Historique par Roman Debski

Afin de donner un éclairage historique plus vaste au dossier sur l’anniversaire de la chute du Mur de Berlin, nous avons décidé de consacrer la totalité de la section Repères à une chronologie fouillée, commentée, des principaux événements qui ont jalonné la période depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Mur et sa destruction sont ainsi mis en perspective dans leur contexte historique. Pour faciliter la lecture, la chronologie a été divisée en trois périodes, correspondant aux principales phases de ce processus très complexe.

1. 1945-1956 «Socialisme» stalinien dans une Europe divisée

Conférences de Yalta et Potsdam (1945)

Staline, Churchill et Roosevelt s’entendent sur l’organisation de l’Europe d’après-guerre. L’URSS est à l’apogée de son prestige international depuis la victoire de Stalingrad (février 1943), sa contre-offensive, la libération des pays de l’Est et la prise de Berlin (mai 1945). L’armée soviétique occupe les parties centrale et orientale de l’Europe ; les armées américaines et alliées, depuis le débarquement en Normandie (juin 1944), les parties ouest et sud. Les lignes de front détermineront le futur tracé du Rideau de fer qui, de 1947 à 1989, séparera les « deux blocs ». Berlin est partagé entre 4 secteurs : américain, britannique, français et soviétique. La ville est située dans la partie Est de l’Allemagne, occupée par l’armée soviétique.

En libérateurs, mais avec méfiance

C’est ainsi que les armées soviétiques sont accueillies dans les pays de l’Est, à cause de l’oppression nationale tsariste et stalinienne et de la terreur de Staline. Des partis communistes locaux, inféodés au Kremlin, prennent le pouvoir ; jusqu’en 1948, avec des partis bourgeois, paysans et sociaux-démocrates, suivant les accords de Yalta, puis en instaurant la dictature du parti unique. L’exception : la Yougoslavie, qui s’est libérée seule, menant une guerre de partisans qui a débouché sur une révolution avec construction d’un système de conseils d’autogestion.

Reconstruction et révolution sociale (1945-1952)

La reconstruction des pays de l’Est dévastés s’accompagne de réformes démocratiques (en dehors de la Tchécoslovaquie, il s’agissaient de pays arriérés, mi-capitalistes mi-féodaux), puis de transformations 
anticapitalistes dans les rapports de propriété : expropriation des hobereaux, réforme agraire avec distribution des terres aux paysans, création de coopératives et de fermes collectives ; nationalisation de l’industrie, des banques et de presque toute l’économie, planification, monopole étatique du commerce extérieur, protection contre les appétits du capital des pays les plus développés. Il s’ensuivra une industrialisation accélérée, avec résorption du chômage, construction massive de logements, systèmes publics gratuits de santé, de protection sociale et d’éducation, etc. Mais ce début de révolution socialiste sera mené par des moyens militaires et dictatoriaux, la planification sera bureaucratique, sans participation démocratique des travailleurs, entraînant une immense gabegie, des pénuries et une crise économique chronique, aggravée par l’autarcie qui isole ces économies par rapport aux pays les plus développées.

Situations pré-révolutionnaires (1944-1947)

Yalta ne prévoyait pas les guerres de partisans et les guerres civiles en Yougoslavie et en Grèce ; pas plus que les crises pré-révolutionnaires en France et en Italie. Les staliniens Thorez et Togliatti ont réussi à canaliser cette crise par le soutien de la bourgeoisie (le gouvernement De Gaulle comptera des ministres communistes). L’impérialisme américain redoute sérieusement un effondrement économique de l’Europe et des révolutions, et lance la politique de « refoulement », militaire et économique, de l’URSS.

Bombe atomique sur Hiroshima (août 1945)

Les USA affirment leur suprématie militaire sur l’URSS, qui fera exploser sa bombe A en 1949. Pendant plus de 40 ans, les deux 
superpuissances s’affronteront dans une folle course aux armements, source de profits juteux pour les capitalistes, mais ruineuse pour l’économie soviétique. Plus tard, la course à la conquête de l’espace aura les mêmes 
effets et accélérera l’asphyxie économique de l’URSS.

Plan Marshall (1947-1952)

« Plan de reconstruction européenne », lancé par les USA. 13 milliards de dollars (1,2 % du PNB américain de l’époque, l’équivalent de 
174 milliards en 2008) sont injectés dans les économies de 17 pays de l’Ouest, en premier lieu l’Allemagne (source de son « miracle économique »), et la France. Staline refuse et oblige la Pologne et la Tchécoslovaquie, qui ont accepté, de faire de même.

