GRANDE-BRETAGNE - De nouvelles opportunités d’un rassemblement à gauche

Alain Thornett *

Alain Thornett, Socialist Resistance. © Photothèque Rouge/JMB

Sous l’impact de l’austérité, la politique en Grande-Bretagne est entrée dans la tourmente. Les deux partis de la coalition gouvernementale de droite au pouvoir (les conservateurs et les libéraux-démocrates) viennent de connaître une lourde défaite au cours des élections locales du 2 mai 2013, au profit de l’UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), un parti de droite extrême, populiste anti-immigré, qui a réussi ces derniers mois à pousser tous les grands partis vers la droite. Les résultats du Parti travailliste sont en progrès, mais celui-ci est limité, tant numériquement que politiquement, puisque la réponse de ce parti à l’austérité est sa propre version de l’austérité et qu’il a flatté les sentiments anti-immigrés au cours de la campagne. 

La gauche n’était nulle part dans ces élections — il n’y avait rien qui permette de regrouper la gauche de la manière dont l’UKIP a rallié la droite radicale — ce qui montre à nouveau le besoin crucial d’un parti large de gauche qui puisse commencer à faire ce que Syriza a fait en Grèce : présenter une plate-forme anti-austérité claire à laquelle la classe travailleuse puisse se référer.

Syriza a démontré qu’une coalition de forces organisées démocratiquement au sein d’un seul parti peut gagner un soutien de masse et briser l’emprise des principaux partis de l’establishment, y compris la social-démocratie. Des partis similaires ont été construits dans un certain nombre de pays européens.

Il y a quelques mois à peine, les perspectives pour la formation d’un tel parti en Grande-Bretagne semblaient extrêmement sombres. Socialist Resistance a sans cesse plaidé en faveur d’un tel parti, auprès de tous ceux à gauche qui voulaient bien l’écouter parce que nous étions fermement convaincus de sa nécessité. Nous avons publié un livre, organisé des forums et des séminaires sur la question et discuté avec d’autres organisations de gauche. Cela a été dur, mais l’espace pour un tel parti était toujours là et, en fait, il a même augmenté au fil des années.

Cette triste situation c’est la gauche elle-même qui se l’est entièrement infligée. Des occasions importantes de construire un tel parti ont été gaspillées par le sectarisme au cours des quinze dernières années. Cela a produit une série de scissions dommageables qui ont sérieusement miné la crédibilité d’un tel projet.

Le facteur clé dans chacun de ces cas a été la démocratie interne — ou plutôt son absence ou les violations de celle-ci. Chaque fois, tout a tourné autour du fait de savoir si ces nouvelles formations pourraient s’assurer un processus de décision propre qui soit indépendant des principales organisations d’extrême gauche participantes ou de la personnalité principale à la tête de l’initiative, et si ces nouvelles formations pourraient avoir leur propre vie politique interne et leur propre développement politique.

Le Socialist Labour Party (SLP), qui a été lancé par Arthur Scargill après que Tony Blair a pris le contrôle du Parti travailliste en 1994, s’est désagrégé du fait du contrôle personnel exercé par Scargill et de son refus de tolérer une quelconque pluralité.

La Socialist Alliance (SA), qui a été lancée en 2000, a réuni un moment la quasi-totalité de l’extrême gauche, y compris le Socialist Workers Party (SWP) et le Socialist Party (SP), à côté de forces significatives venant de la gauche du Parti travailliste. La SA a éclaté lorsque le SP en est sorti parce qu’il s’opposait à l’application du principe « un membre, une voix » lors des congrès.

Respect a été lancé en 2004 après que le député George Galloway a été exclu du Parti travailliste pour son opposition à la guerre en Irak et ce qui restait de la Socialist Alliance s’est dissous dans cette nouvelle coalition. Respect a eu un impact plus large, en particulier parmi les musulmans qui se sont politiquement radicalisés contre la guerre. Cette coalition a été en mesure de faire élire Galloway au Parlement (le premier député à gauche du Parti travailliste à être élu depuis les années 1940 !) et des groupes importants de conseillers communaux, principalement dans l’est de Londres et à Birmingham. Cependant, Respect s’est finalement divisé (entre le SWP et presque tous les autres) lorsque le SWP a refusé de relâcher son emprise sur le fonctionnement de l’organisation.

Respect Renewal (Respect Renouveau) a été formé après que le SWP a fait scission. Il a aussi fini par être détruit quand Galloway a imposé son contrôle personnel sur l’organisation et l’a transformé en un groupe de soutien à sa personne — même après avoir remporté de façon spectaculaire l’élection parlementaire partielle de Bradford West en mars l’an dernier, ce qui avait ouvert de nouvelles possibilités pour un parti large.

