Identité nationale (2) : cinq belles réponses à une vilaine question

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Au terme du « débat sur l’identité nationale », l’heure est au bilan, non pas sur la nature de cette improbable identité nationale mais sur la signification d’un tel « débat », sa fonction, ses effets sociaux et surtout les réponses politiques qu’il appelle.

Si une question d’identité se pose aujourd’hui au pays, ce n’est pas une question d’identité raciale, confessionnelle ou culturelle, mais une question d’identité politique. La question à se poser n’est pas « Qu’est-ce que la France ? », mais « Qu’est-ce, politiquement, que la France de 2010 ? » Non pas « Que sommes-nous ? », mais « Que sommes-nous devenus pour accepter d’être réduits à une nationalité ? » Non pas « Comment promouvoir la fierté d’être fran­çais ? » mais « Pourquoi faudrait-il être fier d’être français ? Qui veut qu’on le soit, et pour quoi faire ? »

Il est en effet évident qu’il n’y a aucune raison d’être fier d’être français, première­ment parce que nous ne sommes pour rien dans cette nationalité dont nous ne faisons généralement qu’hé­riter ; deuxièmement parce que Pétain et Lacoste sont aussi français que Jean Moulin et Franz Fanon, parce qu’à côté d’innombrables œuvres pro­duites par des Français existent aussi des guerres, des oppres­sions, des bassesses et des lâchetés tout aussi innombrables et tout aussi françaises ; troisièmement parce que, de Samuel Beckett à Missak Manouchian, des étrangers, de passage ou installés en France, ont eux aussi marqué positivement l’histoire du pays ; enfin parce que les Français les plus admirables ont toujours été ceux qui ont su faire passer avant la nation une appartenance à une autre communauté, transnationale : la commu­nau­té scientifique, celle des artistes, des philosophes, des antifascistes, des femmes, des prolétaires, des damnés de la terre, des nègres ou des créoles…

Cela une fois posé, cinq leçons nous pa–raissent pouvoir être tirées de cette séquence de « débat », que synthétisent cinq contre-mots d’ordre, apparus récemment dans le mouvement social et la culture populaire.

1. Nous ne débattrons pas

Ce premier mot d’ordre, lancé par le site Mediapart, est loin d’apporter une réponse suffisante à la provocation bessoniste, mais il constitue un préalable nécessaire. Toute autre posture (par exemple celle de responsables socialistes et d’intellectuels médiatiques comme Michel Onfray, se réjouissant d’un débat « nécessaire » et opposant « leur amour » de « leur France », un peu moins « fermée », au nationalisme de Besson, Hortefeux ou Sarkozy ; ou celle de chercheurs dénonçant l’oubli de leur « expertise » dans la définition officielle de l’identité nationale) est en elle-même une capitulation devant l’inacceptable.

Inacceptable, ce débat l’est d’abord parce qu’est inacceptable d’un point de vue démocratique le principe même d’un débat public imposé par l’autorité étatique. Depuis quand la vie intellectuelle d’un pays doit-elle être rythmée par un agenda fixé par le chef de l’État ? Depuis quand un État qui se dit démocratique et libéral s’octroie-t-il, en plus du droit de peser sur nos actes par le biais de l’interdit et de la menace de sanction, celui de peser sur nos paroles et même sur nos pensées, nos sentiments et nos choix les plus intimes ? Après avoir pénalisé l’outrage à l’hymne et au drapeau, après nous avoir dit comment nous habiller (loi anti-voile, mission anti-burqa, déclarations anti-casquettes de Nadine Mo­ra­no) et comment parler (rapport Bénisti contre les langues d’ori­gine, déclarations anti-verlan de Nadine Morano), après nous avoir dit quand et comment honorer la mémoire de Guy Môquet, on vient nous dire de quoi nous devons débattre et ce que nous devons aimer !

L’offensive bessoniste vient par là même nous rappeler utilement que les libéraux ne sont pas aussi libéraux qu’ils le prétendent : parce que l’ordre capitaliste provoque nécessairement des injustices et donc des révoltes, l’autorité qui administre cet ordre a, comme tout État, besoin d’endormir les consciences par le biais de ce que Louis Althusser appelait des appareils idéologiques d’État – et le « débat » actuel est l’un de ces appareils.

