Guyane : interview de Maurice Pindard, secrétaire général du MDES

Le Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES) est la principale organisation de la gauche radicale en Guyane, fondée au début des années 1990.

Cyrille Guieu et Vincent Touchaleaume – Le MDES est peu connu en France. Peux-tu le présenter rapidement, son programme, ses relations internationales, son rapport aux institutions ?

Maurice Pindard – Alors, MDES, Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale, mouvement politique né en 1991. Le sigle résume la position politique, et « émancipation » c’est le terme plus fort. C’est la lutte pour l’émancipation générale de l’homme à tous les points de vue économique, financier, spirituel etc. On aime à utiliser ce mot, dans le mot émancipation il y a aussi la lutte contre toutes les chaînes qui nous empêchent d’évoluer, qui sont dans les têtes, je pense par exemple au racisme, la xénophobie, et puis la décolonisation pour nous c’est un chemin, un chemin vers la souveraineté, donc on commence le chemin à un moment donné et on ne le finit qu’après plusieurs années. Donc nous on a traduit ça de manière plus politique en 1996 dans un document qui s’appelle Contribution au débat, et on l’a définit plus clairement sous la forme d’un Statut transitoire vers la souveraineté. On pense qu’il faut négocier avec la France un statut transitoire sur plusieurs années.

Le MDES a cosigné un document en faveur de l’article 74, si la population accepte ce cadre juridique là, en quoi est-ce ça va dans le sens d’un statut transitoire ?

Alors nous on a dit, je crois qu’on l’a écrit dans la dernière déclaration qu’on a faite à la presse, il y a trois semaines, on a expliqué qu’on était pour, qu’on renouvelle le compromis politique qu’on a fait en 1999. Les élus avaient participé aux États généraux après 1996, on avait adopté ce qu’on appelle le Pacte de développement, un premier projet, et le jour du congrès, certains ont été surpris de voir qu’on l’avait voté, même s’il ne s’agit pas d’un statut transitoire, même s’il n’y a pas de perspectives écrite d’indépendance ou d’autonomie, il s’agit d’un pas en avant. Et ce pas en avant, il faut le faire ensemble plutôt que séparément. Et donc on renouvelle ce compromis politique qu’on avait fait en 1999. Notre camarade Fabien Canavi [conseiller général MDES] a voté en 2008 en faveur de la consultation sur l’article 74 et a confirmé ce choix en septembre 2009. En fait il s’agit de déverrouiller le système colonial sous sa forme départementale.

Il y a écrit dans le document que vous avez signé, « le 74 n’est pas un premier pas vers l’indépendance ». Quelle est la stratégie du parti, on est indépendantiste mais... ?

Nous ça ne nous gène pas, parce qu’on ne revendique pas l’indépendance dans notre sigle. C’est pas pour rien. On se plait à dire, mais les médias n’arrivent pas à l’entendre, que le terme le plus fort dans MDES c’est E, pour émancipation. Pour nous, après 60 ans de système départemental, après trois siècles d’oppression, d’esclavage, il faut réussir à déverrouiller, il faut réussir à changer, y compris au niveau psychologique pour la population. Donc il faut y mettre du bon sens, c’est pour ça qu’on a élaboré un projet institutionnel dans les années passées. On a fait un peu moins de travail dans les institutions ces derniers temps car nous n’avons plus qu’un conseiller général qui a du mal à se faire entendre dans une assemblée très hétéroclite. Mais quand même ça s’est fait, ça avance, pour nous il faut que ça passe, il faut que le Oui il passe, il faut ouvrir une faille, une porte pour l’avenir de la Guyane.

Le fait que par exemple ce soit écrit que l’article 74 n’est pas un premier pas vers l’indépendance, qui reprend l’idée de droite que la Guyane est française et le restera, ça ne nous gène pas. Ce qui compte pour nous, du point de vue de la psychologie générale du peuple, c’est qu’une page se tourne, et qu’on envisage l’avenir différemment.

Tu évoquais le Pacte de développement de 1999. A ce moment là l’intensité des luttes sociales, des luttes pour l’émancipation, était plus élevé qu’aujourd’hui ?

Oui plus élevé, et nous on participait plus activement dans les combats, et puis on avait réussi à créer un front, pour faire pression sur le gouvernement français et entamer des négociations.

Et c’est ce qui a abouti aujourd’hui ? Pour vous, le 74, le fait qu’il soit proposé aujourd’hui ça n’est pas une stratégie de l’État français pour gagner du temps, aménager, pour maintenir sa main-mise, pour vous c’est une continuation, c’est un acquis social ?

