Expo : Images du monde « à l’envers », vues sur sa réversibilité

«  C’est le monde à l’envers ! », cette exclamation toujours en usage fut aussi jadis un thème de choix de l’imagerie populaire. À Épinal, le musée de l’Image lui consacre une belle exposition, confrontant planches anciennes et œuvres d’un artiste d’aujourd’hui.

Dès l’apparition de l’imprimerie en Europe, on a commencé à colporter des images destinées à agrémenter les logements modestes, figures de saints, scènes bibliques ou héroïques, mais aussi représentations caricaturales ou distrayantes. « Die verkehrte » ou « die widerwertige Welt », « de verkeerde Wereld », « the world upside down », « il mondo alla rovescia », « el mundo al revés », « le monde renversé » ou « à rebours », peu de pays ont ignoré l’image du cheval chevauchant le cavalier, du lapin tirant sur le chasseur ou du bœuf découpant le boucher. Si l’on parle à leur sujet d’images d’Épinal, plutôt que de Chartres ou d’autres centres historiques de l’impression populaire, c’est que Pellerin, à la fin du xviiie siècle, installa dans cette ville un atelier doté de dessinateurs comme Georgin et d’outils semi industriels permettant à l’Imagerie d’Épinal de dominer le marché au siècle suivant. Le musée créé par la ville sur les restes de cette entreprise mérite à lui seul la visite pour son fonds iconographique sans équivalent.

Voilà longtemps qu’historiens et anthropologues ont mis en parallèle les images du « monde à l’envers » et les moments rituels d’inversion des rôles sociaux où les femmes pouvaient prendre la place des hommes et les esclaves celle des maîtres. Saturnales, carnavals et fêtes des fous d’Europe ont eu leurs équivalents presque partout ailleurs. Des spécialistes comme Georges Balandier n’y ont vu que « ruses du pouvoir » : loin d’être libératrices, de telles fêtes ou cérémonies tendaient au contraire à confirmer l’immuabilité de l’ordre social et sa capacité à résister à toute tentative de renversement. Pour M. Lever, si le thème du monde à l’envers a bien exprimé un désir « fantasmatique des humiliés », il fut vidé « de toute substance subversive » et asservi « aux conformismes de l’idéologie louis-philipparde » quand les imagiers d’Épinal en firent une production surtout destinée aux enfants, hors d’état de « remettre en question l’ordre du monde, celui des adultes, où les choses sont à l’endroit. » Est-ce si sûr ?

La même époque « louis-philipparde » vit un certain Karl Marx appliquer l’idée du monde renversé, « die verkehrte Welt » selon ses propres mots, non seulement à la religion, « conscience inversée du monde », et à l’idéologie présentant « les hommes et leurs rapports la tête en bas (auf den Kopf gestellt) », mais aussi à l’argent, « monde à l’envers, confusion et permutation de toutes les qualités naturelles et humaines ». Ce n’était pas seulement la dialectique qu’il s’agissait de remettre « sur ses pieds », mais le monde même, et tel demeure l’objectif de « la politique comme art du retournement » selon la formule de Daniel Bensaïd, qui suppose que l’état du monde est amendable, et non pris dans un processus de catastrophe « transcendant » comme disent certains commentateurs actuels. La belle idée de la réversibilité de « l’ordre du monde », voilà une raison de plus de visiter l’exposition du musée de l’Image de la ville d’Épinal, avec ses planches joliment naïves, son utile catalogue et les aimables « objets impossibles » dont a su les accompagner Patrick Neu.

Gilles Bounoure

Exposition « Connivence », deuxième volet, mettant en lumière les images des Mondes à l’envers et les œuvres de Patrick Neu, au musée de l’Image d’Épinal, jusqu’au 2 novembre 2011.

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