Guadeloupe : (in)justice néocoloniale

Lundi 31 mars, le procès en appel de Ruddy Alexis était censé s’ouvrir au Palais de justice de Paris (cf. l’Anticapitaliste n°236). Il avait été accusé du meurtre de Jacques Bino, syndicaliste et membre du LKP, tué par balles pendant le grand mouvement de 2009 en Guadeloupe...

La police a arrêté plusieurs personnes pour finalement inculper Ruddy Alexis de meurtre : 44 mois de préventive, dont 27 à l’isolement, pour finir par être acquitté, à l’unanimité des jurés, lors de son procès en première instance.
Ce procès s’est tenu au tribunal d’instance de Basse-Terre. L’opinion publique guadeloupéenne s’est largement solidarisée de Ruddy Alexis. Mais le Parquet, qui avait besoin d’un coupable pour éviter une enquête plus approfondie sur le rôle de la police dans cette période critique, a fait immédiatement appel du jugement, et a décidé de délocaliser le procès en appel, en le « dépaysant » à Paris.
Le comité de soutien de Ruddy Alexis, sa défense, une large partie des forces politiques et syndicales de l’île, se sont opposés à cette décision néocoloniale. Élie Domota, porte-parole du LKP et secrétaire général de l’UGTG, ainsi que le maire de Pointe-à-Pitre ont pris position contre. Il existe une cour d’appel créée précisément pour répondre à l’éloignement. Et qui peut croire que la justice sera mieux rendue à Paris qu’à Basse-Terre ? 
Cette délocalisation a eu pour conséquence immédiate la fragilisation de la défense. Les transports et l’hébergement à Paris sont à la charge de l’accusé. Ils concernent l’inculpé mais aussi ses avocats, les témoins de la défense qui sont limités à 5, alors qu’une vingtaine avaient été sollicités en première instance. Et le procès en appel dure plus de 10 jours !

Arrêté, relâché... condamné ?
Le lundi 31 mars, Ruddy Alexis, actuellement au chômage, s’est présenté au tribunal de Basse-Terre, en disant qu’il n’avait pas les moyens d’aller à Paris et qu’il était à disposition de la justice. Il a été immédiatement arrêté et embarqué en avion pour Paris sous mandat d’amener. Il y est arrivé le mardi matin. Impossible pour le juge des libertés et de la détention de le garder au dépôt puisque acquitté, impossible de le mettre en centre de rétention parce que Français : il a donc été relâché vers 16 heures mardi 1er avril et s’est retrouvé sur le trottoir avec sa valise, seul ! Alerté par le comité de soutien, Monseigneur Gaillot a accepté d’héberger Ruddy Alexis dès le premier soir et ce pour toute la durée de son procès.
Et que dire d’une cour, de ses jurés, tous parisiens, appelés à juger un monde qu’ils ne connaissent pas ? L’interrogatoire des témoins qui n’ont pu venir se fait par visioconférence. Résultat : des cadrages mal faits (l’un des témoins est à peine visible tant il est déporté sur la droite de l’écran), un temps de transmission très long ce qui amène le président à reposer sa question au moment où la réponse lui revient, ce qui rend le tout inaudible... Un ensemble de difficultés techniques qui poussent le président à réduire l’interrogatoire à un QCM, où le témoin répond finalement par oui ou par non. Et ne parlons pas des parties du dossier formulées en créole, non traduites et donc incompréhensibles par la cour !
Tout ceci condamne cette justice prétendument indépendante. L’État français veut manifestement la condamnation de Ruddy Alexis.

JMB

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.