Début de la guerre froide (1947)

Mise en place des dictatures, avec des petits Staline locaux. L’élan populaire suscité par la libération, la reconstruction et les transformations sociales est vite frustré. élections truquées, liquidation des partis, imposition d’un parti unique et de son « rôle dirigeant » dans tous les domaines, instauration d’un système de terreur « contre les ennemis du socialisme ». En URSS même, Staline se déchaîne de nouveau, avec procès truqués et les camps remplis de prisonniers politiques.

Deux blocs (1948-1949)

Partage de Berlin en deux. Blocus par l’armée soviétique, et pont aérien des ex-alliés pour approvisionner Berlin-Ouest. Proclamation de la République fédérale d’Allemagne (RFA), avec Bonn comme capitale et de la République démocratique allemande (RDA), avec comme capitale Berlin-Est. Fondation de deux blocs militaires, l’Otan et le Pacte de Varsovie, et de deux zones économiques, l’OCDE (puis la CEE et l’UE), et le Comecon.

Révolution chinoise (1949)

Une des plus grandes révolutions du XXe siècle, accomplie en partie contre la volonté de Staline, mais avec à sa tête un autre type de direction bureaucratique, celle de Mao.

Mort de Staline (mars 1953)

Début d’un « dégel ». Brèches dans l’édifice du stalinisme, dans lesquelles vont rapidement s’engouffrer les classes populaires.

Soulèvement en RDA (juin 1953)

Grèves et manifestations des ouvriers de Berlin Est contre la spirale des cadences et la baisse des salaires. Ils réclament la baisse de prix, la démission du gouvernement et des élections libres. L’armée soviétique instaure l’état de siège, avec tribunaux d’exception et exécutions. Grève générale dans d’autres villes industrielles. 42 ouvriers sont condamnés à mort et 25 000 emprisonnés.

2. 1956-1968 Révolutions ouvrières et tentatives de réformer les partis communistes

XXe congrès du PCUS (février 1956)

Dans un rapport historique, Krouchtchev dénonce les crimes de Staline. L’onde de choc est énorme. Son souffle entraînera tous les PC dans une crise profonde. Krouchtchev attribue ces crimes au « culte de la personnalité » de Staline et à des « erreurs », essayant ainsi de sauver la dictature du parti. Il tente un rapprochement avec l’impérialisme, lançant la « coexistence pacifique » et les premières réformes introduisant des éléments d’économie de marché. Par là, il confirme l’asphyxie d’une économie autarcique et l’indigence d’une planification bureaucratique. La pression de l’impérialisme et les révoltes ouvrières qui approchent montrent les limites de la « socialisation de la misère », d’un « socialisme » confiné à un seul pays ou à un groupe de pays beaucoup moins développés que les pays impérialistes.

Révolution canalisée en Pologne (juin-octobre 1956)

Les ouvriers des usines Cegielski à Poznan (locomotives et moteurs de navires, 15 000 salariés) manifestent contre les cadences et les bas salaires, aux cris de « liberté, pain et justice ». Le parti, soi-disant « déstalinisé », lance les chars. Il y a 54 morts, 300 blessés, des centaines d’arrestations. Le pays entre en ébullition, le parti se déchire entre « staliniens » et « réformateurs », la presse devient libre, des conseils ouvriers se créent à l’initiative des ouvriers communistes des usines d’automobiles Zeran. On dénonce une « dictature sur le prolétariat » et les privilèges exorbitants de la bureaucratie, cette « bourgeoisie rouge ». On réclame des réformes, la dissolution de la police politique, des élections libres, un socialisme démocratique, le retrait des 
troupes du Kremlin, l’indépendance nationale. Gomulka, emprisonné sur ordre de Staline en 1947, revient au pouvoir en « sauveur ». L’armée russe est à 2 km de Varsovie, l’armée polonaise est mobilisée, les conseils ouvriers gardent les usines et demandent des armes. La guerre est évitée de justesse. Menacé en Hongrie, Krouchtchev cède, Gomulka l’ayant convaincu qu’il réussirait à canaliser la révolution. Il détruit les conseils ouvriers et les autres conquêtes de l’Octobre polonais. En 1964, un programme de révolution anti-
bureaucratique sera lancé par Kuron et Modzelewski, jeunes marxistes oppositionnels, mais la répression sera plus forte.

