Expo. Le voyage d’Italie, promesse de liberté

Trop d’histoires de l’art européen « classique » évitent le sujet, mais l’Italie offrait aux artistes qui s’y rendaient mieux que des modèles, des maîtres ou des leçons académiques : une libération, parfois une révolution du corps et de l’esprit.

Le musée de la Vie romantique présente à Paris, jusqu’au 17 janvier 2010, Souvenirs d’Italie. Chefs-d’œuvre du Petit Palais, 1600-1850*, exposition qui mérite certainement le regard, du fait de l’abondance et de la qualité de la centaine de tableaux, estampes et dessins ainsi réunis. Son premier intérêt est cependant de s’écarter des poncifs débilitants sur « l’inspiration classique » (ou néo-classique) que seraient allé chercher en Italie les artistes étrangers et spécialement français, de Claude Lorrain à Ingres ou d’Hubert Robert à Corot, pour ne citer que les plus connus des peintres ici représentés. Il y eut bien, à partir de 1666, cette Académie de France à Rome voulue par Louis xiv, pour attribuer des Grands Prix et héberger (parfois pendant cinq ans) les lauréats de ses concours, heureusement abolis dans la foulée de Mai 1968. Mais si l’on y pratiquait beaucoup l’art d’imitation, cela s’étendait souvent à celle de la vie à l’italienne, extraordinairement libre pour l’époque, spécialement dans les milieux populaires.
Dans la formation attendue par ces artistes de leur voyage d’Italie, l’attrait des belles Italiennes n’est pas plus à majorer qu’à minimiser ou à nier. Fragonard y emmena sa femme, peintre elle-même, mais par exception, l’expérience étant avant tout masculine. C’est à Rome que Girodet contracta la syphilis (après bien d’autres grands peintres comme Poussin), que Géricault, multipliant les dessins érotiques, révolutionna ses conceptions picturales et politiques, ou que Goethe, séjournant sous pseudonyme, découvrit l’amour physique, lui inspirant ses poèmes les plus libres, les Élégies romaines, qui firent scandale. Ces cas innombrables, encore illustrés ici par la Marietta à Rome, le seul nu jamais peint par Corot, résultent d’aventures esthétiques complètes, étendues à tous les sens, bien au-delà de l’étude exclusive des beaux-arts antiques et renaissants qui leur servait de chaste prétexte.
De là encore tous ces paysages idéalisés ou suggérant un bonheur hors du temps, alors même qu’entre 1600 et 1850 l’Italie demeurait tyrannisée, morcelée ou plutôt déchirée par les appétits des puissances européennes. En dépit de l’Histoire, le pays et surtout ses classes populaires offraient aux étrangers plus qu’une utopie, des ferments de liberté, des idées républicaines (Géricault, Corot, sans parler de Stendhal, dès avant Garibaldi...). Cette Italie concrète, aventureuse, prometteuse, romantique (largement avant la lettre, cela commence avec Poussin et Lorrain), il est heureux que le musée de la Vie romantique, dédié par ailleurs à la mémoire de George Sand, en rappelle aujourd’hui la persistance clandestine sous l’officiel trompe-l’œil de l’Italie classique des Académies. Car enfin qu’allèrent chercher Sand et Musset en Italie sinon la liberté, et avant tout, celle de pouvoir s’aimer ?
Gilles Bounoure

Musée de la Vie Romantique, 16 rue Chaptal, 75009 Paris. Beau catalogue, offrant des éclairages nouveaux sur Claude Lorrain et Hubert Robert notamment.

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