Extrême gauche

Les perspectives pour une unité de l’extrême gauche semblaient tout aussi sombres il y a quelques mois seulement. L’extrême gauche avait été dominée pendant de nombreuses années par deux grandes organisations (à son échelle), le SWP et le SP, auxquels s’ajoutaient de petits groupes largement marginalisés, y compris le nôtre (dans ses formes antérieures et actuelle).

Le SP avait brisé le moule et s’était tourné vers l’extérieur quand il avait fait la promotion d’Alliances Socialistes au niveau local au début des années 1990. Le SWP (légèrement plus grand que son rival) s’était lui aussi tourné vers l’extérieur pour rejoindre la SA en 2000, rompant ainsi tout aussi brutalement avec son isolationnisme passé. Cela n’a cependant pas duré longtemps dans les deux cas. Le SWP a de plus en plus agi dans son propre intérêt et après avoir divisé et quitté Respect, il a repris une position isolationniste.

Quand la lutte contre les coupes budgétaires a commencé en 2010, ces divisions historiques au sein de l’extrême gauche se sont reproduites d’une manière destructrice dans le mouvement. Au lieu d’une seule formation nationale, nous nous sommes retrouvés avec trois campagnes : le National Shop Stewards Network (NSSN, Réseau national des délégués syndicaux) dirigé par le SP, Unite the Resistance (UtR, Unir la résistance) dirigée par le SWP et la Coalition of Resistance (CoR, Coalition de résistance), qui a été créée sur une base plus large et plus ouverte.

Le CoR a été formé après que John Rees, Lindsay German, Chris Bambury et quarante autres ont quitté le SWP et ont fondé Counterfire (Contrefeu) en Angleterre et l’International Socialist Group (ISG) en Écosse. Ils ont pris l’initiative de fonder la CoR, au sein de laquelle Counterfire est devenu une composante centrale.

Opportunités spectaculaires

Des développements récents ont toutefois considérablement ouvert la situation à gauche — tant au niveau de la construction d’un parti large à la gauche du Parti travailliste qu’au niveau de l’unité de l’extrême gauche.

Le fait le plus spectaculaire a été un appel en faveur d’un nouveau parti large de la gauche lancé par Ken Loach à l’occasion de la sortie de son nouveau film The Spirit of 45 (« l’Esprit de 45 ») — une brillante défense des idées socialistes et collectivistes, en particulier de la propriété publique et des services publics.

Le film a été lancé un soir à la mi-mars simultanément dans cinquante salles de cinéma (dont beaucoup entièrement remplies) et la projection a été suivie par une séance de questions et réponses dans un cinéma, relayée dans la plupart des autres. Au cours de celle-ci, Ken Loach a lancé un appel pour un nouveau parti de gauche. Son appel a été ensuite repris par le site Left Unity, qui avait été créé peu avant pour plaider en faveur d’un nouveau parti et dans lequel nous sommes impliqués depuis le début.

En quelques jours, 6.000 personnes ont signé cet appel. Depuis lors, le projet a évolué à un rythme remarquable. Il y a maintenant plus de 90 groupes locaux qui en sont à des stades différents d’avancement. Un comité d’organisation a été mis en place lors d’une réunion tenue à Londres pour administrer ces développements et soutenir les groupes locaux. La première rencontre nationale des représentants des groupes locaux aura lieu le 11 mai (1) afin de convenir des prochaines étapes à suivre. Les premières réflexions quant à la date pour une conférence de lancement d’un nouveau parti semblent se diriger vers février ou mars 2014.

La création d’un nouveau parti large ne sera pas chose facile, étant donné la propension de la gauche en Grande-Bretagne à gaspiller de telles occasions et l’héritage des précédents échecs — en particulier les actes des grandes organisations d’extrême gauche. Mais le besoin pressant est toujours là et c’est la meilleure chance qui s’offre à nous depuis une longue période.

Il semble y avoir un consensus général sur l’idée que cette nouvelle formation devrait être un parti anti-austérité, à la gauche du Parti travailliste, large, pluraliste et qui ne soit pas dominé de manière non démocratique par une organisation d’extrême gauche. En outre, ce parti devrait être fondé sur des adhésions individuelles, et non pas être une fédération d’organisations.

