Expo : Manet, l’invention contre l’oppression*

Le musée d’Orsay présente jusqu’au 17 juillet « Manet inventeur du Moderne », évocation judicieuse de cet artiste qui rejeta l’académisme de la « peinture d’Histoire » tout en ayant à cœur d’assumer son rôle de critique et d’acteur de l’histoire de son temps.

«Manet mort, le public consent à admirer. D’ailleurs, n’y a-t-il pas consécration officielle ? Le révolté n’est-il pas entré dans le temple ? Enfin, on ne rit plus. Comme toujours, c’est un peu tard. » Pour Félix Fénéon, l’hommage rendu à l’artiste (1832-1883) par les autorités de la iiie République un an après sa disparition n’effaçait pas toutes les moqueries et tracasseries que lui avaient réservées puissants et bien-pensants sous le Second Empire et même après. « Un artiste dont l’œuvre prêchait l’insurrection et ne tendait à rien moins qu’à balayer les piteux emplâtres des garde-malades du vieil art », bouleversant « toutes les théories, tous les usages » et poussant « l’art moderne dans une voie neuve », écrivait encore Huysmans, alors anarchiste comme Fénéon. Avec Manet, républicains libéraux ou opportunistes à la façon de Jules Ferry entreprenaient de faire entrer l’image de l’artiste « indépendant », voire « révolté », dans la propagande d’un État prétendument rallié à « la liberté en art ».

Le manque de liberté, voilà plutôt ce qu’éprouva Manet sa vie durant. Issu de la bourgeoisie parisienne libérale, il avait suivi avec passion la Révolution de 1848, échappé de peu à l’arrestation lors du coup d’État de 1851 dont il avait dessiné en cachette les victimes de la répression, après avoir intégré l’atelier du peintre d’histoire Couture moins pour ses idées esthétiques que pour son républicanisme. Il s’était alors attaqué à la tyrannie de l’ordre moral sur les beaux-arts (le Buveur d’absinthe, refusé en 1859, le Déjeuner sur l’herbe, Olympia, beaux scandales avec Nana, refusée en 1877), tout en dénonçant par la gravure (le Ballon) ou le tableau goyesque (l’Exécution de Maximilien), l’expédition du Mexique voulue par le demi-frère de Napoléon iii, Morny, prétendant empocher le tiers de la dette exigée de l’État mexicain. Puis il avait rejoint la Commune, dessiné les massacres versaillais dont il tirerait deux lithographies accablantes, célébré la protestation populaire contre les tentatives de restauration monarchique (la Rue aux drapeaux), et fêté l’amnistie des Communards dans l’un de ses derniers grands tableaux (l’Évasion de Rochefort, 1881).

L’exposition (la première en France depuis trente ans) n’omet pas ces aspects mais elle vise avant tout à mieux cerner la modernité et l’invention chez Manet, qu’on ne saurait plus identifier à l’impressionnisme comme en 1884. Un réalisme « marqué de romantisme » selon une expression de son ami Baudelaire, voilà à quoi le rattachent les meilleurs spécialistes actuels, qui insistent aussi sur l’ampleur de ses recherches et de ses innovations : fragmentation des figures, parfois par découpage des toiles, changements de profondeur de champ, juxtapositions de couleurs vives, gradations par touches aptes à rendre le mouvement, refus du fini académique, et comme écrivait Mallarmé, « simplification apportée par son regard de voyant à certains procédés de peinture ». « Un artiste doit être spontanéiste », disait dès 1858 Édouard Manet, parce qu’en art « tout ce qui a l’esprit d’humanité, l’esprit de contemporanéité est intéressant. Tout ce qui en est dépourvu est nul. »

Gilles Bounoure

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