2. Tous ensemble !

Une autre raison de ne pas débattre est qu’il est inacceptable que soit imposé ce débat-là, alors que l’urgence sociale est à d’autres débats, structurés par d’autres enjeux et d’autres catégories. L’opération obéit à une logique implacable : la recherche d’une identité a pour fonction première d’évacuer la demande d’égalité, tandis que la dimension nationale évacue la dimension sociale. Il s’agit en somme d’occuper tout le terrain idéologique et médiatique afin d’écarter d’autres questions, que tentent de poser des acteurs sociaux de plus en plus nombreux, avec les moyens qui sont les leurs et qui ne sont ni des débats en préfecture ni des prime time chez Arlette Chabot : la grève, la manifestation, l’émeute – ou cette émeute électorale que fut la victoire du Non au référendum européen de 2005.

Cette stratégie est elle aussi très classique. Pour reprendre une formule de Saïd Bouamama, il s’agit, en produisant des affects d’amour (de la patrie) et de haine (de « l’étranger »), d’«unir ceux qui pourraient s’opposer» (les petits blancs exploités et leurs exploiteurs blancs) tout en «divisant ceux qui pourraient s’unir» (les exploités blancs et non-blancs, français et étrangers, musulmans et non-musulmans). Et la réponse adéquate à cette stratégie de diver­sion et de division est le tout aussi classique « Tous ensemble », qui nous rappelle opportunément que le « travailleur français » dont se réclame Sarkozy a davantage en commun avec son collègue de travail ou son voisin de palier étranger et/ou africain et/ou musulman et/ou sans-papiers qu’avec Éric Besson, Laurence Parisot ou n’importe quel patron ou actionnaire franco-français et catho-laïque.

3. Nique la France !

Ce slogan issu de la culture populaire n’a pas encore acquis ses lettres de noblesse politique. On peut le regretter, car il a le mérite incontestable d’affirmer de manière radicale l’attachement à un acquis démocratique essentiel : la liberté d’expression, qui implique un droit inaliénable à l’impolitesse et à l’antipatriotisme.

Niquer la France, c’est aussi refuser le devoir d’hypercorrection que l’idéologie assimilationniste impose aux immigrés et aux non-blancs – un devoir que le sinistre Éric Raoult a récemment voulu réaffirmer en appelant la romancière Marie Ndiaye à « l’obligation de réserve ». Niquer la France et le faire tous ensemble, c’est en somme rappeler que l’antipatriotisme ne doit pas être le privilège d’un Brassens ou d’un Renaud, et qu’il est urgent de reconquérir une liberté de ton, une autonomie de pensée et un droit égal à l’irrévérence, en se solidarisant avec celles et ceux qui, alors qu’ils sont les premières cibles de la chasse aux sorcières, ont le courage de l’hérésie. Ce chantier, un groupe de rap, la ZEP (Zone d’Expression Populaire) vient magnifique–ment de l’ouvrir avec son hymne Nique la France, qu’il laisse scander par deux « vieux issus de la souche » : Busta Robert et MC Jean-Pierre.

4. Non à l’intégration par le jambon

Le débat bessonien a souvent été dénoncé comme un « écran de fumée » qui empêche de voir les vrais problèmes. La métaphore est pertinente, mais à condition de souligner que la fumée en question ne fait pas seulement « écran » : elle est aussi toxique et irrespirable et elle empoisonne la vie de certains – étrangers, non-blancs, musul–mans – plus que d’autres. Comme d’autres faux débats (sur l’immigration, l’insécurité, le voile et plus largement l’islam) auxquels il est intimement lié, le « débat sur l’identité nationale » ne doit donc pas seulement être esquivé au profit d’un recentrage sur le chômage ou la précarité : il doit aussi être pris au sérieux et combattu en tant qu’offensive politique contre une fraction particulière de la classe ouvrière, soumettant ladite fraction à un surcroît de pression et d’oppression. Le lien est à cet égard évident entre le débat bessonien, les campagnes antiburqa et anti-Quick halal, et la cabale abjecte contre « la candidate voilée » du NPA-Vaucluse, Ilham Moussaïd.

