Forum social européen. Istanbul, sursis ou sursaut ?

L’inquiétude était de mise à l’entrée du Forum d’Istanbul, le 30 juin, entre mer Noire et mer de Marmara, tant les conditions de sa préparation rendaient sa tenue hypothétique… À la sortie, nous pouvons nous rassurer : la nécessaire déclinaison européenne du Forum social mondial pourrait bien passer le cap. Pourrait ? Si suffisamment de forces politiques, syndicales ou associatives, qui jusque-là paraissaient convaincues de sa nécessité, poursuivent leur investissement dans cet espace irremplaçable ! Quelques raisons à cela et quelques interrogations…

Les Forums sociaux ont une his­toire, vieille d’une décennie, qui commence par un événement imprévu : le 30 novembre 1999, à Seattle, des manifestants bloquent le centre de conférences où devait se tenir l’assemblée de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’état d’urgence était déclaré… Quatre mois plus tard, c’est Washington DC qui est le théâtre de l’opération, à l’occasion de la tenue d’une réunion du FMI et de la Banque mondiale. Ces manifestations témoignent de l’émergence d’un vaste mouvement contre la mondialisation capitaliste – altermon­dialiste fut-il précisé plus tard – représentant une nouvelle expression de l’internationalisme, dix ans après la chute du mur de Berlin.

Fin janvier 2001, s’ouvrait le premier Forum social mondial à Porto Alegre, dans ce Brésil qui portait encore l’espoir d’une transformation sociale. Et en novembre 2002, après le drame de Gênes, Florence accueillait le premier FSE dans sa forteresse de Basso. Plus de 50 000 participants, un million de manifestants! Pendant quatre jours, séminaires et ateliers à foison ont permis de débattre d’une autre Europe, d’un autre monde possible débarrassé de l’exploitation et de toute forme d’oppression. Le caractère nouveau, irremplaçable, de ces Forums était de rassembler des militants syndicaux, associatifs, politiques et des jeunes dans une même réflexion politique, de brasser des cultures différentes. À Florence, l’ensemble du mouvement syndi­cal européen avait répondu présent, jusqu’à la Confédération européenne des syndicats quoique en marge du Forum, hors les murs de la citadelle. Et les formations politiques, dans leur grande diversité antilibérale, n’étaient pas en reste. On se prenait à penser qu’une autre Europe, celle des peuples, était possible…

L’année suivante, Paris et Saint-Denis faisaient presque jeu égal. L’organisation du Forum reposait sur les forces syndicales françaises (Solidaires, FSU, CGT), les mili­tants de la LCR étant notablement présents… Vint Londres en 2004 où pointait le déclin: moins de présence syndicale, crispations sur les liens avec la religion, sans compter avec l’énervement dû aux gesticulations du SWP. Puis Athènes, au printemps 2006, pour un FSE étal. À Malmö en septembre 2008, les organisations syndicales sué­doises étaient très peu présentes et il fut impossible d’aboutir à un consensus en termes de mobilisation. Le FSE n’assumait plus sa fonction de rassemblement des mouvements sociaux, au moment même où il leur fallait répondre à la crise. Le FSE touchait le fond, sauvé de justesse par l’essor des mobilisations sur le climat à quelques mois du contre-sommet de Copenhague.

Restaient les réseaux par thèmes – éduca­tion, services publics, immigration et antiracisme – très actifs, rassemblant large­ment les forces syndicales et associatives, coordonnant leurs activités au niveau européen.

Sauver le FSE !

Pour sa sixième édition, les premiers jours de juillet de cette année, le FSE a connu une participation modeste : autour de 5 000 personnes, une moitié venant de Turquie, l’autre du reste de l’Europe de l’ouest et aussi de l’est. Pourtant, l’atmosphère était tonique, notamment lors de la manifestation du 3 juillet avec une forte présence de militants kurdes qui ont dansé sur des chants dans leur langue – une première ! – sur la grande place de Taksim, les femmes brandissant les portraits de leurs disparus…