Révolution écrasée en Hongrie (octobre-novembre 1956)

Manifestations monstres à Budapest contre le dictateur local Rakosi, puis en solidarité avec la Pologne. Mots d’ordre : élections libres, pluralisme des partis, évacuation des troupes du Kremlin, réforme du système économique. Toute la population descend dans la rue. Le monument de Staline est renversé, l’immeuble de la radio occupé. Les blindés soviétiques interviennent. L’armée hongroise fraternise avec le peuple et distribue les armes aux insurgés. Le PC stalinien en débâcle offre le pouvoir à Imre Nagy, communiste réformateur très populaire, mais qui sera vite dépassé. Partout le pouvoir passe aux mains des conseils ouvriers et des comités révolutionnaires, qui soutiennent Imre Nagy. Krouchtchev retire ses troupes démoralisées, les soldats russes fraternisant à leur tour avec la population. Suivront dix journées d’euphorie et de liberté. Les conseils ouvriers insurgés affermissent leurs comités révolutionnaires. La jeunesse s’organise. Des partis politiques apparaissent. Les jeunes intellectuels marxistes du Cercle Petöfi donnent le ton. Sous la pression des communistes qui dirigent l’insurrection, Imre Nagy proclame la sortie du Pacte de Varsovie, l’indépendance et la neutralité de la Hongrie, et demande, en vain, la protection de l’ONU. Le 4 novembre, la deuxième intervention du Kremlin, avec des troupes fraîches, est massive et brutale. Imre Nagy est renversé et assassiné. Le Conseil ouvrier central du Grand-Budapest, représentant les principales usines, organiser la résistance armée et agit comme un second pouvoir. Mais la révolution est écrasée dans le sang.

Coexistence et confrontation (années 1960)

Développement d’une coopération commerciale entre Moscou et Washington, mais la course aux armements est exacerbée, avec d’immenses quantités d’armes, ogives et missiles stockés par l’Otan et le Pacte de Varsovie. Crise de missiles de Cuba (1961) : Krouchtchev, qui soutient Cuba, est obligé de démanteler ses rampes de lancement. Crise de Berlin (1961), construction du Mur séparant Berlin-Est de Berlin-Ouest. Le soutien (limité) que le Kremlin apporte aux mouvements de libération nationale et aux « partis frères » dans le monde n’est pas désintéressé, mais guidé exclusivement par ses intérêts étroits, comme monnaie d’échange et moyen de pression dans ses tractations diplomatiques pour desserrer l’étau de l’impérialisme.

Printemps de Prague et invasion (1968)

Tentative, par la nouvelle équipe de Dubcek, de réformer le PC tchécoslovaque et construire un « socialisme à visage humain ». Les travailleurs s’approprient les nouvelles libertés de parole, de la presse, de manifestation et d’organisation. Des conseils ouvriers se forment dans les entreprises, demandant des réformes économiques rapides. Le 21 août, cinq armées du Pacte de Varsovie envahissent le pays. Brejnev met en place un gouvernement fantoche. S’ensuivent dix années de « normalisation », avec purges massives, dans le cadre de la nouvelle doctrine de Brejnev de « souveraineté limitée ». Les PC occidentaux en plein désarroi vivent leur deuxième grande crise et hémorragie de militants, après celle de 1956.

Révoltes ouvrières et opposition politique (années 1970)

Les grèves insurrectionnelles dans les chantiers navals de Gdansk et de Szczecin contre une hausse des prix de 30 % font tomber Gomulka, le « sauveur » de 1956. Les ouvriers brûlent les immeubles du Parti. Les chars et les hélicoptères de combat tirent, faisant des centaines de morts et des milliers de blessés. Développement d’une opposition de gauche et d’autres courants démocratiques en URSS, férocement persécutés dans les camps et hôpitaux psychiatriques. Des courants d’opposition se développent en Tchécoslovaquie (Charte 77) et en Pologne (Comité de défense des ouvriers, KOR), de même que des courants indépendantistes et révolutionnaires.

3. 1980-1990 Révolution ouvrière ou restauration capitaliste?

