Front de gauche : la forme et le fond

On se souvient des tensions internes au Front de gauche pendant les municipales, notamment entre le PCF et le PG à propos des rapports avec le PS. Durant cette période, Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon ne se parlaient plus, à tel point qu’il nous fut impossible d’ouvrir un débat NPA-Front de gauche sur les européennes...

Puis, les municipales terminées, les deux principaux partenaires du Front se rencontrèrent rapidement pendant plusieurs jours pour arriver à un accord sur les têtes de liste pour les Européennes : deux sortants pour le PCF plus une « sympathisante », trois pour le seul PG, une pour Ensemble. Un accord tellement laborieux qu’à notre demande de discussion, on nous répondit que « c’était trop tard »...
En fait, l’accord était fragile mais indispensable pour les deux partis qui s’inscrivent dans le cadre de la liste du Parti de gauche européenne. Ce regroupement international est dirigé par Pierre Laurent et Alexis Tsipras de Syriza. On y trouve aussi le parti allemand Die Linke... qui dirige des régions avec le SPD, comme à Berlin.

L’unité est un vrai combat !
L’accord signé pour les Européennes entre le PCF et le PG est jugé acceptable mais « non satisfaisant » par le PCF et Pierre Laurent qui regrette la place trop faible laissée au PCF. Et depuis, le débat a repris et s’est même envenimé...
Furieuse d’avoir été évincé des « éligibles », la direction de Gauche unitaire hurle à l’exclusion : « Trop c’est trop ! » s’indigne Christian Piquet dans une longue lettre adressée à ses partenaires du Front de gauche : « Comme vous le savez, celles et ceux qui ont fondé Gauche unitaire ont rompu avec le NPA en 2009. Ce n’est pas pour reprendre à présent le discours de cette dernière organisation et d’une extrême gauche se complaisant dans son impuissance » et d’annoncer que la direction de la GU suspendait sa participation à la direction du FdG. Cela alors que sa minorité dirigée par Francis Sitel annonçait, elle, sa rupture avec la GU et son adhésion à Ensemble.

Effets de tribunes
Du côté du PCF, le débat s’envenime. L’Humanité a notamment publié récemment trois tribunes, qui ont en commun de critiquer la direction actuelle du PCF et Mélenchon... mais sous des angles opposés.
Le premier texte, signé par des économistes et par l’ex-proche de Georges Marchais, Nicolas Marchand, estime qu’il faut arrêter d’être « contre », être « pour » une alternative en positif, ce qui passe par un rassemblement... où le PCF joue un rôle central. Le deuxième texte rassemble de nombreux dirigeant fédéraux dont celui de Paris, des dirigeants nationaux comme André Chassaigne, des syndicalistes comme l’ex-cheminot Didier Le Reste. Il s’oppose à l’« autonomie » prônée par Mélenchon et souhaite un large rassemblement « à la base », sans forcément la médiation d’un Front de gauche mais avec un PCF « ouvert ». Enfin un troisième texte est signé par le responsable à la culture du PCF, André Hayot, qui trouve que, « dans sa forme actuelle, le Front de gauche ne fait pas envie »...
Historien de ce courant politique, ex-PCF et actuellement membre d’Ensemble, Roger Martelli en conclut : « Le Front de gauche a besoin de vivre et donc de bouger. Du côté « plus et mieux », pas du côté « moins » »...

Derrière les bagarres d’appareils
Et pendant ce temps, Mélenchon se paye les journalistes du Monde et de Libération avec une violence et une virulence qui fait grincer des dents au sein du FdG... En fait, dans toute cette confusion, il y a d’abord des jeux d’appareil et des bagarres pour les postes, dont les petites formations se trouvent de fait exclues : ainsi, Piquet, même élu conseiller régional de Midi-Pyrénées en 2010 grâce au PCF, ne pèse rien avec ses quelques dizaines de militantEs.
Il y a ensuite un débat politique, plus ou moins caché, mais sur des questions de fond essentielles : quel rapport avec les institutions ? Avec le mouvement social ? Avec l’internationalisme ? Par exemple, sur cette dernière question, il y a vraiment de quoi débattre, surtout quand on voit la tête de liste de l’Est, Gabriel Amard (PG), titrer un tract en vue d’une réunion publique à Besançon : « Non à l’Europe allemande » !
Avec le Front de gauche, le PCF avait réussi provisoirement à stopper son hémorragie électorale et militante, Mélenchon à se refaire une virginité après avoir quitté le PS, et des petits groupes, pour la plupart issus de la LCR ou du NPA, à faire semblant de jouer dans la cour des grands. Mais dans cette situation de crise exceptionnelle, l’heure des choix a sonné.

Alain Krivine

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