La stratégie électorale n’a pas encore été discutée, mais il est clair que l’approche de la Trade Union and Socialist Coalition (2) — qui consiste à parachuter des candidats dans des circonscriptions sans avoir de travail militant de terrain au préalable et sans rien faire entre les élections — sera rejetée.

Ni le SWP ni le SP ne sont impliqués, à part quelques personnes au niveau local. Il n’y a pas non plus un grand leader charismatique. Ken Loach continuera très certainement à soutenir le projet, mais le rôle de « grand dirigeant » est un anathème pour lui. Il n’y a pas de personnalités du calibre de George Galloway ou de Tommy Sheridan (3). Cette absence de personnalités de premier plan peut être un inconvénient quand il s’agit des élections, mais cela a aussi un côté positif, étant donné les ravages que de tels personnages ont provoqués dans un passé récent.

Cela signifie que le parti lui-même devra établir sa propre réputation par son travail et les résultats qu’il obtiendra. 

Regroupement de l’extrême gauche

La première évolution positive en ce qui concerne l’unité de l’extrême gauche a commencé avec la naissance de l’Initiative anticapitaliste (ACI, Anti-Capitalist Initiative) en avril 2012, formée à l’origine par des jeunes militants ayant rompu avec le groupe Workers Power, ceux qui ont scissionné antérieurement de ce même groupe ainsi que des autonomes et d’autres. A la fin de l’an dernier, ils ont lancé un appel en faveur d’une organisation d’extrême gauche d’un type plus ouvert et plus démocratique. Luke Cooper et Simon Hardy, ont publié un livre intitulé Au-delà du capitalisme ? L’avenir de la politique radicale (4) pour défendre cette approche.

Ce livre marquait une rupture claire avec un passé sectaire et nous nous sommes engagés aussi fortement que nous l’avons pu pour tenir des discussions et des réunions publiques avec l’ACI à Londres, à Manchester et dans d’autres endroits où nos deux groupes sont présents ensemble. Nous avons travaillé avec eux dès les premiers pas de Left Unity, avant même l’initiative de Ken Loach, et nous avons continué à travailler avec eux dans ce cadre depuis lors.

La seconde évolution s’est produite lorsque la crise dans le SWP (ou une nouvelle étape de celle-ci) a éclaté au grand jour en janvier de cette année lors du congrès annuel de ce parti. Une énorme controverse s’est développée à propos de la manière dont ont été traitées (ou non traitées) les accusations de harcèlement sexuel. Certains membres du SWP avaient été expulsés auparavant sous l’accusation d’avoir voulu former une fraction.

Peu de temps après la conférence, un groupe d’environ 200 membres du SWP a démissionné de l’organisation en désaccord avec la manière dont la direction du parti a défendu son action sur cette question et avec les méthodes politiques qu’elle a utilisées pour le faire. Ils ont formé l’International Socialist Network (ISN, Réseau socialiste international) qui a tenu sa première réunion au niveau national le 13 avril 2013 en invitant tant Socialist Resistance que l’ACI à assister à titre d’observateurs et à présenter leur point de vue.

Quelle que soit la manière dont on peut analyser le déclin du SWP, qui a longtemps été une force majeure à gauche, cette crise a considérablement bouleversé le paysage de l’extrême gauche et a ouvert un nouvel espace pour sa réorganisation. En fait, il était clair dès le départ que ce nouveau groupe avait une approche très différente — et même spectaculairement différente — de ceux qui ont quitté le SWP au cours des dernières années. Il régnait dans la réunion de constitution de l’ISN une atmosphère de recherche en commun remarquablement non sectaire et ouverte vers l’extérieur.

L’approche privilégiée lors de cette réunion a été d’aller vers un modèle d’organisation d’extrême gauche beaucoup plus ouvert et démocratique. Ils ont certes décidé de créer une nouvelle organisation/coordination, mais avec un objectif de regroupement de l’extrême gauche, et les organisations qu’ils ont mentionnées à cet égard étaient SR et l’ACI. Plusieurs orateurs ont déclaré que si, dans un an, ce regroupement ne s’est pas réalisé, cela voudra dire qu’ils auront échoué dans leur projet.

Les participants à la réunion ont aussi manifesté un fort soutien à l’initiative de Ken Loach, qui a été considérée par la plupart des orateurs comme un développement distinct, mais tout aussi important.

Une réunion des femmes s’est tenue séparément pour discuter ; elles ont ensuite présenté un rapport de celle-ci devant l’assemblée et présenté des propositions statutaires relatives à la protection des femmes et à la manière de traiter cette question d’une façon très différente du SWP.