Révolution de Solidarnosc (1980-1981)

Les grèves d’occupation à Gdansk et dans tout le pays, à partir d’août 1980, font tomber Gierek, le « sauveur » de 1970. Elles imposent – chose impensable à l’époque - un syndicat libre, Solidarnosc, 10 millions d’adhérents (un quart de la population). La révolution ouvrière se développera pendant seize mois, freinée par une église influente qui pousse à un accord avec le pouvoir. La démocratie ouvrière est totale, structurée par les Comités inter-entreprises de grève (MKS), composés des délégués d’usines élus par des assemblées générales, et qui deviendront l’ossature du syndicat. Un million de membres du parti (la moitié, sans les retraités) le rejoigne. C’est un syndicat, et à la fois, un réseau dense d’autogestion des entreprises, un mouvement pour les libertés démocratiques et un mouvement pour l’indépendance nationale. Son Ier congrès, en automne 1981, prend l’allure d’un parlement, avec plus de 1 000 délégués élus dans les premières élections démocratiques depuis la guerre. Il lancera le célèbre « Appel aux ouvriers des pays de l’Est et de tous les peuples de l’URSS », ainsi que le programme d’une République autogérée basée sur les conseils de travailleurs. Brejnev s’apprête à envahir la Pologne, mais hésite, car il est déjà embourbé dans une sale guerre en Afghanistan. C’est le général « patriote » Jaruzelski qui s’en charge, le 13 décembre 1981 : un putsch militaire et une répression massive réussissent à briser Solidarnosc, hélas pris au dépourvu, et à le repousser dans la clandestinité.

État de siège et avance du néolibéralisme (1982-1989)

C’est la junte de Jaruzelski qui introduit les premières autorisations au capital étranger pour constituer des sociétés privées, tout en s’attaquant aux conseils d’autogestion dans les entreprises. En 1988, en même temps que Solidarnosc clandestin reprend des forces et que des grèves recommencent, Jaruzelski promulgue les premières lois qui serviront de base juridique aux privatisations massives après 1989. Sachant les jours de leur parti comptés, les « communistes » se lancent massivement dans les business. à l’ombre des chars, profitant de la désorganisation de Solidarnosc dans la clandestinité, et avec l’aide de la diplomatie de Reagan, les généraux staliniens et l’église, ensemble, réussissent à convaincre la direction de Solidarnosc d’abandonner le programme de République autogéré et de créer un gouvernement commun, dont le programme serait la restauration du capitalisme. Ce seront « Les accords de la table ronde » en 1989.

Perestroïka et marche vers la restauration

En URSS, Gorbatchev lance la perestroïka (reconstruction) au milieu d’une crise économique explosive, aggravée par la guerre (perdue) en Afghanistan. Un fort vent de démocratisation permet à une population exténuée et aspirant à des changements profonds, de respirer. Constatant que plus rien ne marche dans l’économie, laquelle ne peut plus supporter le terrible fardeau de la compétition militaire et spatiale avec l’impérialisme (« guerre des étoiles »), Gorbatchev entame un rapprochement décisif avec Reagan et l’impérialisme. Une nouvelle preuve de l’échec du « socialisme dans un seul pays ». L’évolution des bureaucraties de l’URSS et des pays de l’Est vers la restauration est favorisée et accélérée par l’offensive néolibérale du reaganisme et du thatchérisme dans les pays de l’Ouest. L’écroulement imminent des dictatures à l’Est accentue les efforts de l’impérialisme vers la reconquête des immenses marchés perdus après 1917 et 1945. Les « communistes » de ces pays lui auront grandement facilité la tâche, en faisant assimiler dans l’esprit des peuples le socialisme à des dictatures totalitaires et aux magasins vides, et en faisant ainsi renaître des illusions dans les bienfaits du capitalisme. Les libertés démocratiques arrachées par les classes populaires avec l’effondrement des dictatures - conquêtes essentielles - n’auront pourtant pas suffi pour empêcher la privatisation de leurs entreprises.

L’effondrement (1989-1991)

Mars 1989 - La Lithuanie, la Lettonie et l’Estonie quittent l’URSS et proclament leur souveraineté. Mai - Manifestations de masse en Hongrie, qui ouvre le rideau de fer sur sa frontière avec l’Autriche ; exode des Allemands de l’Est. Juin-septembre - élections semi-démocratiques en Pologne, victoire de Solidarnosc, pacte avec Jaruzelski (le PC se sabordera). 4 novembre : destruction du Mur de Berlin. Décembre - la révolution populaire en Roumanie renverse le dictateur Ceausescu, qui sera exécuté ; la Révolution de velours renverse la dictature en Tchécoslovaquie ; manifestations de masse en Bulgarie. Avril-juin 1990- élections libres en Hongrie, Slovénie, Croatie, Roumanie, Tchécoslovaquie, Bulgarie. Octobre: réunification de l’Allemagne. Juin-juillet 1991 - dissolution du Pacte de Varsovie et du Comecon. La Russie, où Eltsine succède à Gorbatchev, proclame sa souveraineté. Août-décembre - l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Ukraine et les autres républiques quittent aussi l’URSS, qui cesse d’exister.

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