Guyane : victoire pour les grévistes de l’université

En Guyane (française), dernier territoire colonisé du continent sud-américain, les choses ne changent qu’à travers de durs combats...

Il avait fallu la grande mobilisation lycéenne de novembre 1996, ponctuée de nuits d’émeutes et d’appels à la grève générale, pour obtenir la naissance de l’Académie de Guyane. Cette fois-ci, les étudiants, professeurs et personnels du Pôle universitaire guyanais auront mis cinq semaines pour voir leur combat aboutir. La victoire est totale, à la hauteur de la détermination des grévistes qui ont tenu un piquet jour et nuit à l’entrée du campus, organisé trois marches dans les rues de Cayenne, tenu bon pendant les vacances et su maintenir jusqu’au bout l’unité de l’intersyndicale et du collectif étudiant. 
Le protocole de fin de grève (1) acte la création par décret d’une Université de plein exercice en Guyane avant la rentrée 2015, au plus tard 2016, la création d’une cinquantaine de postes, pour moitié d’enseignants-chercheurs, pour moitié d’agents d’administratifs, et l’amélioration immédiate des conditions de la vie étudiante en termes de restauration, de logements, de transports. Les deux responsables du Pôle universitaire guyanais les plus contestés ont été démis de leurs fonctions et remplacés par une administratrice provisoire, épaulée par un directoire où l’intersyndicale (composée de trois syndicats nationaux SNESUP-FSU, SGEN-CFDT, SNPTES-UNSA et du STEG-UTG affilié à la centrale guyanaise anticolonialiste) devrait pouvoir peser.

Ras-le-bol total
Les dysfonctionnements étaient accablants sur le Pôle universitaire guyanais : pas de resto U, manque de professeurs, précarité généralisée chez les personnels, clientélisme dans l’ouverture des formations et autoritarisme des chefs… Malgré le manque de traditions de lutte chez les étudiants, l’expérience de quelques salariés de la dernière grève en 2003 a permis d’organiser le blocage complet du campus par des assemblées générales démocratiques, et de faire émerger une nouvelle génération de militantEs.
La grève a également profité d’un soutien important de la population, qui apportait quotidiennement nourriture, boissons et matériel sur le piquet de grève, ainsi que du conseil général. Mais si l’État français a fini par céder, c’est devant la mobilisation des lycéens de Cayenne, Kourou et Saint-Laurent qui ont installé des piquets à l’entrée de leurs établissements, ainsi que face à la menace très concrète d’un blocage des axes routiers et d’une grève générale en préparation. La venue de Christiane Taubira les 9 et 10 novembre a enfin pesé de tout son poids pour trouver une issue à la crise.
Cette victoire va conduire à un éclatement de l’université des Antilles et de la Guyane, dénoncée par les grévistes comme une institution corrompue dont le Pôle guyanais est le parent pauvre. Il est affligeant à cet égard de constater les réactions de certains universitaires martiniquais comme Raphaël Confiant, doyen de la faculté de lettres et intellectuel anticolonialiste, qui s’est permis de traiter les Guyanais d’« imbéciles » et de « xénophobes ».
La jeunesse guyanaise, qui représente la moitié de la population du pays, a en réalité fait l’expérience de sa force et de sa capacité à peser sur le cours des choses. Le départ vers l’Hexagone ne sera bientôt plus une fatalité pour poursuivre des études. Cette victoire ouvre donc de nouveaux possibles, mais aussi de nouveaux combats, pour que la nouvelle université soit davantage à l’image des réalités géographiques, linguistiques, culturelles et sociales de la Guyane.

De Cayenne,
Vincent Touchaleaume

1. La dernière phase des négociations est en cours à l’heure où cet article est rédigé.

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