Il y a les deux. Je vais donner un exemple pour qu’on puisse comprendre, parce que souvent, les Martiniquais et Guadeloupéens ne comprennent pas comment on se positionne, pourquoi on appuie certaines luttes. En 1999, quand le Pacte de développement a été adopté, au congrès des deux assemblées, les deux présidents ont envoyé une lettre au ministre des colonies, Queyranne à l’époque, pas de réponse. Pas de réponse à notre courrier.

En avril 1999 on décide de créer un front pour faire pression. Pour nous c’est une action révolutionnaire. C’est dans la rue qu’on va obliger le pouvoir à négocier. En mars de l’année suivante, en mars 2000, on a donc occupé la préfecture. On a occupé la préfecture pendant que le ministre était à Matoury. Dans la nuit ça a dégénéré, il y a eu les CRS. Le lendemain Queyranne signe avec le Comité pou nou démaré Lagwyann, composé d’une quinzaine d’organisations, ce qu’on a appelé le relevé de décisions qui consacre l’ouverture de négociations. Et ensuite, il y a eu encore des discussions, puis pendant l’année il s’est rétracté, en disant qu’il y avait la loi d’orientation des DOM, et on ne discute plus. Et lorsqu’il est revenu en juillet, on a dit on va l’obliger à rouvrir des négociations. Et donc il y a eu encore une manifestation, des barrages, occupation de la préfecture, et à la suite de ça, une grande manifestation et Christian Paul a dit : « Je vais reprendre les négociations. » Donc pour nous ce sont vraiment des acquis de la lutte. C’est dans ce sens qu’on poursuit.

Lors de la grève générale impulsée par LKP en Guadeloupe, vous avez tenté de créer une structure de ce type pour rentrer en mouvement ?

Oui, mais le problème est qu’il y a eu deux Mayouri (rassemblements) qui se sont créés : le Mayouri contre la vie chère, et le MKL (Mayouri kont lexploitation). C’est malheureusement la réalité du mouvement en Guyane, nous on pense qu’il aurait fallu un seul Mayouri, parce que connaissant – on ne connait pas mieux le peuple qu’un autre – mais selon notre expérience, les remontées que nous avions de la population, on était sûr que ça ne marcherait pas, parce que les gens ne sont pas sourds. Ils regardent, ils voient ce qu’il se passe, et ils veulent quelque chose de clair. Ils réclament une direction unifiée sur tous les mouvements populaires.

La campagne pour l’article 74 est un regroupement très large, y compris jusqu’à l’UMP... ?

Y compris l’UMP, qui a voté pour le 74 dans les assemblées, maintenant ils se rétractent, ils ont compris qu’il fallait désamorcer ça, et parallèlement le mouvement social aussi s’amplifie. Quand il y a eu la fameuse grève de l’essence en décembre 2008, avec les barrages etc. ça a révélé plusieurs choses : il faut ouvrir, il faut débloquer le système. Nous on analyse la réaction de Sarkozy comme étant celle d’un colonialiste moderne, c’est-à-dire il voit que ça pète, et pas seulement en Guyane, donc il lâche un peu. Et effectivement de sa part, sa stratégie c’est d’essayer de contenir. Et du point de vue de notre stratégie, pour nous, c’est un pas en avant. Et donc on va avancer comme ça, mais il nous reste à nous développer en tant que parti.

Est-ce que quelque part Sarkozy n’a pas un peu gagné, quand on voit l’éclatement des positions, on va dire des indépendantistes, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, sur ces questions institutionnelles ?

Non, car en Martinique, ils ont pratiquement les mêmes positions que nous, et en Guadeloupe, il n’est pas sûr qu’ils ne rejoignent pas cette position. Là pour l’instant c’est différent parce qu’ils sont dans une autre dynamique. Peut-être que c’est eux qui ont raison, et nous qui avons tort, je ne sais pas, mais c’est une autre dynamique. Ce n’est pas un éclatement des mouvements, la preuve c’est que finalement les deux Mayouri se sont fondus, il n’en font qu’un, au sein du Front pour l’avenir de la Guyane (FPAG, fondé en novembre 2009 NDLR), et les représentants des collectifs de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane se sont retrouvés récemment en Guadeloupe pour sceller la décision de continuer à militer ensemble. Mais les réalités que vivent les pays sont différentes. Nous en Guyane, nous avons de gros défis. Nous avons de gros avantages, de gros atouts, mais aussi de gros défis. L’un de ces défis, qui ne se pose pas en Martinique ni en Guadeloupe, c’est la cohésion de la population. Il y a une forte population immigrée, même parmi la population guyanaise il y a de nombreuses communautés, on vit depuis des siècles sous l’oppression du colonialisme, et tout est fait pour diviser. Donc dans la revendication de l’émancipation et de la décolonisation, au cœur il y a la constitution d’un peuple, qui se recentre et qui se vit en tant peuple. Mais pour l’instant, c’est pas encore gagné.