Un groupe de pilotage comprenant 50 % de femmes a été élu. Une des tâches confiées à ce groupe de pilotage a été d’organiser dans l’année qui vient une rencontre dans le style de ce que le SWP organise chaque été sous le nom de « Marxism » et de s’adresser à SR et à l’ACI pour l’organiser ensemble.

Selon eux, la crise du SWP continue toujours et ils s’attendent à ce que de nouveaux groupes quittent ce parti dans des conditions similaires. Et, de fait, il y a quelques jours, la plus grande section locale des étudiants du SWP vient également de démissionner et elle appelle de ses vœux, elle aussi, un nouveau type de politique à l’extrême gauche, sortant du moule de la tradition SWP.

Quand j’ai présenté les salutations de SR à cette réunion de constitution de l’ISN, j’ai accueilli très chaleureusement leur approche et j’ai déclaré qu’en ce qui nous concerne, nous ne voyions pas pourquoi les trois organisations — l’ISN, l’ACI et nous — devraient continuer comme des organisations distinctes et que nous étions en faveur de les réunir, à court ou moyen terme, en une seule organisation.

Heureuse coïncidence, notre propre congrès de Socialist Resistance a eu lieu le week-end suivant, les 20 et 21 avril 2013. Nous avons placé ces nouveaux développements — l’initiative de Ken Loach et les possibilités de regroupement à l’extrême gauche — au centre du congrès et adopté des résolutions en faveur d’une pleine participation aux deux.

Les camarades ont évoqué la possibilité, si les choses se déroulent bien des deux côtés (le parti large et le regroupement d’extrême gauche) qu’une nouvelle organisation recomposée d’extrême gauche puisse travailler d’une manière organisée au sein d’un nouveau parti large pour aborder la question de la représentation de la classe travailleuse.

 

Tant l’ACI que l’ISN ont assisté à notre congrès et y ont adressé leurs salutations. Ils ont été très positifs vis-à-vis de la perspective d’un regroupement de nos trois forces. Par ailleurs, Kate Hudson, l’une des organisatrices de Left Unity, a apporté les salutations de cette initiative et s’est félicitée de la participation de SR à celle-ci.

En ce qui concerne l’unité à l’extrême gauche, le sentiment du congrès a été résumé par un camarade qui a dit que si nous existions encore au terme de l’année qui vient, cela voudra dire que nous aurons échoué.

Depuis les choses ont continué à progresser avec la proposition de tenir une première réunion pour discuter du regroupement le 12 mai — c’est-à-dire au lendemain de la première réunion nationale de Left Unity.

Tout cela reflète un changement profond au sein de l’extrême gauche en Angleterre, dont l’ampleur n’est pas encore claire. Ce qui est clair, par contre, c’est que, à la même époque l’an prochain, les choses pourraient se présenter de manière très différente à l’extrême gauche.

Rien de tout cela ne va être facile, en particulier la création d’un nouveau parti large après l’impact négatif des diverses tentatives au cours de l’histoire récente. Socialist Resistance est cependant pleinement engagée dans les deux projets et nous ferons tout notre possible pour les conduire à une conclusion réussie. ■ 

Londres, le 4 mai 2013

Alain Thornett, ouvrier retraité de l’industrie automobile, est membre de la direction de Socialist Resistance (section britannique de la IVe Internationale) et membre du Bureau exécutif de la IVeInternationale. 

(Traduit en français par Jean Peltier)

 

 

Notes

1. Cette réunion a eu lieu depuis l’écriture de cet article. Au cours de cette rencontre, il a été annoncé que l’appel avait été signé par plus de 8.000 personnes. 55 groupes avaient envoyé des délégués à la réunion, qui a élu un comité intérimaire de coordination de 10 personnes — 6 femmes et 4 hommes. En font partie : Andrew Burgin, Terry Conway, Merry Cross, Felicity Dowling, Guy Harper, Kate Hudson, Chris Hurley, Salman Shaheen, Bianca Tod, Tom Walke.

2. la TUSC est la dernière tentative unitaire en date, lancée en 2011 par le SP et le syndicat des transports publics RMT, rejointe ensuite par le SWP.

2. Principale personnalité publique du Scottish Socialist Party, une initiative d’unité de gauche en Écosse, qui a connu un succès important au milieu des années 2000 avant d’exploser suite aux difficultés créées par le comportement de Sheridan face à des révélations de la presse à scandales sur sa vie privée.

3. Luke Cooper & Simon Hardy, Beyond capitalism? The Future of Radical Politics, Zero Books 2012.

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