Le FSE est manifestement délaissé par un certain nombre d’organisations, alors qu’il n’existe guère d’autres lieux qui puissent coordonner les luttes et prendre des initiatives au niveau européen. Ce qui laisse les mouvements sociaux démunis face à la crise alors qu’il faut dénoncer la politique des banques, résister aux plans d’austérité, organiser la solidarité avec les luttes contre les délocalisations et les licenciements ! La délégation française était réduite : Solidaires, FSU et des militants de la CGT pour la composante syndicale ; Attac et la marche des chômeurs ; absence des organisations politiques à l’exception remarquée de quelques drapeaux des Alter­natifs dans la manifestation…

Dans cette situation, les débats sur ce qu’il convient d’appeler une crise du Forum social européen ont tenu une place importante à Istanbul, lors de séminaires sur l’avenir du FSE et son rapport au processus de Forum social mondial. Il fallait réaffirmer avec force la volonté de préserver ce lieu qui permet de confronter les diverses luttes contre les attaques libérales, de coordonner les mouvements sociaux, de construire des mobilisations communes. La tâche est d’envergure et difficile puisqu’il s’agit de suppléer, en quelque sorte, aux déficiences en la matière du mouvement syndical euro­péen, singulièrement de la CES, engluée dans sa politique de « dialogue social » et sa pratique de lobbying auprès de la Commission européenne.

L’appel d’Istanbul

Pour clore le FSE, l’Assemblée des mouve­ments sociaux du dimanche 4 juillet a évité une longue déclaration pour se centrer sur un appel à «construire dans la durée et dans toute l’Europe la convergence des luttes» et à se saisir de l’échéance du 29septembre lancée par la CES sur un mot d’ordre contestable – « non à l’austérité, priorité à l’emploi et à la croissance » – et qui pourra être contesté par les mouvements dans leur déclinaison par pays de l’appel du FSE. L’essentiel est la convergence de ces mouvements à l’échelle européenne !

L’autre aspect positif de l’appel est la convocation d’une réunion européenne à Paris les 23 et 24 octobre pour faire le point des mobilisations – et il y en aura, notamment ici contre la casse des retraites – et pour renforcer la coordi­nation des mouvements sociaux.

Un avenir pour le Forum social ?

Ces perspectives tracées par l’Assemblée finale d’Istanbul peuvent donner un nouveau souffle au FSE. À condition que la réunion d’octobre se dote d’une structure d’animation, à l’image du Conseil du FSM, qui permette de faire circuler l’information, de mettre en œuvre les décisions, de débattre des alternatives.

Dans le contexte de crise économique, politique, sociale, écologique que connaît l’Europe, le Forum ne saurait se limiter à être un lieu d’échange, de réflexion, de confrontation, de rassemblement. Il doit se poser la question de la construction d’un rapport de forces. La question n’est plus seulement de convaincre qu’un autre monde est possible. Il s’agit de s’opposer concrètement aux dégâts sociaux que provoque la crise et ensuite de construire des alternatives. Ce qui devrait motiver le NPA et l’inciter à s’investir.

J. Zaligneau

Appel des mouvements sociaux au FSE d’Istanbul

Nous, les participants au FSE d’Istanbul, réaffirmant notre engagement contre toute guerre et occupation et pour une résolution politique à la question kurde, avons pris la résolution suivante:

Agir ensemble en Europe contre la crise!

Dans un contexte de crise globale et face à l’offensive des gouvernements, de l’UE, et du FMI pour imposer des politiques d’austérité et de régression sociale, les mouvements sociaux réunis au FSE d’Istanbul appellent à agir ensemble en Europe.

Face à cette offensive, des mobilisations et des résistances se développent dans toute l’Europe. Il est urgent de construire dans la durée et dans toute l’Europe la convergence des luttes, rassemblant des mouvements sociaux, syndicats, associations et réseaux citoyens. En ce sens, nous appelons à faire du 29 septembre et de la période qui l’entoure, une première étape pour développer des mobilisations partout en Europe.

Nous devons imposer des politiques alternatives permettant de satisfaire les besoins sociaux et de répondre aux impératifs écologiques.

Les mouvements sociaux européens appellent à une assemblée européenne le 23-24 octobre à Paris pour poursuivre les réflexions et réponses à la crise, les mobilisations et la coordination des mouvements et aussi pour faire le bilan du FSE et débattre de son avenir.

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