Dans le cadre du 74 s’il était adopté, quelles seraient les compétences sur lesquelles vous vous battriez dès le 11 janvier ?

Nous avons demandé que la collectivité se batte pour obtenir toutes les compétences possibles, exceptées les compétences régaliennes. Mais bien sûr, dans la négociation, il s’agit de dégager des priorités, et surtout de concevoir la prise de compétences progressivement. L’article 74 permet de partir, par exemple, d’un statut comme celui de St-Pierre-et-Miquelon, pour arriver à un statut comme celui de la Polynésie.

De compétences partagées, à la responsabilité du territoire ?

Oui, pour prendre par exemple le cas de l’éducation, on peut très bien négocier dès maintenant sur l’enseignement primaire, quitte à laisser le secondaire et le supérieur pour plus tard. Parmi les compétences, il y a également la question du foncier. La compétence foncière est importante parce qu’elle nous permet non seulement de gérer le territoire et les hommes, mais en plus elle nous permet aussi de générer de la richesse, par l’imposition : on peut parler du CSG qui ne paie pas d’impôts sur les 1 000 km² qu’il occupe. Il y a donc là quelque chose d’intéressant. La compétence sur le sous-sol est intéressante aussi car elle nous permet d’avoir accès aux ressources, notamment l’or, et peut-être le pétrole. Dans l’éducation dont j’ai parlé, il y a des choses importantes au niveau des programmes et des recrutements de personnels.

J’ai vu que les questions comme l’accueil des migrants pourraient faire partie des compétences partagées ?

Je ne sais pas si cette compétence-là serait partagée. Concernant l’immigration, au congrès des deux assemblées, il a été évoqué le fait que la nouvelle collectivité soit au courant, soit informée, et donne son avis, sur la façon dont est gérée l’immigration en Guyane. Nous sommes impliqués, car la plupart du temps les migrants qui viennent sont nos voisins. Donc on sait qu’on devra avoir notre mot à dire. De même qu’on a demandé que la compétence sur la sécurité, sur la police, soit partagée. Sur cette question, dans les négociations que nous avons eues avec le gouvernement, c’était niet : ça fait partie des missions régaliennes.

Comment vous vous positionnez sur le fait qu’une part importante de la population vivant en Guyane, 40% de la population, n’a pas la nationalité française, n’a pas le même accès aux droits ? Comment unifier tous les habitant-e-s de la Guyane ?

Je vais répondre à ta question. Nous, l’immigration ne nous a jamais perturbés. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’immigrés, et que ça pose des problèmes : l’accueil à l’école, les frustrations des gens vivant ici, il y a eu des moments où il y a eu des tensions... bon, mais globalement ça se passe bien, on n’a pas de problèmes ni identitaires, ni d’états d’âme. Pour nous, en tant que parti, les immigrés qui viennent sont majoritairement des voisins, et qui s’intègrent facilement dans le pays, donc pour nous, un grand pays comme la Guyane peut accueillir tout le monde. Il devrait y avoir assez de places à l’école pour tout le monde, assez de travail pour tout le monde.

Vous êtes donc pour une politique de régularisation globale ?

Oui, nous sommes pour régulariser, d’ailleurs dans le statut transitoire que nous avions élaboré à l’époque, on parlait de stopper l’immigration pendant quelques années, et pendant ce temps-là, de régulariser toutes les personnes qui sont ici. Pour nous, on ne traite pas l’immigration comme un sujet vraiment particulier. Sauf si c’est pour essayer d’être au courant des flux, de contrôler un peu ou de limiter la casse au niveau de la politique de l’État français. Par exemple à St-Georges (de l’Oyapock, à la frontière avec le Brésil, NDLR), on organisé une grande manifestation et deux meetings pour les droits des familles et des travailleurs transfrontaliers. A la manifestation, il y avait 60 % de Brésiliens, de personnes d’origine brésilienne, les discours ont eu lieu en créole et en brésilien, les deux drapeaux qui flottaient c’était le drapeau de la Guyane et le drapeau brésilien. On n’a aucun problème à ce niveau là, on mange le couac comme les Brésiliens, on boit le wasé comme les Brésiliens...

Tu parles de stopper l’immigration pendant un moment, mais les frontières naturelles de la Guyane ce sont les fleuves, qui sont des voies de circulation avant d’être des frontières...