Face à ce racisme à peine voilé, le slogan des Indigènes de la république, « Non à l’inté­gration par le jambon », constitue un bon antidote : il manifeste avec la radicalité qui s’impose le refus catégorique de ce chantage islamophobe mais aussi, plus profondément, du principe même de l’intégration. Car il ne faut pas l’oublier : dans le discours de Besson comme dans l’intitulé de son ministère, l’identité nationale est articulée à l’immi­gration par l’entremise d’un troisième terme qui est précisément l’intégration. L’existence d’un « ministère de l’Immigration, de l’Inté­gration et de l’Identité nationale » nous impose l’idée qu’il y a un problème spécifique posé par les immigrés et que la solution passe par leur « intégration », non pas à la communauté des citoyens égaux en droit mais à « l’identité nationale », c’est-à-dire à une norme comportementale bourgeoise, urbaine, masculine, hétéro–sexuelle, blanche et catho-laïque, élevée au rang d’étalon « français-donc-universel ».

En ce sens, le ministère bessonien est bien un « ministère de l’intégration par le jambon », et l’urgence est bien de refuser, au-delà du jambon, un principe à la fois abusif (pourquoi devrait-on s’intégrer à une communauté nationale plutôt qu’à une classe, un quartier ou un groupe d’affinités culturelles et/ou politiques, et pourquoi certaines personnes, moins autochtones ou moins blanches que d’autres, auraient plus de gages à donner ?) et insuffisant (pourquoi devrait-on se satisfaire d’être inclu plutôt qu’exclu, si cette inclusion nous réserve une place de subalterne et d’exploité ?). Il ne doit, en d’autres termes, y avoir ni obligation de jambon ni désir d’intégration, mais une pure et simple exigence d’égalité.

5. Nos identités ne sont pas nationales

Ce slogan des Panthères Roses1 nous rappelle utilement une évidence que l’idéologie dominante nous pousse à oublier : c’est l’individu qui construit, déconstruit et reconstruit tout au long de sa vie sa propre identité, plus ou moins consciemment et librement mais en se passant très bien de la tutelle étatique. Du moins cette autonomie doit-elle être un objectif : nos identités déjà trop étatisées doivent être dés-étatisées, et non ré-étatisées ou sur-étatisées. Et s’il est vrai qu’on ne se construit pas tout-e seul-e, coupé-e de tout groupe d’appartenance, on doit pouvoir le faire en plaçant où l’on veut son amour et sa fierté ou éventuellement sa honte, et en valorisant ou en rejetant comme on l’entend chacun des multiples groupes d’appartenance auxquels on est lié : la nation, pourquoi pas, mais aussi le sexe, la race, la classe, l’orientation sexuelle, la religion, l’origine, la région, la ville, le quartier, la famille, la profession, la communauté de goût esthétique ou de sensibilité politique… Ces micro-politiques de l’identité sont tellement subtiles, mouvantes et multidimensionnelles que l’idée même d’une définition unique et définitive de l’identité, arbitrairement bloquée au niveau national, le tout sous haute surveillance étatique, aurait dû déclencher l’hilarité générale.

Enfin, si les question identitaires « qui suis-je et que suis-je ? » se posent, c’est toujours en lien avec une autre question : « qu’est-ce que je vaux ? » Tout être humain aspire en effet à un minimum d’estime de soi, et l’auto-définition identitaire est un moyen d’y parvenir en produisant une image de soi estimable et aimable. C’est cet enjeu narcissique qui surdétermine les choix identitaires : ce qui exacerbe par exemple le repli sur une appartenance familiale, religieuse, d’origine ou de quartier (voire sur une identité nationale !), c’est souvent le fait que la sphère professionnelle, l’espace social et la communauté politique sont des appartenances impossibles, dont on est systématiquement exclu-e – ou inclus-e à des places subalternes et humiliantes. La dialectique à l’œuvre n’est donc pas celle, imposée, entre « l’immigration et l’identité nationale » ou entre « l’islam et la république laïque », mais entre le mépris social et le besoin de respect. Si on laisse les questions « Qui suis-je et que suis-je ? » se déployer librement sans les ethniciser, elles se posent de manière beaucoup plus concrète et politique : « Qui suis-je et que suis-je pour qu’on me traite comme ça ? » La question identitaire nous ramène en somme, très loin de la nation, au cœur de la question sociale. Ce n’est donc pas une autre identité nationale – fût-elle « plurielle, multiculturelle et tolérante » – qui doit être opposée au bessonisme, mais une série d’identités ouvrières, précaires et chômeuses, gaies, lesbiennes et transexuelles, arabes et mu–sulmanes, noires et asiatiques, antiracistes et antisexistes, anticapitalistes et gauchistes – et pourquoi pas islamogauchistes. Et ce n’est pas par des débats que ces identités pourront prendre forme, mais par des combats.

Pierre Tevanian, Sylvie Tissot

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