ») régulièrement des munitions de type lacrymogène, sonore, poivre, fulgurant… et autres.
Dans le pays même, la contestation ne faiblit pas jusqu’à aujourd’hui. Au moins toutes les semaines, des affrontements ont lieu. Comme récemment le 18 janvier 2013 (dénommé « Vendredi de la dignité ») à Manama, les 23 et 24 janvier à Sitra et Maameer ou encore le 25 janvier à Manama. 
Le mercredi 25 janvier dernier, le roi en exercice – sultan Hamad – avait exigé des partis politiques d’opposition (dont le Wefaq, représentation de la majorité chiite) qu’ils reprennent « le dialogue » avec son pouvoir répressif, et renoncent à leurs manifestations. Celle du 25 janvier fut interdite, mais eut lieu néanmoins, avant d’être dispersée violemment. La révolte continue.
Bertold du Ryon

Égypte : malgré des hauts et des bas, la révolution continue !
Résumé de l'intervention de Hany Hanna lors de la réunion d'information ayant eu lieu à Paris le 15 janvier 2013 à l'initiative de l'Union syndicale Solidaires, le Cedetim et Attac.
Un début prometteur
Dans la foulée de la révolution tunisienne, la révolution égyptienne a commencé le 25 janvier 2011 par des manifestations initiées par des jeunes. Les Frères musulmans prennent le train en marche, puis acceptent de négocier seuls avec le pouvoir. Face aux manifestations et au développement considérable des grèves, l'armée destitue Moubarak le 11 février.
La confiscation de la révolution par les militaires
Comme l'armée n'avait pas tiré sur la foule, la majorité des révolutionnaires lui ont fait confiance pour assurer la période de transition. Mais moins d'un mois après la chute de Moubarak, la police militaire disperse par la force les occupants de Tahrir. Le 19 mars, le référendum sur la Constitution provisoire donne au Conseil militaire une base légale pour assurer la Présidence de la république. Dès le 23 mars, les grèves sont criminalisées et des travailleurs en lutte sont traduits devant les tribunaux militaires. Dans un contexte de redémarrage des grèves et de persistance de mobilisations de rue, la répression se déchaîne. Celle-ci est approuvée par les Frères.
Compétition et compromis entre les islamistes et les militaires
Les élections législatives (du 28 novembre 2011 au 10 janvier 2012) donnent une très large victoire aux islamistes. La nouvelle Assemblée nationale déçoit. Rapidement la concurrence pour le pouvoir se développe entre les Frères et les militaires.
Lors des élections présidentielles de mai 2012, la bataille fait rage entre les Frères et les militaires. Au premier tour (23 et 24 mai 2012), le total des voix refusant à la fois les militaires et les islamistes se retrouve en seconde position, mais elles se dispersent entre quatre candidats. Le mieux placé d'entre eux, Hamdine Sabahi rate d'environ 2 % sa présence au second tour (16 et 17 juin). Le seul choix laissé aux électeurs est alors entre les Frères et les militaires ! Au second tour, c'est finalement Morsi, candidat des Frères qui l'emporte. Il conclut un accord avec les militaires laissant des prérogatives exorbitantes à l’armée.
La reprise des mobilisations et le durcissement du pouvoir
Parvenu au pouvoir, le Président islamiste ne tient aucune de ces promesses, et à partir du 2 octobre, les manifestations et les grèves repartent de plus belle. Elles n'ont pas cessé depuis. Face à cela, le pouvoir manifeste une nervosité croissante envers l'opposition. Par une déclaration constitutionnelle qu’il émet le 21 novembre 2012, Morsi se donne de véritables pouvoirs dictatoriaux. Très rapidement, des manifestations de protestation ont lieu dans tout le pays. Il y a certains jours autant de monde dans la rue et sur la place Tahrir que pendant les jours ayant précédé la chute de Moubarak. Les milices des Frères dispersent par la force le sit-in devant le palais présidentiel et torturent des manifestants. Morsi organise à la va-vite un référendum par lequel le Oui l'emporte avec 64 % des suffrages exprimés, dans des conditions de fraudes massives.1 Le compromis passé entre les islamistes et les militaires est entériné dans la Constitution.
1. D'après le président de l'Organisation égyptienne des Droits de l'homme, ce serait le Non qui l'aurait en réalité emporté, et il n'est pas le seul à dire cela. On ne connaîtra sans doute jamais la vérité, mais il est certain que la fraude n’a jamais été aussi importante depuis la chute de Moubarak. Des cas sont par exemple signalés où, après avoir voté, des Frères ont fait à nouveau la queue de façon à empêcher d'autres personnes de voter. Dans les circonscriptions favorables aux islamistes, le vote a été prolongé jusqu'à 23 h, alors que dans des circonscriptions qui ne l'étaient pas le vote s'était arrêté à 19 heures.