Oui, c’est vrai que c’est abstrait, cette position a été affirmée en 1996 en tant que principe : si on avait le contrôle du pays, à un moment donné il faut pouvoir bloquer officiellement pour pouvoir régulariser.

Quelles sont vos relations internationales, les partis avec lesquels vous partagez des choses importants ?

On a des relations traditionnelles avec les mouvements de Martinique et de Guadeloupe. Avec les organisations de France, c’était surtout pendant les évènements il y a quelques années, avec les mouvements de gauche. On a toujours souhaité avoir des relations de parti à parti avec nos voisins, avec le PT brésilien, et le PPP au Guyana, mais on n’a jamais réussi à concrétiser ça. Donc nos relations ne sont pas vraiment étendues concernant les proches voisins. Concernant les partis politiques des dernières colonies, on a fait dans les années 2000 une grande réunion à Paris, où étaient représentées la Martinique, la Guadeloupe, la Corse, la Bretagne, je ne sais plus le Pays Basque était présent. Mais depuis lors les relations se sont un peu distendues, ce sont des relations épistolaires mais il n’y a pas eu d’autres rencontres. Il nous est arrivé d’aller aux Rencontres de Corte, nous avons une camarade sur Paris qui va régulièrement au Pays Basque. Nous avions lancé la proposition de construire un large front des dernières possessions françaises, l’idée a peut-être fait son chemin mais ne s’est pas concrétisée pour l’instant. Il y a quelques années à Corte, ces organisations se sont retrouvées et ont adopté une déclaration en différentes langues. Au niveau de l’ONU, nous avons participé à deux reprises au Comité de décolonisation de l’ONU, pour demander la réinscription de la Guyane sur la liste des pays à décoloniser, mais dans la mesure où la Guyane n’est pas encore inscrite, on ne peut participer que dans les couloirs, ou bien à travers d’autres délégations, par exemple j’ai fait partie de la délégation kanak, mais on ne peut parler de la Guyane dans la séance plénière officielle.

Sur les élections régionales, comment vous envisagez ce moment politique là ?

On ira aux élections régionales, soit seuls soit en alliance, on discute avec quelques mouvements, pour voir ce qu’il est possible de faire, parce qu’il faut absolument qu’il y ait une alternance. Nous on pense que les élus qui sont en place depuis plusieurs années ne sont pas à la hauteur pour faire avancer le pays.

Ce sont des débats qui nous intéresse, car vous avez déjà eu une expérience de cogestion d’un exécutif régional...

Non. On avait trois élus sur 31.

Et vous n’avez pas géré ?

On ne gère pas beaucoup quand on n’a que trois élus.

Vous n’aviez pas de responsabilités particulières ?

Moi j’étais neuvième vice-président, il y avait neuf vice-présidents... Quand il y avait la commission permanente, on était quelques uns dans l’opposition, on nous laisse parler poliment avec les autres, mais après ils votent, donc on ne gère pas. On peut faire avancer certains trucs, par exemple pour l’anecdote, avant le Conseil régional exonérait d’impôt les munitions des militaires, les grenades lacrymogènes et les matraques, et les uniformes de l’armée. Quand on est arrivé on a dit : on n’est pas d’accord.

Donc maintenant, grâce aux lacrymos ça fait plus de sous pour la Guyane...

(Rires) En tous cas maintenant ils sont taxés, comme tout le monde, et pas exonérés.

Pour vous, quels sont les points importants pour une alliance électorale aux régionales ?

C’est sur le programme : qu’est-ce qu’on veut faire ? Au niveau du développement économique, au niveau de la culture... L’accord sur l’article 74 était une condition pour travailler ensemble, on ne peut en rester au statu quo.

Tu as dit que le projet du MDES était de proposer une synthèse entre marxisme et anticolonialisme. Comment voyez-vous le changement social ? Sur quelles forces sociales peut reposer votre projet d’émancipation de la Guyane, comment l’imposer à l’État français et à tous ceux qui n’y ont pas intérêt ?

