Extrême droite : grandes manœuvres européennes

Fort de son score élevé obtenu le dimanche 25 mai, l’extrême droite française cherche à construire un groupe parlementaire autour d’elle au Parlement européen...

L’enjeu est considérable : des députés qui peuvent constituer un groupe en bonne et due forme acquièrent, avec le statut de groupe, des moyens considérables. Ceux-ci se chiffrent à deux voire trois millions d’euros par an, pour des postes de « collaborateurEs », des bureaux,  l’embauche d’interprètes… Or, pour le moment, l’affaire n’est pas encore gagnée pour le FN. Fort d’un score très important réalisé dans un des pays les plus peuplés de l’Union européenne, ce dernier pourrait en principe prétendre à la direction d’un groupe… s’il voit le jour. Le règlement intérieur du Parlement européen exige en effet que les formations intéressées disposent d’au moins 25 sièges : une condition aisément remplie dans la mesure où le FN français détient 24 mandats à lui tout seul. Mais elles doivent aussi disposer d’éluEs venant d’au moins sept pays membres de l’Union.
Pour ces élections européennes, le FN français s’était présenté, dans une alliance qui englobait des partis venus de sept pays différents. Six partis d’extrême droite avaient conclu une alliance à Vienne le 15 novembre 2013, où ils étaient réunis sur invitation du FPÖ autrichien. Un septième parti, le PVV néerlandais de Geert Wilders n’était pas allé à Vienne, mais son chef avait rencontré Marine Le Pen le 13 novembre 2013 à La Haye. Wilders et Le Pen avaient alors conclu une alliance, complémentaire à celle nouée deux jours plus tard à Vienne.

Recherche alliés désespérément
Or, sur les sept partis ainsi rassemblés, un n’a pas réussi à entrer au parlement européen, le Parti national slovaque (SNS) d’Ivan Gasparovic, qui a raté son entrée avec 3,6 % des voix et donc aucun siège. Aux européennes de 2009, il avait encore obtenu 5,6 % et un mandat. En Slovaquie, ce parti avait participé au gouvernement de Robert Fico de 2006 à 2010, puis rejoint l’opposition, mais sa dynamique est en baisse.
Un autre allié, présent à Vienne en novembre 2013, hésite actuellement encore à rejoindre un éventuel groupe formé autour du FN français et du FPÖ : il s’agit des Démocrates Suédois (SD). Ce parti, fondé en 1988, avait à l’origine un profil clairement néonazi, mais a effectué une « mue démocratique » au cours des deux dernières décennies. À la rentrée prochaine, le 14 septembre 2014, les « SD » doivent affronter les élections législatives en Suède, où ils comptent améliorer leur score obtenu en septembre 2010 (à l’époque 5,7 %). Aux européennes, ils ont pu réunir 9,7 % des voix en Suède. Pour l’ensemble de ces raisons, ce parti scandinave hésite à s’allier au FN français.
Sur les autres alliés, certains ont vu leurs scores baisser. Le Vlaams Belang (Belgique) passe ainsi de 9,85 % en 2009 à maintenant 4,14 %, se voyant coupée l’herbe sous les pieds par la N-VA, un parti de la droite nationaliste flamande ne partageant pas les origines fascistes du VB. En Italie, la Ligue du Nord passe de 10,2 % (en 2009) à 6,1 %. Ces partis conservent cependant des sièges – cinq pour la Ligue du Nord, un pour le VB – et sont toujours prêts à s’allier au FN.

Avec les nazis et les fascistes ou avec les « souverainistes » ?
Le parti français a donc deux choix. Il peut rompre son engagement de ne pas s’allier aux partis ouvertement nazis ou fascistes : en Grèce, Aube Dorée (9,39 % et trois sièges), le NPD allemand (1,0 % des voix et un mandat), et le Jobbik hongrois jugé récemment infréquentable. Il peut aussi essayer de rentrer en négociation avec les partis « souverainistes », au profil anti-euro et souvent anti-immigration, mais refusant d’apparaître comme fascistes, qui jusqu’ici ne souhaitent pas s’allier avec lui. C’est le cas de l’Ukip britannique (27,5 % des voix, première place au Royaume-Uni) et du DFP danois (26,7 %, aussi la première force du pays lors du dernier scrutin), ou encore du parti des Vrais Finlandais (12,9 %).
Le chef de file de cette mouvance, Nigel Farage, le chef du Ukip britannique, ne souhaite jusqu’ici pas entendre parler d’une alliance avec Marine Le Pen et d’autres forces jugées « infréquentables ». Or, dans le groupe constitué autour du Ukip entre 2009 et 2014 au Parlement européen (« Europe libertés démocratie »), on trouvait aussi la Ligue du Nord en Italie et le SNS slovaque, désormais ouvertement alliés au FN français depuis fin 2013. Il y avait aussi le Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers et le Laos grec, disparus tous les deux du Parlement européen tout comme le SNS. Aussi, Farage se trouve lui aussi peut-être devant la nécessité de composer, oubliant son discours d’avant le scrutin…

Bertold du Ryon

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.