Syrie :
L’auto-organisation du mouvement populaire
Le mouvement populaire syrien ne s’est retiré ni des rues, ni des universités, ni des lieux de travail, contrairement à ce qui se dit, et ce en dépit de la répression violente et multiforme du régime, politiquement et militairement.
Les principales formes d’organisation sont les comités populaires de coordination au niveau des villages, des quartiers, des villes et des régions. Ces coordinations révolutionnaires sont le fer de lance du mouvement de réserve populaire pour les manifestations. Se sont développées aussi des formes d’autogestion reposant sur l’auto-organisation des masses dans les zones libérées du joug du régime. Des conseils populaires élus ont émergé, pour gérer ces dernières, démontrant du même coup que le régime est à l’origine du chaos et non le peuple.
Des administrations civiles y ont été mises en place à cause de l’absence de l’État, pour accomplir les missions de ce dernier dans divers domaines, écoles, hôpitaux, routes, ou services de l’eau, de l’électricité et des communications. Ces administrations civiles sont nommées par l’élection et le consensus populaires et leur mission essentielle consiste à fournir les services de la fonction publique, de la sécurité et de la paix civile. […]
Source : Poursuite de la résistance du peuple syrien, la révolution populaire permanente, J. Dhaher, La ligne de Front n°11 (traduit de l’arabe, LT)
Yabroud libérée gère ses propres affaires
Du fait de l’extension de la révolution aux villes syriennes, les institutions du régime se sont rétractées et les prestations de services aux citoyens ont cessé, conduisant les habitants à chercher des alternatives aux institutions officielles. La population de Yabroud s’est choisi « Le conseil civil de Yabroud » à qui il incombe de veiller à l’ordre public et d’assurer la gestion de la vie quotidienne.
Abou Mahmoud, Président du conseil, commente dans un entretien avec le correspondant de Al Anadhoul le mécanisme d’action du conseil : « Le conseil se compose de bureaux (santé, enseignement, ingénierie, secours, droit, information), reposant sur des spécialistes qui choisissent trois représentants qui participent aux réunions mensuelles du secrétariat général du Conseil où on discute les dossiers au niveau de la ville ».
La commission législative et juridique, sommet de la hiérarchie administrative du Conseil, émet les décrets et juge les contrevenants. Une patrouille de sécurité, constituée pour appliquer les décisions de ladite commission, comprend un responsable civil, des éléments et des officiers de police dissidents du régime.
Le Conseil fixe les prix des produits de base tels le pain ou le fioul de chauffage et combat le monopole des produits de base. L’affluence des déplacés (plus de 1 500 familles) à Yabroud a amené le bureau de secours à garantir leur logement, le chauffage et les vêtements. 
Les bureaux relevant du Conseil mènent leurs activités selon leur compétence. Celui de la santé organise le travail de l’hôpital gouvernemental et coordonne les rotations des médecins pour garantir un bon niveau de soins aux habitants et aux déplacés. Des équipes de secours équipées de matériel médical ont été prévues. Le bureau de l’éducation s'occupe du personnel enseignant, des livres et du matériel scolaires au début de l’année. Les représentants du Conseil font des tournées d’inspection des équipements publics tels l’hôpital gouvernemental, les écoles privées officielles, tandis que des comités spéciaux protègent biens publics et privés et préviennent les irrégularités de construction.
Samira, habitante de Yabroud, a vanté dans un entretien avec le correspondant d’Al Anadhoul le rôle du Conseil civil qui a remplacé les fonctionnaires démissionnaires qui avaient abandonné les citoyens à leur sort. Mohamad estime que le Conseil civil devra prendre des mesures pour lutter contre le phénomène inquiétant des enlèvements perpétrés par des groupes armés dont la ville est le théâtre depuis le début de la révolution pour des rançons […].
Source : La ligne de front n°11 (traduit de l’arabe, LT).

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