Sur notre journal, Rot Kozé (Notre cause), qui a paru un an avant la création du MDES, il y a jusqu’à présent marqué en sous-titre : Journal politique d’inspiration ouvrière. Ça ancre l’orientation idéologique du mouvement. S’il fallait préciser ce mot d’ordre, peut-être qu’on rajouterait maintenant « ouvrière et populaire ». L’état dans lequel nous sommes fait qu’il faut qu’on explique, on pourrait dire que la force principale est la classe ouvrière, mais dans la question de la libération nationale, il n’y a pas que la classe ouvrière. Les autres travailleurs exploités font aussi partie de la force motrice du changement. Nous sommes un mouvement de lutte, dans la mesure où on demande à tous nos militants de participer dans les associations ou les syndicats de luttes. On est très impliqués dans les syndicats de l’UTG (principale centrale guyanaise, indépendantiste), et aussi dans les associations foncières, pour la terre, dans les associations culturelles, démocratiques. Pour nous, on conçoit le changement politique en marchant sur les deux jambes, c’est-à-dire dans la rue et dans les institutions. L’un doit aider l’autre, l’un sert à l’autre. Si on va à la Région, ce n’est pas pour gérer. Quand on regarde l’expérience des camarades martiniquais, Alfred Marie-Jeanne par exemple, qu’on regarde, on se demande : est-ce qu’on ferait la même chose si on était à sa place, est-ce qu’on ferait comme lui ? Ça pose de grandes questions, car en même temps on est obligés de gérer pour montrer à une population qui ne voit pas, qu’on peut aller vers un chemin, et il faut montrer des signes de confiance, et en même temps, il faut qu’on puisse aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, faire avancer la question de la décolonisation. Donc ce n’est pas simple. En tous cas l’action au niveau des élus, si jamais nous avions la présidence d’une collectivité ou un poste de député, on aurait pesé de tout notre poids pour que, par l’intermédiaire des pays de la zone, on puisse utiliser cette représentativité un peu comme Jean-Marie Tjibaou et Yeweine Yeweine dans l’océan Pacifique, pour créer un groupe de pays qui serait prêt à appuyer la candidature de la Guyane sur la liste des pays à décoloniser.

Justement, par rapport aux voisins, au sens large, on est sur le continent américain, un continent qui cette dernière décennie a vu pas mal de mouvements de lutte, parfois de décolonisation ou de résistance à l’impérialisme. Pas très loin d’ici, il y a un axe qui s’est construit autour de pays qui disposent de ressources, avec le Venezuela, la Bolivie et d’autres, est-ce que c’est dans cet espace là que vous inscrivez votre action ?

On doit l’inscrire, maintenant il y a une question de forces du parti. En perspective, c’est ça, mais notre mouvement doit se développer bien plus pour assumer toutes ces tâches. Au Comité de décolonisation de l’ONU, j’ai rencontré l’ambassadeur du Venezuela, mais il faut construire ces relations sur la durée. Mais pour cela il faut que les luttes atteignent un certain niveau, pour que d’autres pays puissent les appuyer, ou bien il faut que la représentativité du parti grandisse. Les relations internationales sont ce qu’elles sont. Suite à notre présence au Comité de décolonisation de l’ONU à Sainte-Lucie où nous avions fait une conférence de presse avec la Martinique et la Guadeloupe, il y a eu un rappel à l’ordre à la réunion suivante qui se tenait au Brésil. Autre exemple, quand en 1997 on a eu des camarades déportés en Martinique et en Guadeloupe suite aux manifestations, on a eu des réunions avec des partis politiques influents au Surinam, et même avec le parti au pouvoir à l’époque. Ils nous ont fait comprendre qu’ils pouvaient aider, mais dans une certaine mesure. La réalité fait qu’il faut qu’on construise des relations avec ces mouvements, pour pouvoir mener des actions sérieuses, mais pour ça il faut que le niveau des luttes et la représentativité du parti augmentent.

Est-ce que tu conçois une émancipation de la Guyane en dehors d’un changement radical des rapport de forces à l’échelle de la région, en dehors d’alliances pour un développement économique commun, pour sortir de la situation d’économies extraverties tournées vers les anciennes métropoles coloniales ?

Je ne sais pas si on l’a écrit, mais l’idée pour nous c’est le plateau des Guyanes, la Guyane seule ne peut pas survivre. Il faut donc absolument développer des relations, et peut-être même plus, entre les trois Guyanes (Guyane française, Surinam anciennement hollandais, et Guyana anciennement britannique, NDLR). Il faudra des relations privilégiées avec les pays dont tu parlais, autour de l’ALBA. On suit ça avec attention, mais je ne veux pas faire de fanfaronnades ou me contenter de principes généraux. On a vécu en Guyane des périodes où l’axe international était très développé. Le Mouvement guyanais de décolonisation, le Moguyde, dans les années 1973-74, avait des relations très proches, à Cuba, au Guyana etc. Mais lorsqu’on se présente maintenant, il faut qu’on soit crédibles.

Interview réalisée par Cyrille Guieu et Vincent Touchaleaume, Cayenne, décembre 2009.

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